Des secouristes déplacent des débris sur le site du centre commercial Amstor de Krementchouk, en Ukraine, le 28 juin 2022 ( AFP / Genya SAVILOV)

Un centre commercial ukrainien "fermé depuis longtemps" au moment d'une frappe russe ? Plusieurs éléments montrent le contraire

Copyright AFP 2017-2022. Droits de reproduction réservés.

Le 27 juin 2022, la ville ukrainienne de Krementchouk a été frappée par deux missiles russes. Suite à cette attaque, un centre commercial a été détruit et au moins 21 personnes sont décédées selon les autorités. La Russie a nié avoir visé le centre commercial et a affirmé en outre qu'il était fermé au moment des frappes. Une affirmation reprise par de nombreux comptes sur les réseaux sociaux, qui s'appuient sur une capture d'écran Google montrant l'établissement comme "fermé depuis longtemps". Mais des témoignages directs et des éléments recueillis par l'AFP montrent toutefois que le centre commercial était ouvert aux clients jusqu'au jour des frappes.

Comme l'ont rapporté plusieurs médias (ici, ici), dont l'AFP, deux missiles russes se sont abattus le 27 juin 2022 sur Krementchouk, au centre de l'Ukraine. Selon les autorités ukrainiennes, l'attaque a fait au moins 21 morts et plusieurs dizaines de blessés.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a condamné l'attaque, dénonçant un "acte terroriste". Les dirigeants du G7 ont eux qualifié la frappe de "crime de guerre" et d'attaque "abominable". L'armée russe a, de son côté, nié avoir attaqué le centre commercial et a affirmé qu'il n'était pas ouvert au moment des frappes.

"Les détonations des munitions destinées à des armes occidentales ont provoqué l'incendie (...) d'un centre commercial qui n'était pas ouvert", a affirmé l'armée russe. Le 29 juin 2022, le président russe Vladimir Poutine a également écarté une responsabilité de Moscou.

"Notre armée ne frappe aucun site d'infrastructure civile. Nous avons toutes les possibilités de savoir où se trouve quoi", a-t-il affirmé lors d'une conférence de presse à Achkhabad, la capitale turkmène. "Personne ne tire chez nous juste comme ça, au hasard. Normalement, cela se fait à la base des données de renseignement sur les cibles" et avec des "armes de haute précision", a-t-il poursuivi. "Je suis convaincu que cette fois, tout a été fait exactement de cette manière".

Sur les réseaux sociaux, des internautes ont également affirmé que le centre commercial de la ville était vide au moment des frappes, en s'appuyant sur une capture d'écran de Google Maps. Celle-ci montre une fiche d'informations sur le centre commercial Amstor. Il est indiqué comme étant "fermé", ce qui les conduit à remettre en question la version ukrainienne des faits : "étonnant qu'un centre commercial fermé depuis longtemps ait été fréquenté par des civils", "quel foutage de gueule", s'insurge l'un d'entre eux, "c'est le royaume du mensonge", renchérit un autre. Des affirmations similaires ont également circulé en anglais, en allemand ou encore en finnois.

Capture d'écran Facebook prise le 9 juillet 2022

Mais les éléments recueillis par l'AFP, des vidéos montrent que le centre commercial était ouvert au cours des mois et des semaines précédant l'attaque russe. L'AFP a également parlé à plusieurs victimes qui ont été blessées lors de la frappe.

Les limites des informations sur Google

Le fait que le centre commercial soit indiqué comme "fermé" sur Google Maps n'est pas une preuve suffisante en soi. Les informations peuvent être obsolètes et sur la page d'aide de Google Maps, il est possible de signaler des erreurs de contenu. Sur une autre page Google explique également comment ajouter ou modifier les heures d'ouverture de commerces.

Et pour cause, des employés du centre commercial, blessés le 27 juin, ont témoigné auprès de l'AFP après l'attaque, comme on peut le voir dans cette vidéo.

"J'étais en train d'utiliser mon téléphone, et soudain mes yeux se sont assombris, tout est devenu flou, c'était un couloir noir de fumée. J'ai commencé à ramper, et j'ai vu un rayon de lumière, un rayon de soleil. Mon cerveau s'est allumé, et j'ai commencé à ramper pour sortir", témoigne Oleksandr Schulimov, employé du centre commercial.

