Attention à cette fausse vidéo du Figaro qui prétend montrer des autocollants d'Hitler sur des boutiques Chanel

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Sur Twitter, une vidéo prétend montrer plusieurs enseignes parisiennes de la marque Chanel recouvertes d'un autocollant mêlant son logo au visage d'Adolf Hitler, en référence au passif de Coco Chanel avec les nazis. Ce symbole ferait "allusion" au refus de la marque de vendre ses produits aux clients russes, dans la foulée des sanctions économiques prises contre la Russie depuis son invasion de l'Ukraine. Si cette vidéo porte le logo du "Figaro", le quotidien n'en est pas à l'origine et dénonce auprès de l'AFP un "détournement". Chanel affirme pour sa part à l'AFP que ses boutiques parisiennes n'ont pas été taguées et dénonce une "fake news". Les 7 et 8 avril, l'AFP a pu constater que ce symbole n'apparaissait sur aucune des enseignes visibles dans la vidéo.

"Des autocollants à l'effigie d'Hitler sont apparus dimanche sur tous les bâtiments abritant les bureaux et les boutiques de Chanel à Paris. Au lieu d'un visage, le leader nazi a le logo de Chanel."

Ainsi débute la légende d'une vidéo estampillée du logo du Figaro Live, le service vidéo du quotidien français, avant de détailler cette étonnante actualité.

A en croire ces images relayées des centaines de fois (en français comme en anglais) sur Twitter, ces autocollants mêlant le double "C" de la marque de haute couture créée par Coco Chanel à la coiffure et à la moustache du dictateur nazi auraient été prises en "avril 2022" à l'extérieur de plusieurs boutiques.

Qu'il se situe au croisement d'une rue, à l'intérieur d'une cour ou entre deux vitrines, ce symbole apparait à chaque fois de manière très visible près d'un logo "Chanel" rédigé en toutes lettres.

Capture d'écran réalisée sur Twitter le 8 avril 2022. ( Alexis ORSINI)
Capture d'écran réalisée sur Twitter le 8 avril 2022. ( Alexis ORSINI)

 

 

"Il s'agit probablement d'une allusion au récent scandale impliquant des clients russes de Chanel. Chanel a récemment refusé de vendre des vêtements aux femmes russes dans ses boutiques de Dubaï et de Paris en raison des sanctions. Des fonctionnaires et des journalistes russes ont qualifié leur refus de vendre des vêtements en fonction de l'origine ethnique de manifestation de xénophobie", soutient la vidéo alors que de nombreux pays ont adopté des sanctions économiques contre la Russie depuis son invasion de l'Ukraine, le 24 février 2022, et que de nombreuses grandes enseignes (dont Chanel) y ont suspendu temporairement leurs activité.

La séquence s'achève en concluant qu'"entre 1942 et 1943, [Coco] Chanel a été la maîtresse de l'espion allemand Gunter Von Dinklage. En 2016, on a découvert des archives d'où il ressort que Chanel était une informatrice pour les nazis."

Capture d'écran réalisée sur Twitter le 8 avril 2022. ( Alexis ORSINI)
Capture d'écran réalisée sur Twitter le 8 avril 2022. ( Alexis ORSINI)

 

 

Mais cette vidéo à l'identité visuelle non concordante avec celle du Figaro Live n'a pas été réalisée par le quotidien français, comme l'a indiqué la direction de la rédaction du Figaro.fr à l'AFP le 8 avril 2022 : "Cela ne vient pas du tout de chez nous, notre logo a été détourné sur ces images. Nous nous en sommes aperçus hier et avons immédiatement démenti sur Twitter."

Capture d'écran d'une vidéo du Figaro Live sur le site du Figaro, réalisé le 8 avril 2022. ( Alexis ORSINI)

"Il s'agit d'un procédé complètement illégal, et nous ne pouvons que nous indigner de ce détournement", poursuit la direction de la rédaction, qui précise en outre avoir "demandé au service juridique [du Figaro] d'étudier toutes les procédures utiles" dans cette affaire.

Une vidéo relayée le 7 avril par un média et une influenceuse russe

Si une recherche d'images inversée n'a pas permis de remonter à la source de cette vidéo, celle-ci circule notamment depuis le 7 avril sur la boucle Telegram du média russe Readovka, où elle a été visionnée plus de 250.000 fois depuis sa publication.

La séquence a également été mise en ligne le même jour sur le compte Instagram de l'influenceuse russe Victoria Bonya, accompagnée de cette légende : "C'est triste de voir ça ! Et c'est tout aussi triste d'être victime de discrimination de la part d'une des plus grandes marques de mode. J'espère que Chanel va s'excuser auprès des femmes russes qui ont subi de telles discriminations dans leurs magasins..."

