Des réfugiés patientent dans le froid pour être amenés vers une guerre après avoir traversé la frontière de l'Ukraine avec la Pologne, au poste frontière de Medyka en Pologne le 7 mars 2022. ( AFP / LOUISA GOULIAMAKI)

Non, un tiers des personnes arrivées en France depuis l'Ukraine ne sont pas originaires du Maghreb ou d'Afrique

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Un tiers des personnes entrées en France depuis l'Ukraine ne seraient pas ukrainiennes mais originaires du Maghreb ou d'Afrique subsaharienne : c'est ce qu'ont affirmé Eric Zemmour et ses soutiens en se fondant sur une information du Figaro. Mais c'est faux : 98,1% des personnes accueillies en France sont bien ukrainiennes, a confirmé à l'AFP le ministère de l'Intérieur.

Alors que le gouvernement français anticipe jusqu'à "100.000 réfugiés" d'Ukraine dans l'hexagone en raison de l'invasion russe débutée le 24 février, Eric Zemmour et ses soutiens ont avancé à plusieurs reprises qu'une part substantielle de ressortissants d'autres pays se trouvaient déjà parmi eux.

"On découvre déjà (...) que dans ces réfugiés dits ukrainiens, il y a un tiers d'Algériens, de Marocains, d'Africains, qui se sont faufilés dans cette ouverture du couloir Schengen", a soutenu le candidat d'extrême droite à l'élection présidentielle Eric Zemmour le 17 mars sur France 2 face à son concurrent écologiste Yannick Jadot.

Une thèse déjà avancée le 10 mars par Marion Maréchal, nouveau soutien d'Eric Zemmour, qui déclarait sur CNEWS que "sur les 5000 arrivées [de l'Ukraine] depuis le 25 février qui ont été recensées (...) un tiers de ces réfugiés dits ukrainiens qui en fait ne sont pas de nationalité ukrainienne et dont une majorité sont, en tout cas beaucoup, algériens, marocains (...) Ils ont voulu profiter du passage et du couloir qui a été amorcé vers l'ouverture de Schengen pour pouvoir s'infiltrer dedans."

Deux jours plus tard, Nicolas Bay, vice-président du parti Reconquête, renchérissait sur franceinfo : "[Ils] utilisent cette nouvelle voie migratoire pour venir en Europe", avançait-il.

Pour asseoir leur argumentaire, Marion Maréchal et Eric Zemmour ont dit mobiliser un article du Figaro.

Un papier dans ce sens a effectivement été publié le 8 mars. La Figaro écrivait alors, sans citer nommément de sources : "Dans ce flux en expansion, 30 % environ sont des migrants qui se trouvaient en Ukraine au moment du déclenchement du conflit, selon nos informations. En clair : quasiment un réfugié sur trois n’est pas ukrainien".

1,9% de ressortissants étrangers

L'Europe n'avait pas connu de flot aussi rapide de réfugiés depuis la Deuxième guerre mondiale : plus de 3,5 millions de personnes ont fui l'Ukraine et les combats déclenchés par l'invasion de l'armée russe le 24 février, selon le décompte de l'ONU publié le 22 mars.

Quelque 90% d'entre eux sont des femmes et des enfants, les Ukrainiens âgés de 18 à 60 peuvent être appelés et n'ont pas le droit de quitter le pays. Et selon l'Unicef, plus de 1,5 million d'enfants se trouvent parmi les déplacés, arrivés pour certains jusqu'en France.

Carte de la situation en Ukraine au 24 mars à 8h GMT ( AFP / Simon MALFATTO, Paz PIZARRO, Cléa PÉCULIER)

Qu'en est-il donc des ressortissants étrangers d'Ukraine arrivés en France, qu'ils soient étudiants, travailleurs ou encore membres de familles binationales ?

Le ministère de l'Intérieur a fourni à l'AFP les chiffres des remontées de la Police aux frontières : le 19 mars, on recensait 23.027 personnes fuyant l’Ukraine passées sur le territoire français depuis le déclenchement du conflit, "dont 22.592 ressortissants ukrainiens".

