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TotalEnergies "installé" en Russie grâce à Emmanuel Macron ? Les approximations de Yannick Jadot

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Emmanuel Macron a-t-il "installé" TotalEnergies en Russie en sa qualité de ministre de l'Economie puis de chef de l'Etat ? C'est ce qu'a soutenu le candidat écologiste Yannick Jadot, qui accuse le groupe d'être "complice" de crimes de guerre en Ukraine. Son affirmation est toutefois sujette à caution: la multinationale française est présente depuis 1991 sur le territoire russe, où elle a développé des activités gazières bien avant l’entrée en politique de M. Macron. En tant que compagnie privée, TotalEnergies suit par ailleurs sa propre stratégie commerciale, même si son développement revêt aussi une dimension politique, selon des spécialistes interrogés par l'AFP.

L'invasion de l’Ukraine et les mesures de rétorsion contre Moscou n'y font rien: contrairement à certains de ses concurrents, TotalEnergies maintient pour l'instant ses activités en Russie, dont le secteur énergétique est à ce stade épargné par les sanctions européennes.

Cette stratégie a notamment suscité la colère de Yannick Jadot. Le candidat écologiste accuse ainsi le groupe de se rendre "complice de crimes de guerre" commis en Ukraine et fait porter à Emmanuel Macron la responsabilité de l'implantation de TotalEnergies en Russie.

"C’est le président de la République qui a installé Total en Russie. Il était ministre de l’Economie, il a tout fait pour donner toutes les conditions à Total pour aller chercher du gaz, y compris en Arctique", a-t-il récemment déclaré sur France 24. "En 2018, il a médiatisé la signature de deux contrats Total pour aller chercher du gaz. Maintenant qu’il a aidé Total à s’y installer, moi je demande au président de la République d’imposer à Total la sortie de Russie".

Un argumentaire réitéré le 11 mars, lors des Assises du Produire en France à Bordeaux, au cours desquelles le candidat a affirmé que "le président Macron est celui qui a obtenu tous les contrats pour Total en Russie", a rapporté l'AFP.

Cette affirmation est sujette à caution: TotalEnergies a commencé ses activités en Russie plusieurs décennies avant l'arrivée d'Emmanuel Macron en politique, indique le groupe à l'AFP. Les mégaprojets menés récemment par le groupe dans l'Arctique russe découlent par ailleurs d'un partenariat commercial noué en 2011 et d’une stratégie propre à TotalEnergies, même si ces contrats revêtent également une dimension politique, expliquent des experts du secteur.

La longue histoire russe de Total

Premier investisseur étranger en Russie, TotalEnergies a fait ses premiers pas dans le pays il y a plusieurs décennies.

"L’implantation de Total en Russie remonte à 1991", affirme à l'AFP un porte-parole du groupe.

Directeur de recherche à l’Institut des relations internationales (Iris) et spécialiste de l'énergie, Francis Perrin confirme cette chronologie: "Total est en Russie depuis une trentaine d’années. Monsieur Macron n’était pas à l'Elysée à ce moment-là, alors que Total est en Russie de façon constante depuis 1991."

C'est cette année-là que le groupe réalise ses premiers investissements dans un pays qui s'ouvre alors à l'économie de marché et au secteur privé. En décembre 1991, il signe ainsi un contrat de partage de production pour exploiter trois gisements de pétrole dans le bassin de Timan Pechora (ouest de l'Oural, près du cercle arctique), selon les archives de l'AFP.

Pendant des années, l'activité de Total dans le pays reste toutefois modeste avant qu'un tournant ne s'opère sous l'impulsion de son ancien PDG, Christophe de Margerie, en quête d'un partenaire russe pour exploiter les immenses gisements de gaz du pays.

Le point de bascule se noue en 2011 quand le groupe s'allie avec la société privée russe Novatek, cotée à Londres, qui possède des permis d'exploitation dans l'Arctique russe. Total possède, lui, la technologie du gaz naturel liquéfié qui permet d'exporter du gaz sans passer par les gazoducs, sur lesquels le géant public Gazprom détient un monopole.

Le partenariat entre les deux groupes, socle de l'implantation de Total en Russie, est scellé en 2011: en mars, le géant français acquiert 12% de Novatek pour 4 milliards de dollars et annonce en décembre avoir pris --pour un montant non dévoilé-- 20% du projet d'exploitation du champ gazier Yamal dans l'Arctique russe, développé avec son nouveau partenaire. A ce moment charnière pour le groupe, Emmanuel Macron n'occupe aucune fonction politique.

Deux ans plus tard, en décembre 2013, les deux entreprises rendent publique leur décision finale d'investissement pour le projet Yamal LNG, qui pèse 27 milliards de dollars.

