Des crânes de pierre recouvrant un mur des ruines du Templo Mayor de Mexico, le 29 avril 2010. ( AFP / JOEL SAGET)

Attention à ces publications trompeuses selon lesquelles les Aztèques sacrifiaient leurs dirigeants en temps de pandémie

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Une publication partagée plus de mille fois sur Facebook affirme que les Aztèques "ont sacrifié leurs chefs aux dieux" durant les périodes de pandémie. Cette assertion est trompeuse : des historiens et des anthropologues ont expliqué à l'AFP que les épidémies ne se sont produites qu'à partir de l'arrivée des Européens sur le continent américain et qu'aucune preuve ne démontre que les sociétés autochtones sacrifiaient leurs dirigeants durant celles-ci.

"Les tribus des anciens Aztèques ont sacrifié leurs chefs aux dieux en cas de famine ou de pandémie. Je ne fais allusion à rien, juste une belle coutume", avance une publication partagée plus de 1300 fois sur Facebook (1, 2, 3, 4), accompagnée d'une représentation de ce qui semble être un sacrifice humain.

Un contenu que l'on retrouve également en anglais (1) et en hongrois, parfois accompagné d'un autre visuel (1, 2, 3, 4)

Capture d'écran Facebook effectuée le 25 février 2022

Grâce à une recherche d'image inversée, la source de l'illustration a pu être retrouvée : il s'agit d'un extrait du Codex Tudela, un manuscrit pictographique peint entre 1530 et 1554 dans l'actuel Mexique. Sur plus de cent pages, celui-ci décrit essentiellement "la religion aztèque", explique sur son site le Musée des Amériques de Madrid, où le document est conservé. Le musée ne donne cependant aucune légende à cette image, sur lequel des inscriptions manuscrites semblent en effet faire état de "sacrifices".

A partir du milieu XIVe siècle, l'empire aztèque dominait la région mésoaméricaine au niveau de l'actuel Mexique. L'arrivée du colonisateur européen, en particulier des Conquistadors d'Hernan Cortès, bouleversent cependant la région. Les Espagnols, alliés à d'autres peuples autochtones hostiles aux Aztèques, mettent fin à cet empire mésoaméricain et font tomber sa capitale Tenochtitlán le 15 août 1521.

"Aucune épidémie n'a jamais frappé l'Amérique précolombienne"

Selon plusieurs experts des sociétés mésoaméricaines et précolombiennes (c'est-à-dire avant la découverte européenne du continent américain initiée par Christophe Colomb), cette publication est trompeuse.

Contacté par l'AFP, le professeur Alan Covey de l'université du Texas, un archéologue spécialiste des Incas - dont l'empire a gouverné les régions andines d'Amérique du Sud du début du XVe siècle à 1533 - a expliqué que si des sources démontrent l'existence de sacrifices humains dans les sociétés aztèques et incas, rien ne permet d'étayer l'existence d'épidémies avant le début des explorations européennes en Amérique.

"Je ne pense pas que l'on dispose de preuves [soutenant l'existence] d'épidémies avant l'arrivée des Européens. Celles qui ont atteint les régions montagneuses du Mexique (la variole en 1520) et les Andes (possiblement la variole autour de 1525) ont tué de nombreux membres de l'aristocratie autochtone qui vivaient dans les villes, dont vraisemblablement les dirigeants aztèques et incas de l'époque", a expliqué Alan Covey à l'AFP dans un email le 30 septembre 2020.

"Aucun des récits dont j'ai connaissance ne mentionne de quelconques sacrifices de dirigeants", a-t-il ajouté.

De la même manière, Richard Diehl, professeur d'anthropologie mésoaméricaine à l'université de l'Alabama, réfute l'idée selon laquelle des épidémies ont frappé l'empire aztèque, comme affirmé dans ces publications Facebook.

"Le fait est qu'aucune épidémie n'a jamais frappé l'Amérique précolombienne", a-t-il soutenu dans un email du 1er octobre 2020.

"Les ancêtres des Amérindiens ont quitté l'Ancien monde bien avant que n'émergent ces maladies infectieuses à transmission exclusivement interhumaine (comme la variole, ndlr). Donc ces maladies infectieuses n'existaient pas dans les Amériques avant d'y être importées à la fin du XVe et au début du XVIe siècles par les Européens et les esclaves originaires d'Afrique. Donc non, [les Aztèques] ne sacrifiaient pas leurs chefs."

"La plupart des agents pathogènes responsables" des épidémies survenues avec l'arrivée des colons européens "demeurent inconnus", expliquent à ce propos une équipe de chercheurs de l'institut Max Planck dans la revue Nature Ecology & Evolution (accès payant), après avoir émis l'hypothèse selon laquelle une épidémie de salmonelle aurait décimé des millions d'Aztèques au milieu du XVIe siècle, jusqu'ici nommée seulement "cocoliztli" comme d'autres épidémies survenues à cette époque en Mésoamérique.

Les sacrifices humains aztèques avaient pour victimes des prisonniers de guerres ou des esclaves

Concernant ces sacrifices humains qui, selon les publications Facebook trouvées, auraient des dirigeants aztèques pour victimes, le docteur John Verano de l'université Tulane en Louisiane - qui a d'abord effectué des travaux de recherche sur les populations préhistoriques des régions côtières et montagneuses du Pérou - invalide également cette théorie. "Cela ne correspond à aucune civilisation du Nouveau Monde portée à ma connaissance."

"Oui, des sociétés ont pratiqué des sacrifices humains au Mexique, en Mésoamérique et dans les Andes, mais ils ne choisissaient pas leurs dirigeants pour en faire des victimes sacrificielles. Des ennemis importants, oui, mais pas des membres de leur propre société", a expliqué John Verano à l'AFP dans un email du 1er octobre 2020.

Comme le relate l'historien de l'art Michel Graulich dans un ouvrage consacré aux sacrifices humains, "les deux principales catégories de victimes" des sacrifices aztèques étaient des "esclaves" préalablement baignés pour être purifiés ainsi que des "prisonniers de guerre".

Selon le chercheur, ces sacrifices visaient "l'expiation des péchés et des transgressions dans le but de mériter l'au-delà". Autres idées avancées : la mise à mort rituelle de divinités incarnées par les victimes sacrifiées, et le fait de "nourrir les dieux" par ces exécutions. "Les humains étaient mis à mort non seulement par extraction du coeur (habituellement suivie d'une décapitation), mais aussi par décapitation (parfois suivie d'une extraction du coeur), par égorgement, par le bûcher" ou encore "par écrasement", détaille Michel Graulich.

Mais "les peuples amérindiens ne sacrifiaient pas leurs dirigeants en temps d'épidémie", a affirmé à l'AFP Camilla Townsend, professeure d'histoire de l'Amérique latine à l'université Rutgers.

"Ce qui est vrai, c'est qu'un certain nombre de cultures indigènes ont parfois sacrifié des prisonniers de guerre. Ces sociétés croyaient que le don le plus important envers les dieux étaient le don de la vie humaine - et ils voulaient aussi lui donner un sens politique vis-à-vis de leurs ennemis", a-t-elle expliqué dans un email le 1er octobre 2020.

Traduction et adaptation :
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