Capture d'écran réalisée sur Instagram le 8 avril 2022. ( Alexis ORSINI)

La veille, cette influenceuse installée à Monaco et suivie par plus de neuf millions d'abonnés avait déjà critiqué le "manque de respect de Chanel pour ses clients" en se filmant en train de découper un sac de la marque.

Chanel accusé de "campagne russophobe" par la diplomatie russe

Elle réagissait ainsi à l'interpellation remarquée de Chanel sur Instagram, début avril, par plusieurs internautes russes, qui affirmaient avoir été contraintes, au moment de réaliser un achat dans une boutique Chanel située à l'étranger, de signer un document les engageant à ne pas l'exporter dans leur pays d'origine.

Face au tollé provoqué par ces témoignages - dont celui de Lisa Litvin, en provenance de Dubaï, aux Emirats Arabes Unis -, la porte-parole de la diplomatie russe Maria Zakharova a dénoncé, le 1er avril 2022, sur Telegram, une "campagne russophobe", en déplorant la "règlementation" de Chanel qui obligerait ses "clients à signer une obligation de ne pas exporter [vers la Russie] les articles de [la] marque achetés à l'étranger."

Capture d'écran réalisée sur Telegram le 8 avril 2022, montrant la story Instagram de Lisa Litvin. ( Alexis ORSINI)

Maria Zakharova poursuivait ensuite son long communiqué en évoquant le passé de "collaboratrice" de Coco Chanel avec les nazis, à travers un argumentaire similaire à celui repris depuis dans la fausse vidéo du "Figaro" comme dans les publications d'internautes (en français, en anglais et en espagnol) partageant une partie ou la totalité des photos compilées dans cette séquence.

Ces accusations de proximité avec le nazisme font partie intégrante du discours russe pour défendre son invasion en Ukraine, Vladimir Poutine ayant justifié cette "opération spéciale" par la nécessité de "dénazifier" l'Ukraine. Fin mars 2022, le Kremlin a également comparé l'Occident soutenant l'Ukraine aux nazis allemands, un discours mobilisateur en Russie, la victoire soviétique durant la Seconde guerre mondiale étant au coeur de l'identité et du patriotisme russe.

Chanel dénonce une "fake news"

Joint par l'AFP, Chanel indique que les images de ses boutiques avec le symbole mêlant le visage d'Hitler au logo de la marque "sont issues de photomontages et que ses boutiques n'ont pas été taguées".

"Il s'agit clairement d'une "fake news". Nous dénonçons fermement cette imagerie scandaleuse véhiculée sur les réseaux sociaux et qui par ailleurs usurpe l'identité d'un média", poursuit l'enseigne.

Comme on peut le vérifier sur Google Street View, ces images montrent bien les devantures de quatre boutiques parisiennes de l'enseigne, situées respectivement au 19 et au 31 rue Cambon (Ier arrondissement), au 25 rue Royale et au 42 avenue Montaigne (VIIIe arrondissement).

Les 7 et 8 avril, le symbole détourné ne figurait sur aucune de ces boutiques, comme a pu le vérifier l'AFP, ainsi que le montrent les photos suivantes. Certains modèles exposés en vitrine ne correspondaient en outre pas à ceux visibles sur les photos virales. Le personnel des magasins concernés a affirmé n'avoir jamais vu un tel autocollant ces derniers jours.

Capture d'écran réalisée sur Twitter le 8 avril 2022.
Photo prise par l'AFP le 7 avril 2022.

 

 

Capture d'écran réalisée sur Twitter le 8 avril 2022.
Photo prise par l'AFP le 8 avril 2022.

 

 

Capture d'écran réalisée sur Twitter le 8 avril 2022.
Photo prise par l'AFP le 8 avril 2022.

 

 

Capture d'écran réalisée sur Twitter le 8 avril 2022.
Photo prise par l'AFP le 8 avril 2022.

 

 

Capture d'écran réalisée sur Twitter le 8 avril 2022.
Photo prise par l'AFP le 7 avril 2022.

 

 

Capture d'écran réalisée sur Twitter le 8 avril 2022.
Photo prise par l'AFP le 7 avril 2022.

 

 

Capture d'écran réalisée sur Twitter le 8 avril 2022.
Photo prise par l'AFP le 7 avril 2022.

 

 

Des sanctions appliquées par Chanel

Chanel reconnaît en revanche ne pas pouvoir "effectuer des transactions avec certaines personnes physiques et morales désignées par [les] régimes de sanctions" contre la Russie.

