Hôpital Robert Boulin de Libourne (Gironde), le 06 novembre 2020 (Philippe Lopez / AFP)

Non, la grippe n'a pas "disparu comme par enchantement" cette année

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Des internautes s'étonnent, dans des messages très relayés sur les réseaux sociaux, de la "disparition" de la grippe saisonnière depuis l'hiver dernier. Problème : nombre de ces publications affirment que Santé publique France n'a recensé que 73 décès de la grippe en 2019/2020, alors que l'agence sanitaire estime ce chiffre à 3.680. Par ailleurs, plusieurs facteurs expliquent pourquoi la grippe pourrait circuler de manière très limitée cet hiver.

"En cet hiver 2020, la grippe classique, elle, a totalement disparu comme par enchantement !!!!", écrivait un internaute sur Facebook début novembre. 

Capture d'écran Facebook prise le 10/12/2020

Ce même chiffre – 73 décès "causés par la grippe" en 2019/2020 –, attribué à Santé publique France, circule abondamment sur Twitter, où il nourrit là aussi des suspicions, certains internautes affirmant que des morts de la grippe ont été comptabilisés dans la catégorie "Covid-19" afin de gonfler les chiffres.

Capture d'écran Twitter prises le 10/12/2020

Des journalistes ont eux aussi cité ce chiffre en mars, comme l'avait souligné CheckNews.

Pour autant, celui-ci est erroné.

D'où provient le chiffre de "73 décès" ?

Un chiffre très proche (72 décès) apparaît dans un bulletin hebdomadaire (page 3) publié par Santé publique France le 4 mars, mais celui-ci correspond au nombre de décès parmi les patients "admis en réanimation".

Ce chiffre est loin de comptabiliser l’ensemble des décès de la grippe, car il ne prend pas en compte les décès à l’hôpital hors des services de réanimation, les décès en Ehpad ou ceux à domicile. 

Combien de personnes sont-elles mortes de la grippe saisonnière en 2019-2020 ?

Le bilan est difficile à chiffrer. "La grippe est souvent un déclencheur de mortalité, la goutte d’eau qui fait déborder le vase", explique Pascal Crépey, épidémiologiste à l’Ecole des Hautes études en Santé publique (EHESP).

"Il y a relativement peu de certificats de décès qui mentionnent la grippe en cause principale de mortalité", précise l'épidémiologiste.

Pour mesurer le fardeau de la grippe, les autorités sanitaires se fient plutôt à la surmortalité qui peut lui être attribuée. Selon le bilan de la saison grippale 2019-2020 publié en octobre par Santé publique France, "la grippe aurait causé 3.680 décès tous âges confondus lors de l’épidémie 2019-2020", loin, donc, des 73 décès avancés par les publications virales sur les réseaux sociaux.

Ce chiffre reste toutefois largement inférieur à la moyenne d'environ 10.000 décès par an sur la période 2010-2019, même si l'épidémie de grippe saisonnière de l'hiver dernier "fait partie des épidémies les plus courtes depuis 2010", comme le rappelle l'agence sanitaire.

"La surveillance de la grippe 2019-2020 a été arrêtée plus tôt en raison du Covid", souligne également Pascal Crépey. Au lieu de se prolonger jusqu'à mi-mars ou fin mars comme c'est habituellement le cas, les courbes s'arrêtent de façon anticipée car l'épidémie de coronavirus se propage et les moyens humains s'y consacrent désormais, en laissant la grippe de côté, comme l'explique Santé publique France dans son bilan de la saison grippale 2019-2020 (p. 9).

Capture d'écran du bilan du document "Grippe : Bilan de la saison 2019-2020" publié sur santepubliquefrance.fr

Ce décalage par rapport au calendrier habituel n’a toutefois pas contribué à sous-estimer largement le nombre de morts, selon Pascal Crépey. "Même si la surveillance s’est arrêtée, l’épidémie de grippe aussi s’est arrêtée sous l'effet du confinement du mois de mars, alors qu’elle était déjà dans sa phase finale", juge-t-il.

L'épidémiologiste estime qu'au mois de mars, les mesures barrières appliquées contre le Covid-19 ont aussi été "potentiellement efficaces contre la grippe, avec l'avantage supplémentaire que la grippe se transmet moins bien que le Covid".

Un autre élément peut également expliquer en partie la baisse du nombre des décès recensés pour la saison 2019-2020 : un changement dans le mode de signalement des "cas groupés d'IRA [infection respiratoire aiguë]" à l'automne 2019 a pu conduire à ce que ce que les décès imputables à la grippe saisonnière dans les Ehpad soient "sous-estimés", selon Santé publique France.

Capture d'écran du bilan du document "Grippe : Bilan de la saison 2019-2020" publié sur santepubliquefrance.fr

Qu’en est-il de la saison grippale 2020-2021 ?

Sur les réseaux sociaux, des internautes s'étonnent : "La grippe aurait-elle disparue un deuxième hiver de suite ?", s'interrogeait mercredi 9 décembre sur Twitter Silvano Trotta, une des figures de proue des sphères complotistes en France, régulièrement épinglé pour la diffusion de fausses informations.

Capture d'écran Twitter prise le 10/12/2020

Dans son dernier bulletin hebdomadaire sur l'épidémie de grippe, publié le 9 décembre, Santé publique France explique qu'il n'y a "pas de circulation active des virus grippaux identifiée par les réseaux de surveillance dédiés". Seuls 7 cas de grippe ont été "détectés en milieu hospitalier" depuis fin septembre, selon l'agence sanitaire.

"Dans le contexte de la pandémie liée au SARS-CoV-2, les indicateurs épidémiologiques de la grippe de la saison 2020-21 et plus particulièrement la surveillance des syndromes grippaux sont impactés par la surveillance liée à la COVID-19", rappelle toutefois Santé publique France.

"Les mesures que l’on applique pour contrôler l’épidémie de Covid-19", tels que le port du masque, la distanciation physique et le lavage des mains, "vont avoir un impact sur la circulation des virus respiratoires en général", affirme Pascal Crépey.

Premier indicateur allant dans ce sens : le nombre de bronchiolites diagnostiquées cet automne, particulièrement faible, selon les données officielles. Très peu de cas ont par ailleurs été dénombrés dans l'hémisphère sud durant l'hiver austral, sa période de circulation habituelle.

Melbourne, le 26 octobre 2020 (William West / AFP)

L’épidémie de grippe pourrait arriver plus tardivement, notamment si les mesures de contrôle du coronavirus venaient à se relâcher. D'ici-là, la réduction du trafic aérien mondial diminue le risque d'une importation de la grippe en France en provenance d’autres pays, ce qui advenait les autres années.

En parallèle, les appels à la vaccination contre la grippe pourraient permettre de réduire l'incidence du virus.

"Quand vous avez un virus qui est très installé d'un point de vue épidémique, comme le Sars-Cov-2, et bien il n'y a pas la place pour qu'un deuxième virus vienne co-circuler en même temps de façon aussi abondante", expliquait par ailleurs mercredi 9 décembre sur France 2 Bruno Lina, professeur de virologie et membre du conseil scientifique.

Conséquence de tout cela, "la probabilité qu’on n’ait pas d’épidémie de grippe cette année est loin d’être négligeable", juge Pascal Crépey.

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