Le président russe Vladimir Poutine tient une conférence de presse, le 18 février 2022. ( Sputnik / SERGEI GUNEYEV)

Attention à l'utilisation des métadonnées du discours de Vladimir Poutine annonçant l'invasion de l'Ukraine

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Se basant sur les métadonnées du discours de Vladimir Poutine annonçant l'invasion de l'Ukraine, le journal d'investigation russe Novaïa Gazeta a affirmé que cette allocution aurait été enregistrée trois jours avant sa diffusion, le 21 février 2022. Mais les métadonnées de la vidéo datent bien du 24 février, et l'erreur vient d'une confusion avec une autre vidéo, a reconnu le média. Cela ne constitue pas pour autant une preuve irréfutable de la chronologie de cet enregistrement : la Russie a déjà, à plusieurs reprises, mis en scène des vidéos à des fins stratégiques, souligne un spécialiste interrogé par l'AFP.

L'allocution du président Vladimir Poutine annonçant l'invasion de l'Ukraine par l'armée russe, diffusée par le Kremlin le 24 février, avait-elle été filmée trois jours plus tôt ? C'est ce qu'a affirmé l'emblématique journal d'investigation russe Novaïa Gazeta en assurant se baser sur les métadonnées de la vidéo, véritable carte d'identité numérique d'un fichier.

"Le discours de déclaration de guerre de Poutine a été enregistré lundi 21 février au soir. On peut le vérifier en téléchargeant la vidéo du site internet du Kremlin, et en vérifiant les métadonnées", a écrit le journal sur Twitter le 24 février, capture d'écran à l'appui.

Sur ce document apparaissent plusieurs informations à propos d'une vidéo, dont une "date de création" : le lundi 21 février 2022 à 19 heures.

Capture d'écran prise sur Twitter le 24/02/2022

Cette information a été reprise dans de nombreux médias français et internationaux, pour appuyer la preuve d'une préméditation de l'invasion russe.

Capture d'écran du site La Voix du Nord prise le 24/02/2022
Capture d'écran du New York Post prise le 24/02/2022

 

 

Qu'est-ce que les métadonnées d'un fichier ?

Lorsqu'une photo, une vidéo ou un fichier est publié, il est parfois possible de récupérer ses métadonnées, c'est-à-dire les caractéristiques qui l'entourent.

Si un fichier est relayé sur des réseaux sociaux comme Twitter, Facebook, Instagram ou WhatsApp, les métadonnées sont automatiquement effacées par les plateformes. Mais sur certains sites, ou lorsque l'on obtient les fichiers d'origine, en les demandant par exemple à l'auteur, il est possible d'extraire ces informations.

Ces métadonnées peuvent indiquer le lieu où une image ou une vidéo a été prise, à quelle date, avec quel modèle d'appareil photo ou de téléphone, ou encore si le flash a été utilisé par exemple. Autant d'informations précieuses pour identifier le contexte d'un cliché.

Dans le cas de l'annonce de l'invasion de l'Ukraine par Vladimir Poutine, la vidéo a été publiée le 24 février 2022 sur la version russe du site du Kremlin.

Capture d'écran prise le 24/02/2022 sur le site http kremlin.ru

Pour en tirer les métadonnées, il faut d'abord télécharger la vidéo de 28 minutes. Puis l'importer dans un logiciel qui permet d'extraire ces caractéristiques, comme Invid-WeVerify, Metadata2go ou encore Metapicz.

Selon cette procédure, en important la vidéo de l'allocution du président russe sur le site Metadata2go, les métadonnées qui apparaissent sont bien différentes de celles qu'a communiquées le quotidien Novaïa Gazeta.

Elles indiquent que la création officielle du fichier date de la nuit du 24 février, à 3h35 heure de Moscou, comme le montre la capture d'écran ci-dessous.

Capture d'écran prise le 24/02/2022 sur le site Metada2go

Cela n'est néanmoins pas une preuve formelle que la vidéo a été tournée le 24 février. Les métadonnées, facilement manipulables, pourraient avoir été postdatées pour faire croire que l'enregistrement a été tourné le jour-même.

Une confusion entre deux vidéos

Pourquoi le journal Novaïa Gazeta a-t-il, alors, conclu que l'annonce de déclaration de guerre de Vladimir Poutine avait été enregistrée le 21 février ? En regardant la capture d'écran partagée dans le tweet du quotidien russe, on remarque qu'il est indiqué que la vidéo dure 55 minutes.

Capture d'écran prise le 25/02/2022 sur Twitter

Pourtant, le discours dans lequel Vladimir Poutine a déclaré l'invasion de l'Ukraine ne dure, lui, que 28 minutes.