En réaction à l'invasion de l'Ukraine, de nombreux pays ont adopté des mesures restrictives contre la Russie. Etats-Unis et Union européenne, suivis d'autres Etats, ont interdit toute transaction avec la Banque centrale russe et immobilisé ses actifs en devises. Autre coup sévère : l'exclusion des principales banques du pays du système interbancaire Swift, rouage essentiel de la finance mondiale permettant de communiquer rapidement et de manière sécurisée sur les transactions.

Le cinquième paquet de sanctions européen adopté le 7 avril prévoit l'interdiction d'exportations vers la Russie, notamment de biens de haute technologie, à hauteur de 10 milliards d'euros, alors que la liste des produits russes interdits d'importation dans l'UE a également été élargie à certaines "matières premières et matériaux critiques" pour une valeur estimée de 5,5 milliards d'euros par an.

Peu avant l'annonce des nouvelles sanctions européennes, le Congrès américain avait révoqué le statut commercial de la Russie et du Belarus en les privant de leur clause de "nation la plus favorisée", de quoi imposer des tarifs douaniers punitifs aux importations en provenance des deux pays. Des importations tout simplement interdites par les Etats-Unis en ce qui concerne les produits de la mer, la vodka et les diamants russes.

"Des sanctions plus récentes de l'Union Européenne et de la Suisse incluent une interdiction de "vendre, de fournir, de transférer ou d’exporter, directement ou indirectement, des produits de luxe à toute personne physique ou morale, entité ou organisme en Russie ou aux fins d'une utilisation dans ce pays". En vertu des sanctions européennes applicables, cette interdiction s'applique aux produits de luxe répertoriés dans la mesure où leur valeur dépasse 300 euros par article", précise Chanel.

"C'est la raison pour laquelle nous avons demandé aux clients dont nous ne connaissons pas la résidence principale de confirmer que les articles qu'ils achètent ne seront pas utilisés en Russie", explique Chanel, tout en se disant conscient "que cette approche de la loi a été incomprise par certains de nos clients".

La "compromission grave" de mademoiselle Chanel

Portrait de Coco Chanel, la créatrice de haute couture, pris en 1944 à Paris. ( AFP / -)

La liaison de la couturière Coco Chanel avec un attaché d'ambassade allemand, Hans Günther Von Dincklage, comme sa collaboration avec les services d'espionnage SS sont longtemps restés méconnus du public. A tel point qu'à sa mort, en janvier 1971, la presse n'en avait pas fait mention.

Si, après avoir présenté au début de la guerre une collection patriotique "bleu-blanc-rouge", Gabrielle Chanel choisit de fermer l'atelier de la rue Cambon quand commence l'Occupation, elle laisse ouverte sa boutique de parfums et, loin de prendre ses quartiers en Suisse, continue à vivre, en plein coeur du Paris occupé, dans l'immense suite du Ritz, louée depuis 1937.

A 57 ans, elle tombe amoureuse de Hans Günther von Dincklage. Sans doute un espion. Ils vivent leur liaison dans l'hôtel prestigieux, partiellement réquisitionné par le régime nazi pour abriter la Luftwaffe et son chef, le maréchal Göring.

Surtout, elle fait intervenir les autorités allemandes pour récupérer la propriété de ses parfums, cédée avant-guerre à des industriels juifs. C'est un échec. Les frères Wertheimer, réfugiés aux Etats-Unis, déjouent son plan.

Il aura fallu attendre le livre d'Edmonde Charles-Roux "L'Irrégulière ou mon itinéraire Chanel", publié chez Grasset en 1974 pour que ce pan discret de son existence soit - en partie - révélé. L'Express, en 1995, et Der Spiegel, en 2008, ont ensuite un peu plus le voile sur son passé, avant que le journaliste américain Hal Vaughan n'aille plus loin dans les révélations en 2011 avec "Au lit avec l'ennemi, la guerre secrète de Coco Chanel".

Une biographie fruit de trois ans et demi de recherches dans les archives américaines, françaises, allemandes, britanniques, italiennes et polonaises. Documents à l'appui, Vaughan écrit qu'elle est recrutée dès 1940 comme agent secret du régime nazi. Nom de code "Westminster". Elle est aussi une "anticommuniste forcenée" et une "antisémite confirmée", affirme-t-il.

"Hal Vaughan donne dans son livre des preuves indubitables d'une compromission grave de Mlle Chanel avec les Allemands", déclare alors à l'AFP Edmonde Charles-Roux, assurant toutefois ne l'avoir jamais entendue tenir des propos antisémites.

A la publication de l'ouvrage, le groupe Chanel - toujours détenu par la famille Wertheimer - dément aussi fermement que Coco Chanel ait été antisémite tout en soulignant que son rôle pendant la guerre conserve "une part de mystère".

Conflit ukrainien