Centrale à charbon de Saint-Avold en février 2022. ( AFP / JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN)

Emmanuel Macron a-t-il "doublé" la production de charbon, comme l'affirme Marine Le Pen?

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Marine Le Pen assure qu'Emmanuel Macron est responsable d'un "doublement" de la production d'électricité à base de charbon, conséquence de l'"erreur stratégique" de délaisser le nucléaire au début de son mandat. Cette affirmation générale prête à confusion : entre 2017 et 2021, la production d'électricité à base de ce combustible polluant a en réalité été divisée par 2,5 et représente moins de 1% du mix électrique en France. Tout en restant très marginale, elle a toutefois doublé entre 2020 et 2021 du fait notamment de la mise à l'arrêt forcée d'une partie du parc nucléaire, qui a aussi conduit le gouvernement à relever, pour deux mois, le plafond autorisé de production des centrales à charbon.

Traversant le clivage droite-gauche, la bataille du nucléaire ressurgit à échéances régulières dans le débat politique, électrisant par à-coups une campagne présidentielle souvent éclipsée par l'invasion russe en Ukraine.

Sur le plateau de TF1 lundi soir, où se sont succédé huit prétendants à l'Elysée, Marine Le Pen a attaqué Emmanuel Macron sur ce terrain sensible, lui reprochant d'avoir délaissé l'atome au début de son mandat et d'avoir "doublé" la production d'énergie à base de charbon, érigé pourtant par le gouvernement en "ennemi numéro 1 du climat".

"Il y a eu des fautes politiques des erreurs stratégiques assez lourdes, a accusé la candidate d'extrême droite. Au début du mandat, Emmanuel Macron par exemple souhaitait la fermeture de 14 réacteurs nucléaires, il a fermé Fessenheim (…) et aujourd’hui on se rend compte qu’en réalité le nucléaire est le meilleur moyen en même temps d’avoir une énergie à bas coût, en même temps d’avoir une énergie décarbonée et en même temps de ne pas dépendre du gaz et accessoirement du charbon puisqu’Emmanuel Macron a doublé la production de charbon ce qui n'est pas un très grand progrès sur le plan environnemental".

Ainsi formulée, l'affirmation de la présidente du RN prête à confusion : depuis l'élection d'Emmanuel Macron en 2017, la production électrique issue de ce combustible a en réalité été divisée par 2,5 et ne représente qu'une infime partie du mix énergétique en France, selon les chiffres officiels. Sur un temps plus court et tout en restant à très un faible niveau, cette production a toutefois connu un rebond en 2021 du fait de la "sous-disponibilité" sans précédent du parc nucléaire français.

Joint par l'AFP, le conseiller énergie de Marine Le Pen précise que les propos de la candidate visaient la période récente qui a vu le gouvernement augmenter le plafond de production d'électricité charbonnée pour éviter un black out.

Un très net recul depuis 2017...

Contrairement à ce que suggère Marine le Pen, la production d'électricité issue de la combustion du charbon a connu un net recul depuis 2017. Au cours de l'année de l'élection d'Emmanuel Macron, dont le bilan climatique est par ailleurs étrillé par des ONG, elle s'élevait à 9,8 térawattheure (TWh) et a progressivement reculé pour s'établir à 3,8 TWh en 2021: elle a donc été divisée par 2,5, selon les chiffres officiels de RTE, le gestionnaire du réseau de transport d'électricité en France.

Combustible le plus émetteur de gaz à effet de serre, le charbon pèse aujourd'hui moins de 1% de la production totale d'électricité en France -- contre environ 25% en Allemagne--, qui totalise 522,9 TWh fourni à plus 69% par le nucléaire, selon le bilan de RTE pour 2021.

En juillet 2017, le gouvernement avait d'ailleurs annoncé son intention de fermer les quatre dernières centrales à charbon françaises d'ici 2022 même s'il a, depuis, légèrement révisé ses plans : les sites du Havre et Gardanne ont bel et bien cessé leur activité, celui de Saint-Avold (Moselle) doit connaître le même sort dans les prochaines semaines mais la durée de vie de la centrale de Cordemais (Loire-Atlantique) a, elle, été prolongée au moins jusqu'en 2024.

"En disant qu'Emmanuel Macron a doublé la production d'énergie charbonnée, Marine Le Pen laisse penser qu’il y a une stratégie du gouvernement de miser sur cette source d'énergie et ça c’est une tromperie", assure à l'AFP un représentant du cabinet de la ministre de la Transition écologique, en rappelant que la France s'est fixé l'objectif de parvenir à la neutralité carbone en 2050.

Joint par l'AFP, Jean-Philippe Tanguy, conseiller énergie de Marine Le Pen et directeur adjoint de sa campagne, précise que la candidate visait, dans ses propos, la période plus récente qui a vu le gouvernement relever temporairement le seuil maximal de production d'électricité issu du charbon.