Le brise-glace Tor au port de Sabetta, sur le littoral de la mer de Kara, sur la péninsule de Yamal, dans le cercle arctique en avril 2015. ( AFP / KIRILL KUDRYAVTSEV)

La situation se complique grandement quelques mois plus tard: en février et mars 2014, la Russie intervient militairement dans la région ukrainienne de Crimée, qu'elle finira par annexer. En réponse, les Etats-Unis et l'Union européenne décident d'un arsenal de sanctions économiques contre Moscou.

Novatek est explicitement ciblé par des sanctions américaines en 2014, compliquant le financement du projet Yamal LNG sans toutefois conduire à son abandon: en novembre 2017, la production démarre sur le site qui a vu sortir 18,8 millions de tonnes de GNL en 2020, selon un communiqué de TotalEnergies.

Emmanuel Macron, secrétaire général adjoint de l'Elysée à partir de 2012 puis ministre de l'Economie de 2014 à 2016 avant d'être élu à l'Elysée en mai 2017, a-t-il joué un rôle déterminant dans l'aboutissement de ce projet, ainsi que le sous-entend Yannick Jadot ?

Pour étayer cette accusation, son équipe de campagne renvoie notamment à un article du Monde (accès payant) où l'on peut lire que Total aurait, en 2014, malgré les sanctions occidentales, "convaincu François Hollande et son ministre de l’économie, Emmanuel Macron, d’apporter un soutien discret au projet Yamal, à travers le mécanisme de garantie à l’exportation".

Selon des documents publiés sur son site, la Banque publique d'investissement (BPIFrance) a bien accordé une garantie à hauteur de 350 millions d'euros. Son bénéficiaire n'est toutefois pas TotalEnergies mais la société française Technip (devenue TechnipFMC) chargée de la construction du site de Yamal LNG.

Aucun des articles mentionnés par l'équipe de M. Jadot ne permet par ailleurs d'affirmer que M. Macron est derrière l'octroi de ce mécanisme d'aide, qui a été débloqué au "deuxième trimestre 2017" alors qu'il vient tout juste d'arriver à l'Elysée.

Capture d'écran du site de BPIFrance.

Yannick Jadot voit également la main d'Emmanuel Macron derrière un autre accord, signé en mai 2018 lors d'un sommet économique à Saint-Pétersbourg, en Russie. Le chef de l'Etat, aux côtés de Vladimir Poutine, rend alors publique une série de contrats entre des entreprises françaises et russes, dont un nouveau mégaprojet de Total et Novatek en Arctique, Artic LNG 2. La décision finale d'investissement sera prise un an et demi plus tard.

Publiquement, Emmanuel Macron ne s'est pas exprimé spécifiquement sur ce nouveau contrat lors de sa visite à Saint-Pétersbourg, pendant lequel il a simplement appelé les entreprises françaises à investir davantage en Russie.

"Nous pouvons faire beaucoup mieux" en Russie, a-t-il déclaré. Il "faut ouvrir de manière plus volontariste de nouvelles voies comme l'agroalimentaire, le spatial, les villes durables, les services énergétiques et le numérique".

Les PDG de Total Patrick Pouyanné (à gauche) et de Novatek Leonid Mikhelson (à droite) lors de la signature du projet Arctic GNL 2 à Saint-Pétersbourg, le 24 mai 2018. ( AFP / KIRILL KUDRYAVTSEV)

Alors, sur quoi se fonde Yannick Jadot ? Son équipe renvoie cette fois à un article des Echos (accès payant) qui fait du géant français le "principal bénéficiaire" du sommet de Saint-Pétersbourg mais sans jamais faire mention d'un quelconque soutien du chef de l'Etat à ce projet de TotalEnergies.

En 2021, sans préjuger de son action en coulisses, Emmanuel Macron a, au contraire, fait entendre des réserves sur Arctic GNL 2, au coeur de vives inquiétudes environnementales.

Début septembre 2021, il avertit ainsi que la France "n'attendra pas les lois pour prendre toutes les mesures qu'elle peut prendre pour que rien de la biodiversité dans la région arctique ne puisse être dégradé par des projets économiques portés par des entreprises".

Alors qu'une garantie à l'export de 700 millions de dollars était évoquée, Bpifrance renonce dans la foulée à s'engager dans le projet, avait appris l'AFP en novembre 2021 de source proche du dossier.

Selon TotalEnergies, le partenariat autour d'Arctic GNL 2 était par ailleurs négocié depuis plusieurs années et n'est que la déclinaison de son alliance nouée en 2011.

"Dès 2011, il était déjà envisagé plusieurs projets semblables à celui de Yamal puisque Total expliquait alors dans un communiqué que +Novatek dispose d'un portefeuille de ressources constitué de plusieurs champs géants qui lui confère un fort potentiel de croissance+", assure le porte-parole du groupe.

Pour le chercheur Francis Perrin, il est également clair que la négociation de ce contrat est ancienne: "Le développement du partenariat entre Total et Novatek a commencé bien avant la conclusion de l’accord de mai 2018. C’est la conséquence de la stratégie de Total qui a visé à se développer de manière constante en Russie", explique-t-il.