"On n'a pas entendu le bruit de l'impact du missile. Un claquement soudain, un flash, et on a été emportés par le vent. J'ai dû perdre conscience, car à mon réveil, je rampais hors des décombres", détaille Petr Ozhereliev, également employé du centre commercial.

Des représentants du gouvernement ukrainien ont également contredit les affirmations russes : Danil Getmantsev, président de la commission des finances, des impôts et de la politique douanière du parlement ukrainien, a écrit le 28 juin 2022 sur sa chaîne Telegram que 58 caisses étaient en service dans le centre commercial le jour de l'attaque, enregistrant ce jour-là un chiffre d'affaires de 2,9 millions de hryvnia ukrainiennes, soit environ 97.000 euros.

Le 30 juin, l'AFP s'est également entretenue avec Aleksandra Lukina, une employée d'un café sis dans le centre commercial Amstor. Elle a déclaré qu'elle y travaillait le 26 juin, un jour avant l'attaque. Elle a également ajouté que le 27 juin, elle se trouvait près du fleuve Dnipro qui traverse la ville, lorsqu'elle a entendu des explosions et s'est dirigée vers le centre commercial. "J'ai vu tout le bâtiment en feu : l'entrée, les murs, tout. J'ai vu des pompiers au travail, mais aussi des gens, des jeunes hommes pour la plupart, qui les aidaient là où il était encore possible de sauver des gens. J'ai vu beaucoup d'ambulances".

Elle a également confirmé que le centre commercial était ouverte ces derniers mois. "L'Amstor a été ouvert comme d'habitude depuis le début de la guerre. Après le 24 février (début de l'invasion russe en Ukraine, NDLR), il a été fermé pendant une ou deux semaines, mais dès que nous avons estimé que notre ville était relativement sûre, il a rouvert et n'a pas été refermé", a-t-elle déclaré à l'AFP. Selon ses estimations, les jours de semaine, comme le lundi de l'attaque, environ un millier de personnes fréquentent le centre commercial.

Par ailleurs, l'AFP a pu vérifier des tickets de caisse d'une riveraine. Un reçu daté du 17 juin à 13h16 montre un achat d'une ceinture en cuir noire pour homme a été achetée dans un magasin situé au 7 rue Khalamenyuka, l'adresse du centre commercial Amstor.

Ticket de caisse d'un magasin, daté du 17 juin 2022


Un autre ticket de caisse du même magasin montre qu'il était également ouvert une semaine auparavant, le 11 juin 2022 à 17h12.

Ticket de caisse d'un magasin, daté du 11 juin 2022


Des particuliers ont également partagé de nombreux reçus récents du centre commercial Amstor sur Telegram (ici, ici), dont l'authenticité n'a toutefois pas pu être confirmée indépendamment par l'AFP. Ils montrent des achats effectués le jour de l'attaque, entre 10h09 et 15h44.

Par ailleurs, dans une enquête consacrée à ces frappes, la BBC mentionne un couple d'influenceurs de Krementchouk. Sur leur chaîne "Family Lapkin Life", ils publient régulièrement des vlogs sur leur vie quotidienne. Dans une vidéo datée du 26 juin selon son titre, et publiée le 27 sur leur chaîne YouTube, on les voit faire des achats dans le centre commercial Amstor.

De son côté l'Agence de presse allemande DPA mentionne dans un article le fait qu'un magasin d'accessoires pour téléphones portables du centre commercial présentait encore en juin 2022 sur Google Maps de nouvelles images de sa filiale.

Après l'attaque, plusieurs magasins ont également déploré sur les réseaux sociaux la perte d'employés qui se trouvaient dans le centre commercial. L'entreprise Comfy, qui possède une succursale à Amstor, a publié sur sa page Facebook une déclaration dans laquelle elle qualifie le 27 juin 2022 de "jour noir". Selon ce communiqué, un employé de leur magasin de Krementchouk a perdu la vie dans l'attaque, et d'autres ont été blessés ou étaient portés disparus.

Le New York Times a également pu échanger avec un client présent dans le centre commercial au moment de l'impact.

Cible des attaques

Il est incontestable que le centre commercial a été détruit le 27 juin 2022 à la suite de frappes de missiles russes, et qu'un missile a touché un site industriel situé au nord du centre commercial. Les autorités russes démentent toutefois avoir frappé le centre commercial lui-même. Le lendemain de l'attaque, l'ambassade russe à Londres a publié un tweet affirmant qu'un des deux missiles n'avait pas touché le centre commercial, mais la voie ferrée près de la gare, par laquelle les troupes ukrainiennes seraient approvisionnées. Les voies ferrées se trouvent à environ 320 mètres à l'est du centre commercial.