Autrement dit, seuls 1,9% des déplacés d'Ukraine (soit 435) ayant franchi la frontière de l'hexagone ne détiennent pas un passeport ukrainien - et non un tiers, comme avancé par le camp d'Eric Zemmour.

Cette part est quasi-stable par rapport à celle du 11 mars (2,5%, sur près de 10.000 personnes).

Ces chiffres infirment donc a posteriori les données du Figaro, fondées sur les "5.000 [premières] arrivées en France" : au maximum, les non Ukrainiens n'auraient pas pu représenter un tiers des déplacés.

Contacté par l'AFP, l'auteur de l'article Jean-Marc Leclerc maintient les chiffres donnés par Le Figaro : "Ce que nous écrivions le 8 mars, de source gouvernementale, était la traduction rigoureuse des informations portées à notre connaissance début mars (...) La photographie était précise et les chiffres étaient précis."

La France n'est pas la destination de tous ces déplacés

Interrogé sur les chiffres brandis par les soutiens d'Eric Zemmour, Didier Leschi, directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii), a déclaré à l'AFP : "Au tout début de la guerre (...) les familles ukrainiennes sont plutôt restées dans les pays limitrophes - même s'il y en a eu qui sont arrivées. Les personnes non ukrainiennes, et en particulier celles francophones, sont allées beaucoup plus loin, c'est ça qui fait qu'à l'instant T, au tout début, on avait une proportion qui était à peu près celle-là. Mais [elle] a diminué à mesure que de plus en plus d'Ukrainiens - et surtout d'Ukrainiennes - sont arrivés en France."

Et Didier Leschi d'ajouter, réitérant ses observations du 10 mars 2022 lors d'une conférence de presse : "C'était une statistique essentiellement parisienne parce qu'à ce moment-là on avait essentiellement des arrivées sur Paris. On n'avait pas de vision globale. Et c'était du déclaratif."

Les chiffres de la Police aux frontières sont cependant à nuancer : quelle que soit leur nationalité, une partie des déplacés n'est que de passage pour se diriger vers d'autres pays. "800 sont déjà parties vers la Grande-Bretagne" et "sans doute plus d'un millier vers l'Espagne", attestait le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin le 14 mars, alors que 13.500 déplacés avaient été recensés.

"Dans la vague migratoire qui arrive vers nous, il faut arriver à distinguer les personnes qui ont vocation à rester et ceux qui ne font que passer, notamment pour rejoindre des communautés plus substantielles dans le sud de l'Europe", résumait le 10 mars le préfet Joseph Zimet, qui pilote la cellule interministérielle de crise (CIC) sur le sujet.

La communauté ukrainienne en France est en effet plus réduite : la France recense en effet quelque 18.000 titres de séjours délivrés à des Ukrainiens, quand l'Italie, par exemple, accueillait une communauté d'environ 225.000 Ukrainiens avant la guerre. Et ils étaient près de 100.000 en Espagne, selon les données Eurostat.

De son côté, la Pologne accueille à elle seule plus de la moitié de tous les réfugiés qui ont fui depuis le début de l'invasion russe - environ 6 réfugiés sur 10. Depuis le 24 février, ce sont en effet 2.113.554 personnes fuyant le conflit en Ukraine qui sont entrées en Pologne, selon le décompte du Haut Commissariat aux réfugiés (HCR). "Environ deux tiers de ces réfugiés veulent rester en Pologne", a déclaré le 22 mars la représentante de l'Organisation mondiale de la santé en Ukraine, Paloma Cuchi, aux journalistes à Genève.

Une enfant tient un nouveau-né dans un centre d'hébergement temporaire pour réfugiés ukrainiens dans une école de Przemysl, près de la frontière entre l'Ukraine et la Pologne, le 14 mars 2022. ( AFP / LOUISA GOULIAMAKI)

"Ça n'a pas de sens de dire que des 'étrangers profitent de ce couloir' pour entrer en Europe"

Nicolas Bay a affirmé que des personnes utilisaient "cette nouvelle voie migratoire pour venir en Europe".