Il serait toutefois difficile de nier à ce contrat toute dimension politique, affirme Thierry Bros, expert du marché de l'énergie et professeur à Sciences Po.

"Des grands projets de ce type nécessitent un accord commercial et un accord politique. Il faut que ce soit économiquement rentable et politiquement acceptable", assure-t-il à l'AFP, ajoutant que le soutien de l'Etat peut prendre des formes très discrètes. "Il faut qu’il y ait un certain alignement, l’Etat peut aussi ne rien dire et cela fera l’affaire", assure-t-il.

Francis Perrin souligne aussi qu'"on dit souvent qu’un groupe de la taille de Total et de son importance stratégique a sa propre diplomatie. Ce n’est pas tout à fait juste, mais pas totalement faux en termes d’image." "Total sait qu’il est dans un secteur hautement stratégique donc il fait en sorte de ne pas être contre la politique étrangère de la France", ajoute-t-il.

Une stratégie commerciale et des "zones grises"

Plus généralement, le poids pris par Total en Russie, devenu au fil des années le premier investisseur étranger dans le pays, ne saurait s'expliquer par le quinquennat d'Emmanuel Macron ou son rôle en tant que ministre de l'Economie.

"La production de Total en Russie a explosé au fil des années, notamment avec le gaz. Cette évolution est la conséquence d’une stratégie de la direction de Total qui a tissé des liens avec les dirigeants russes et avec les acteurs du secteurs pour se développer", précise Francis Perrin.

Ainsi, en 2020, la Russie a représenté 16,6% de la production annuelle de liquides et de gaz naturel de TotalEnergies d'après les chiffres du groupe. "Loin devant le Nigéria, la Russie est aujourd’hui la première source de production de Total dans le monde", note également le chercheur.

Une des installations du projet Arctic LNG 2, le 30 novembre 2011. ( AFP / NATALIA KOLESNIKOVA)

Depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron, "il n’y a pas eu d’évolution notable des autorités françaises sur le développement des activités des entreprises en Russie", assure de son côté Thierry Bros, même s'il a, en tant que ministre de l'Economie, plaidé en janvier 2016 pour la levée des sanctions qui pesaient alors sur la Russie. Lors d’un déplacement à Moscou, il avait assuré que "l’objectif que nous partageons toutes et tous, c’est de pouvoir lever l’été prochain les sanctions parce que le processus aura été respecté, en référence aux accords de Minsk signés début 2015 pour mettre fin au conflit dans l’est ukrainien.

Plus généralement, Total, groupe entièrement privé, suit avant tout une stratégie qui répond à ses intérêts commerciaux, en prenant soin de rester dans le cadre légal fixé par l'Etat mais sans être forcément aligné avec sa politique diplomatique, observe Thierry Bros. En 2021, le groupe a engrangé un énorme bénéfice net de 16 milliards de dollars, profitant de la forte hausse des cours du pétrole et de gaz.

"Total est une société qui cherche du pétrole ou du gaz et pour avoir des chances d’être rentable il va falloir aller dans des pays compliqués qui ne sont pas extraordinaires en termes politiques", relève l'expert, notant que Total peut ainsi être amené à se développer dans une sorte de "zone grise", c'est-à-dire dans des pays avec lesquels Paris est en froid.

Jusqu'à son très récent retrait annoncé fin janvier, TotalEnergies a ainsi, pendant de longues années, été actif en Birmanie alors que le pays était au ban de la communauté internationale.

Aujourd'hui, en dépit du brutal refroidissement des relations entre Paris et Moscou consécutif à l'invasion de l'Ukraine, TotalEnergies continue par ailleurs ses activités en Russie et n'a pour l'heure pas imité ses concurrents, Shell ou BP, qui ont décidé de quitter le pays. Le groupe s'est simplement engagé à ne pas lancer de nouveaux investissements en Russie.

"Total est une société privée et l’Etat français n’aurait aucun moyen juridique pour la contraindre à quitter un pays", observe Thierry Bros.

Interrogé dimanche sur France Inter, le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a dressé le même constat: "C’est Total qui décide, c’est une entreprise privée, autonome et qui ne prend pas d'ordre de la part du président de la République".

La situation pourrait toutefois évoluer, notamment si l'Union européenne se décidait à cibler le secteur énergétique en Russie.

"Total n'est pas en contravention avec les sanctions telles que nous les avons décidées mais on peut parfaitement envisager, un moment ou à un autre, que les sanctions soient durcies, que la situation change", a mis en garde le ministre de l'Economie Bruno Le Maire lundi sur LCI.

La pression de l'opinion publique ou des investisseurs pourrait également faire son effet. La société d'investissement Clearway Capital ainsi appelé TotalEnergies à cesser ses activités en Russie ou à consulter ses actionnaires sur son maintien dans le pays.

"Nous pensons qu'il existe une vague de soutien au sein de l'actionnariat du groupe pour une action déterminante de TotalEnergies", selon Clearway Capital.

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