Eric Zemmour, le 17 mars 2022 sur France 2 ( AFP / THOMAS COEX)

Eric Zemmour et les introuvables "grands groupes" ayant déserté Saint-Denis

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Dénonçant les agressions subies par des supporters du Real Madrid et de Liverpool autour du Stade de France en marge de la finale de la Ligue des Champions, Eric Zemmour a affirmé que beaucoup de grandes entreprises qui avaient choisi de s'implanter à Saint-Denis, en sont reparties en raison de l'insécurité. Ce qu'aucun acteur local ne corrobore. Invité à fournir des exemples, l'entourage du président de Reconquête! a renvoyé vers d'anciens articles de presse relatant des difficultés pour deux grandes entreprises... toujours présentes à Saint-Denis.

Le chaos total de l'organisation de la finale de la Ligue des champions de football, le 28 mai au Stade de France, a provoqué une cascade de réactions politiques mettant en cause, pêle-mêle, les supporteurs anglais (de la part du gouvernement français), le gouvernement, les organisateurs de l'événement, la police et la délinquance francilienne qui a sévi autour de l'enceinte sportive.

Sur ce dernier point, selon le préfet de police de Paris Didier Lallement, "300 à 400 jeunes issus des quartiers sensibles de Seine-Saint-Denis" ont "tenté également de forcer le dispositif" policier autour du stade. "Il y a eu des moments de délinquance, ils ont été réels, je ne veux pas les nier. Il y a eu beaucoup d'interpellations, quasiment une centaine", a de son côté déclaré le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin le 30 mai sur TF1.

Intrusions au Stade de France lors de la finale de la Ligue des champions entre le Real Madrid et Liverpool, le 28 mai 2022 ( AFP / Maryam El Hamouchi)

Sur les 48 personnes placées en garde à vue, six hommes ont été renvoyés devant le tribunal correctionnel de Bobigny. Mardi 31 mai, trois d'entre eux ont été jugés en comparution immédiate pour des vols au préjudice des supporters. Ils ont été condamnés à des peines allant de six mois de prison avec sursis à dix mois d'emprisonnement ferme.

"Le Stade de France était devenu un peu le haut-lieu du rassemblement des voyous de toute l'Ile-de-France", a déclaré à la presse le maire de Saint-Denis, Mathieu Hanotin.

C'est sur cette délinquance que le président du parti d'extrême-droite Reconquête, Eric Zemmour, a concentré ses flèches. "Il suffisait de voir trente secondes les images des soi-disant supporteurs anglais pour voir qu'ils n'étaient ni Anglais, ni supporters et qu'en revanche, ils étaient banlieusards, pillards, voleurs e tutti quanti", a-t-il déclaré lundi 30 mai sur Europe 1.

Pour l'ex-candidat à la présidentielle (7,07% des suffrages exprimés), "la Seine-Saint-Denis n'est plus la France depuis longtemps" et l'ordre public y est maintenu "non pas par la police française mais par des bandes de voyous".

Et Eric Zemmour d'ajouter: « On a très bien vu quand, il y a quelques années, les entreprises et l'Etat ont voulu installer, autour du Stade de France d'ailleurs -- c'était fait pour, le Stade de France, pour faire des délocalisations, que les sièges sociaux quittent Paris pour aller en Seine-Saint-Denis --, qu'est-ce qui s'est passé ? Et pourquoi ? Il y a déjà eu des installations de grands groupes, etc, on a fait venir les salariés. Mais qu'est-ce qui s'est passé ? Les salariés se faisaient racketter, voler, dans le RER, à la sortie du métro ligne 13, puisque c'est la ligne 13 qui va à Saint-Denis. C'est ça qui s'est passé. Donc beaucoup d'entreprises ont quitté Saint-Denis et la Seine-Saint-Denis parce que justement, c'était impossible."

Un exode d'entreprises fuyant la Seine-Saint-Denis ? "C'est exactement le contraire", assure à l'AFP Bastien Brunis, président du Medef de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne.

"On n'a aucune donnée qui montre que des entreprises quittent la Seine-Saint-Denis à cause de l'insécurité. On a plutôt plein de données pour dire qu'il n'y a plus de place pour les entreprises. On a des problèmes de foncier", poursuit ce responsable patronal.