"Macron s'est pris les pieds dans le tapis", affirme M. Tanguy. Il n’y a pas assez de puissance électrique et le seul moyen qui reste c’est la centrale à charbon".

... mais un rebond récent

De fait, sur un temps plus court et tout en restant extrêmement marginale, la production d'électricité charbonnée est repartie à la hausse du fait de la baisse historique de productivité du parc nucléaire français, plombé notamment par des aléas techniques.

Entre 2020 et 2021, la production issue du charbon en France a ainsi plus que doublé, passant de 1,4 à 3,8 TWh. Pour couvrir le pic de consommation hivernale, le gouvernement a par ailleurs relevé temporairement le plafond légal de production issue du charbon, qui avait été fixé par la loi énergie-climat de 2019.

Un décret paru le 5 février 2020 fait ainsi passer, pour les seuls mois de janvier et février, de 0,7 à 1 le seuil maximal annuel de kilotonne d'équivalents dioxyde de carbone par mégawatt de puissance électrique installée. Ce plafond sera ensuite ramené à 0,6 pour le reste de l'année 2022.

"Ce n'est évidemment pas une décision agréable à prendre mais par sécurité d’approvisionnement, on a dû augmenter temporairement ce seuil", explique-t-on au ministère de la Transition écologique, où on assure toutefois que les orientations du gouvernement n'ont pas changé.

Selon les sources interrogées par l'AFP, ce rebond du charbon tient en réalité à une conjonction de facteurs et notamment à la mauvaise santé du parc nucléaire français dont la "disponibilité" a atteint son plus bas niveau jamais atteint, relevait RTE dans un communiqué en décembre.

"Le rebond du charbon est très limité et s'explique par des conditions très particulières, indique-t-on à RTE. Il y a eu une moindre production du parc nucléaire, liée aux arrêts de réacteurs pour corrosion et à la période du Covid, et des prix du gaz plus importants qui ont rendu le charbon plus compétitif".

Selon le ministère, jusqu'à 15 des 56 réacteurs nucléaires ont dû être mis à l'arrêt pendant l'hiver pour deux raisons principales: la réalisation d'opérations de maintenance qui avaient été reportées à cause du Covid et, surtout, la découverte récente de problèmes de corrosion sur des systèmes de sécurité dans certaines centrales.

Centrale nucléaire de Saint-Vulbas (Ain). ( AFP / JEAN-PHILIPPE KSIAZEK)

Début janvier, ces avaries ont conduit EDF à réduire sa prévision de production d'électricité nucléaire pour 2022, ainsi que le rapportait l'AFP. AFP Factuel a d'ailleurs récemment démonté l'affirmation d'Emmanuel Macron selon laquelle le nucléaire ne souffrait pas "d'aléas".

Cette "sous-disponibilité" du parc nucléaire pourrait durer, s'inquiète Nicolas Goldberg, expert en énergie au cabinet Colombus Consulting. "On s’attend à une baisse drastique de la production nucléaire en France et il y a donc des risques qu’on augmente le recours aux énergies fossiles mais Emmanuel Macron n’a rien à voir là-dedans: ce n’est pas lui qui a fait de la corrosion sur les circuits, ce n’est pas un choix politique", assure-t-il à l'AFP.

C'est moins évident pour le RN qui incrimine notamment la décision du chef de l'Etat de fermer la centrale de Fessenheim et ses deux réacteurs en juin 2020, réduisant mécaniquement la capacité du parc français, sans attendre la mise en service de l'EPR de Flamanville.

"Ils ne devaient fermer Fessenheim qu'une fois que Flamanville était en service mais ils ont choisi d'ignorer le retard de livraison" de ce chantier qui a débuté en 2007, devait initialement s'achever en 2012 et a de nouveau été retardé.

De fait, c'est en octobre 2018, que le gouvernement a pour la première fois dissocié le sort des deux centrales, ouvrant la voie à la fermeture de Fessenheim sans attendre la mise en service de l'EPR.

Le 14 mars, Marine Le Pen, qui plaide par ailleurs pour l'arrêt des chantiers d'éoliennes et le démantèlement des installations existantes, a affirmé qu'elle redémarrerait Fessenheim si elle était élue et si c'était "encore possible".

Certains experts en doutent. "On a atteint un point de non-retour, affirme Nicolas Goldberg. Les opérations de maintenance et de remise à niveau n'ont pas été menées (en prévision de la fermeture, ndlr), le personnel a été redispatché ailleurs et une partie du démantèlement a été fait, des pièces de rechange ont été acheminées ailleurs".

Contacté par l'AFP, EDF semblait aller dans le même sens, en soulignant que la mise l'arrêt de Fessenheim avait été intégrée depuis 2012 et l'annonce de sa fermeture par François Hollande : "Dix ans d’études et de travaux non réalisés ne se rattrapent pas", selon un porte-parole du groupe.

Une partie d'un ancien turbo-générateur de la centrale de Fessenheim, en juin 2021. ( AFP / SEBASTIEN BOZON)
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