En France pourtant, l'instruction ministérielle du 10 mars envoyée aux préfets est claire : la "protection temporaire", introduite par une décision européenne, qui permet aux déplacés de séjourner légalement en France et de bénéficier d'une large gamme de prestations sociales (hébergement, allocations, scolarité, accès à l'emploi et aux soins) ne s'adresse pas à tous.

En bénéficieront les ressortissants ukrainiens qui résidaient en Ukraine avant le 24 février, date du déclenchement du conflit, les "ressortissants de pays tiers" qui vivaient sous statut de réfugié (ou équivalent) à cette date en Ukraine, et enfin ceux qui y "résidaient régulièrement" avec un titre de séjour et qui ne "sont pas en mesure de rentrer dans leur pays ou région d'origine dans des conditions sûres et durables".

"Cette notion de retour sûr (et durable) n'est pas définie", observe Gérard Sadik, responsable des questions d'asile à l'association La Cimade.

Qui est reconnu dans l'impossibilité de rentrer chez lui dans ces conditions ? Un Afghan ou un Syrien, dont les pays sont instables ? Un Algérien, dont le pays s'est recroquevillé sur fond de pandémie ? Un étudiant qui n'en a tout simplement pas les moyens ?

"Ça n'a pas de sens de dire que des 'étrangers profitent de ce couloir' pour entrer en Europe", tonne Virginie Guiraudon, chercheuse (CNRS) et spécialiste des migrations au Centre d'études européennes et de politique comparée de Sciences Po.

"En 2015 (lors de la crise migratoire causée par le conflit syrien, NDLR), il y a eu l'ouverture d'un vrai corridor humanitaire. Des files de gens marchaient sur les routes de l'Est de l'Europe vers l'Autriche ou encore l'Allemagne". Impossible alors de contrôler tout le monde.

"Mais aujourd'hui, les gens ne traversent pas les frontières comme ça", argue la directrice de recherche. "A la frontière ukrainienne, il y a des contrôles des deux côtés puisque les Ukrainiens empêchent les hommes de 18 à 60 ans de partir, on voit des kilomètres de voitures qui patientent pour passer de l'autre côté".

Derniers développements dans l'invasion russe de l'Ukraine ( AFP / Sabrina BLANCHARD, Emilie BICKERTON)

"S'est réactivé en pleine guerre ukrainienne le discours (...) sur les faux réfugiés, en anglais 'bogus refugees', sauf que là ça ne marche pas : il faudrait qu'on fasse la démonstration que les personnes qui quittent l'Ukraine sont en fait des Afghans, des Syriens (...) qui veuillent se mêler à ce flux, mais pourquoi se compliqueraient-ils la vie ?", se demande Virginie Guiraudon.

Signe du flou juridique sur la protection temporaire, et selon les informations de l'AFP au 13 mars, une quinzaine de non-Ukrainiens, qui fuyaient la guerre, ont été refoulés essentiellement à la frontière franco-italienne.

"Nous avons non-admis quelques ressortissants pakistanais et nigérians (moins d'une quinzaine) présentant, dans la bande frontalière franco-italienne, des titres de séjour ukrainiens", assumait par exemple la préfecture des Alpes-Maritimes.

"Il est logique que les résidents étrangers fuient également la guerre en Ukraine: les bombes ne distinguent pas la couleur de peau", fulminait Pierre Henry, président de France Fraternités.

"Ce sont souvent des étudiants, des personnes qui disposent de courts titres de séjour. Plutôt que de confier leur sort aux préfectures, qui n'arrivent déjà pas à faire face au flux habituel, on devrait prendre une mesure temporaire qui permette la réflexion à leur sujet, en accueillant par exemple pour trois mois renouvelables ces étrangers", proposait-t-il pour "s'éviter une nouvelle usine à gaz".

Interrogée sur le sort des non-Ukrainiens, la ministre déléguée à la Citoyenneté Marlène Schiappa, en charge de cet accueil, ne "croit pas qu'il y ait deux poids, deux mesures". "Il y a une guerre aux portes de l'Europe, il y a une solidarité nécessaire à cet égard", a-t-elle expliqué lors d'une conférence de presse.

Conflit ukrainien