"Si on prend la zone du Stade de France, c'est vrai qu'il y avait des problèmes il y a vingt ans quand les entreprises sont arrivées. Mais on ne peut pas dire que la situation est la même aujourd'hui. (...) On ne repeint pas tout en rose. Mais ces affirmations-là sont juste fausses", insiste M. Brunis.

Le sénateur (Union Centriste) Vincent Capo-Canellas délivre le même constat: "il y a eu des problèmes réels de sécurité au tout début mais depuis, c'est largement réglé. S'il ne faut pas nier que l'insécurité est un sujet ici, comme partout, Eric Zemmour en fait un fond de commerce" et "fait profession d'incriminer systématiquement tous les maux à la Seine-Saint-Denis et à ses habitants."

De grandes entreprises ayant quitté Saint-Denis en raison de l'insécurité ? "Pas à notre connaissance", répond l'entourage du maire Mathieu Hanotin, sollicité par l'AFP.

"On a grandement augmenté nos effectifs et notre budget alloué à la police municipale. On a fait un vrai travail de terrain pour aller très régulièrement dans ces secteurs-là, pour notamment disperser les attroupements". "Ce n'est pas un travail spécifiquement pour accompagner les entreprises mais surtout pour essayer de régler les problèmes d'insécurité dans la ville, à la fois pour les gens qui travaillent dans le secteur, mais aussi pour les habitants", détaille Julia Paul-Zamour, une des collaboratrices du maire socialiste élu en 2020.

L'AFP a sollicité l'entourage du président de Reconquête! pour obtenir des exemples de grandes entreprises ayant quitté la Seine-Saint-Denis pour cause d'insécurité. Celui-ci, en retour, a envoyé des liens vers deux articles, un du Figaro datant de 2011, un autre du Nouvel Obs datant de 2016.

Le premier article concerne Orange Business Service, filiale de l'opérateur pour les entreprises, et des cas de "vols à la portière, vols à la tire quand ils (les collaborateurs) traversent l'esplanade pour aller rejoindre le RER D ou la ligne 13 du métro, vitres de voiture fracturées dans les parkings", après un an de présence sur place. Le second article traite notamment du cas de la SNCF, qui a déménagé son siège de Montparnasse à Saint-Denis en 2013.

Deux entreprises qui, néanmoins, n'ont pas quitté le secteur.

Le siège de la SNCF, à Saint-Denis, photographié en 2013 ( AFP / BERTRAND GUAY)

"Orange Business Service est toujours à Saint-Denis et il n'y a pas de projet de déménagement à ce jour", explique à l'AFP une des porte-parole du groupe Orange.

"On avait eu ces problèmes au début, aussi parce qu'on avait été parmi les premiers à s'installer là-bas. Mais maintenant, tout cela a évolué. Il n'y a plus de problème de sécurité. C'est aussi parce qu'entre-temps, pas mal d'autres grands groupes s'y sont installés, et que les collectivités ont beaucoup travaillé sur le sujet", poursuit-elle.

Sollicité, le service de presse de la SNCF évoque un "non-sujet", et l'absence de projet de quitter Saint-Denis.

Ces dernières années, une grande entreprise a quitté le secteur du Stade de France, quatre ans après son arrivée: SFR. L'opérateur téléphonique a été racheté par Altice, le groupe dirigé par Patrick Drahi, qui a regroupé ses différentes entités au sein d'un complexe situé dans le 15e arrondissement de Paris: SFR, donc, mais aussi, par exemple, les médias L'Express et Libération, auparavant basés dans le centre de la capitale.

Jeudi 2 juin, Eric Zemmour est quelque peu revenu sur le sujet, mais sans reprendre cette affirmation de départ d'entreprises: il a tweeté un visuel présenté comme un document interne du groupe Veepee, basé à Saint-Denis, édictant des "réflexes sécurité à adopter" pour les "déplacements au quotidien": ranger son téléphone, privilégier les déplacements en groupe, garder son sac à main devant soi dans les transports en commun, etc...

"L'entreprise Vente Privée prévient ses clients et ses salariés du 93 : attention, vous entrez dans une zone de non-civilisation…", commente le président de Reconquête!.

Avant de l'être par Eric Zemmour, ce document de consignes du groupe de vente en ligne, qui dispose de nombreux bâtiments, dont son siège social, à Saint-Denis, avait été évoqué par le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, le 31 mai sur France Inter.

Sollicité par l'AFP, le groupe Veepee n'a pas donné suite.

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