Sur le site du Kremlin, il existe bien une vidéo de 55 minutes, mais elle date du 21 février 2022. Tout semble indiquer que Novaïa Gazeta a extrait par erreur les métadonnées de cette ancienne vidéo prise dans un décor extrêmement similaire à celle du 24 février, car les métadonnées de ces anciennes images correspondent ainsi en tous points à celles partagées dans le tweet du journal russe.

Interrogée par l'AFP le 25 février, une porte-parole de Novaïa Gazeta a reconnu qu'il s'agissait d'une "erreur technique " survenue lors de d’analyse des métadonnées par le média.

"Nous avons vérifié les métadonnées de la mauvaise vidéo car elles sont identiques visuellement (...) nous avons revérifié l'information, et nous n'avons plus le même résultat. C'est notre erreur. Nous avons rectifié la publication en précisant que nous nous sommes trompés", a indiqué le journal en s'excusant "d'avoir induit tout le monde en erreur".

La similitude entre les deux enregistrements des allocutions de Vladimir Poutine pousse pourtant de nombreux internautes à continuer d'accuser le président russe d'avoir enregistré les deux clips vidéos au même moment, le 21 février.

Certains pointent son costume exactement similaire, l'emplacement des feuilles derrière le président russe ou encore la position identique du cordon de son téléphone. Impossible, en revanche, de pouvoir vérifier à ce stade si c'est le cas ou non.

Des mises en scène démasquées grâce à l'investigation numérique

Si cette accusation de Novaïa Gazeta a pu sembler crédible, c'est parce que le régime du Kremlin et ses alliés pro-russes ont déjà été pointé du doigt à plusieurs reprises pour avoir mis en scène des prises de parole depuis le début des tensions avec l'Ukraine.

En Ukraine, des dirigeants sécessionnistes pro-russes de Donetsk et Lougansk ont par exemple publié le 18 février des vidéos en demandant l'évacuation d'une partie de la population. Pour justifier cet acte, ils accusaient Kiev de préparer une invasion après des bombardements.

Les métadonnées de ces enregistrements ont pu être obtenues car les vidéos avaient été diffusées sur le réseau social Telegram, qui ne les efface pas. Ces informations avaient révélé que les vidéos avaient été filmées le 16 février, c'est-à-dire avant même le début des attaques prétendument perpétrées par des Ukrainiens sur les provinces séparatistes.

Vladimir Poutine a, lui aussi, déjà été épinglé lors de son discours tenu le 21 février sur le télévision russe pour reconnaître les indépendances des territoires de Donetsk et de Lougansk, occupés par des séparatistes pro-russes en Ukraine.

"Ce discours, très scénarisé, avait été annoncé en Russie et à l'étranger comme étant en direct. Mais via différentes investigations menées OSINT [par renseignement de sources ouvertes, NDLR] notamment sur les montres bien en évidence de certains membres du Conseil de sécurité, on s'est aperçu qu'il y avait plus de six heures de différences entre l'annonce de la tenue de cette réunion et l'heure réelle, et on ne sait même pas si cette réunion s'est tenue le jour-même !" a expliqué à l'AFP le 25 février Julien Nocetti, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri) et spécialiste de la Russie qui conduit des recherches sur les enjeux diplomatiques du numérique.

"Un héritage du trucage et de la production de faux"

Selon le spécialiste, ces techniques de manipulation utilisées à des fins géostratégiques ne sont pas nouvelles. "Il y a un héritage du trucage et de la production de faux de la part de la Russie, depuis la fin de l'URSS, qui fait que tout le manuel en la matière est bien étayé et s'est très bien adapté au contexte très numérisé dans lequel on vit", analyse le chercheur.

"Cette stratégie correspond à quelque chose qu'on avait déjà bien entrevu à partir de l'intervention russe en Syrie, dès 2013. Cette politique constante de vouloir à tout prix maîtriser le tempo diplomatique et militaire figure noir sur blanc dans les stratégies informationnelles russes. C'est ce qu'on voit à l'œuvre dans le cadre de cette intervention en Ukraine", conclut Julien Nocetti.

Au lendemain de l'attaque massive lancée contre l'Ukraine par Vladimir Poutine, des combats sont toujours en cours ce vendredi 25 février, à Kiev et au nord de la capitale ukrainienne. Le président Volodymyr Zelensky a affirmé que l'armée russe visait des zones civiles, entraînant une avalanche de sanctions internationales.

Carte de l'Ukraine localisant les principales villes où des explosions et frappes ont été recensées, et les régions où les forces russes sont entrées, selon les gardes-frontières ukrainiens et l'institut Rochan Consulting, au 24 février à 18h GMT ( AFP / Sophie RAMIS, Simon MALFATTO, Sabrina BLANCHARD)
26 février 2022 Ajoute seconde réponse de Novaïa Gazeta obtenue dans la nuit du 25 au 26 février.
Conflit ukrainien