Selon la version russe, l'attaque visait un édifice "où étaient stockés des équipements militaires occidentaux et des munitions". La frappe aurait provoqué des explosions puis "un incendie dans un centre commercial".

Des images d'une caméra de surveillance d'un site industriel au nord du centre commercial, publiées sur Twitter par un conseiller du président ukrainien, montrent le moment où l'un des deux missiles a frappé. L'AFP, à l'instar du média d'investigation Bellingcat, a pu situer l'emplacement de la caméra à partir d'images satellites. Bien que le lieu exact de l'impact ne puisse pas être déterminé à partir de ces images, la direction du missile montre que celui-ci ne semble pas se diriger vers la gare ou le site industriel. Dans son enquête, Bellingcat relève que les environs de la gare ne semblent pas avoir subi de dommages visibles.

D'autres images de caméras de surveillance des environs montrent les deux impacts de missiles depuis le parc Mis'ky, situé au nord du site de l'usine. Les images ont été fournies à l'AFP par le gérant du parc. Celui-ci se trouve à environ 530 mètres au nord du centre commercial, et à proximité immédiate du site de l'usine.

A 00:29, on voit à l'arrière-plan un nuage de fumée (indiqué par la flèche orange), avant que le deuxième missile (flèche rouge) ne frappe peu après. Compte tenu de la situation géographique du parc, on peut en déduire que la fumée provient de la direction du centre commercial, même si on ne peut pas en déduire le site précis de cette frappe.



Le 1er juillet 2022, l'AFP s'est entretenue avec Oleksandr Zholonkovskiy, qui affirme travailler dans l'usine depuis 1994. Les 28 et 29 juin 2022, il a nettoyé les éclats de verre sur le site. Selon lui, il n'y a pas eu d'incendie dans l'usine. Il estime qu'il est "impossible" que l'impact sur le site de l'usine ait pu mettre le feu au centre commercial : "l'impact a touché une partie de l'usine qui est éloignée de l'Amstor, presque du côté opposé". Il a expliqué n'avoir par ailleurs jamais vu d'équipement militaire, d'armes ou de munitions entreposés sur le site de l'usine. Des journalistes de l'AFP ont visité l'usine le 28 juin 2022, au lendemain des frappes, et ont constaté que seul un bâtiment avait été détruit, les autres étant restés intacts. Au premier coup d'œil, ils n'ont vu aucun équipement militaire. Les riverains interrogés à cette occasion ne savaient pas si l'usine avait abrité ou non du matériel militaire.

Des missiles précis ?

Selon l'agence de presse Reuters, qui cite le commandement des forces aériennes ukrainiennes, l'attaque a été menée au moyen de missiles X-22, tirés par des bombardiers Tu-22M3. Une information que l'AFP ne peut confirmer de manière indépendante à ce stade.

Pavel Podvig, chercheur à l'Institut des Nations unies pour le désarmement (Unidir) est spécialiste des armes russes. Le 30 juin, il a écrit dans un courriel à l'AFP que les missiles X-22 avaient été conçus à l'origine comme des missiles anti-navires ou antiradars.

Ces missiles ne sont pas des armes de précision, en particulier lorsqu'ils sont utilisés pour frapper des cibles terrestres. Ils recherchent généralement une cible qui offre un contraste avec son environnement direct, comme lorsqu'un navire en mer apparaît sur un radar, a fait valoir M.Podvig. "Cela signifie qu'ils ne sont pas forcément en mesure de frapper des cibles terrestres avec précision. Ils peuvent viser une zone, mais probablement pas beaucoup plus que ça".

Est-ce qu'ils peuvent manquer leur cible de plusieurs centaines de mètres ? "Oui, ça me semble envisageable. Le missile frappera probablement la cible qui renvoie le signal le plus fort dans une zone qui peut tout à fait être de l'ordre d'un kilomètre", estime Pavel Podvig. "Si l'assaillant n'est pas sûr que la cible prévue renverra effectivement le signal le plus significatif, il peut s'attendre au risque que le missile frappe un autre objet".

Traduction et adaptation :
Conflit ukrainien-russe