(AFP / Christophe Archambault)

Non, "96% des migrants mineurs interpellés à Paris" ne sont pas majeurs

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Des publications partagées près de 3.000 fois sur les réseaux sociaux depuis le 16 mars, notamment par des élus d'extrême droite, prétendent que "96% des migrants mineurs interpellés à Paris sont majeurs". C'est faux : ce chiffre représente une partie des 229 retours d'analyses d'identité sur 939 demandes envoyées par la police à l'Algérie, le Maroc et la Tunisie. Interrogée par l'AFP, la préfecture de police explique donc que ce chiffre ne recouvre pas la totalité des personnes arrêtées et estime plutôt "entre 50% et 60%" le total "des mineurs isolés" arrêtés - venant de ces trois pays -  en réalité majeurs.

"Le scandale des Mineurs Non Accompagnés commencent à se faire savoir. A Paris 96% de ces derniers sont majeurs. Et la majorité viennent du Maroc, Algérie et Tunisie. Ces pays sont-ils en guerre ?", peut-on lire sur une publication Facebook à plusieurs centaines de partages. "L'arnaque des mineurs isolés, nouvelle voie de l'immigration massive", s'indigne un autre utilisateur ailleurs.

Capture d'écran de la publication de la page Facebook Damoclès, prise le 23/03/2021.
Capture d'écran de la publication Facebook de Nicolas Lauron, ancien secrétaire départemental de Debout la France 34, prise le 23/03/2021.

"4% seulement des mineurs isolés le sont vraiment. Renvoyons immédiatement les autres et mettons un terme à cette filière de submersion migratoire !", a fustigé Catherine Griset, membre du Bureau national du Rassemblement National, quand d'autres personnalités de ce parti politique d'extrême droite, notamment Louis Aliot, relaient les mêmes allégations sur Twitter.

Captures d'écran des tweets de Louis Aliot, maire de Perpignan et Virginie Joron, députée au Parlement européen, prises le 23/03/2021.

D'où viennent ces 96% ?

Les publications font référence à un article de Valeurs actuelles intitulé "96% des migrants mineurs interpellés à Paris sont… majeurs.

L'hebdomadaire explicite ce chiffre en citant les résultats d'un nouveau dispositif d'identification des interpellés dévoilé dans un décryptage du Figaro publié le 15 mars, intitulé "Délinquance des mineurs isolés : le casse-tête de l'État."

Dans cet article, le Figaro dévoile les résultats d'un nouveau dispositif "innovant" mis en place par la préfecture de police de Paris (PP), "à la recherche de nouvelles parades" pour lutter contre la "délinquance de ces mineurs isolés".

"Les empreintes des interpellés sont adressées aux autorités algériennes, marocaines et tunisiennes qui consultent leurs fichiers", est-il détaillé dans l'article.

Le Figaro révèle ainsi qu'en quinze mois, la PP a adressé 939 demandes aux autorités des trois pays qui ont adressé 229 retours d'identification formelle, parmi lesquels 216 migrants s'étant déclarés mineurs étaient en fait majeurs, soit effectivement 96% des cas.

Interrogée par l'AFP, la préfecture de police de Paris a confirmé ces chiffres qui ont depuis été actualisés : au 22 février, 1 014 demandes ont été envoyées aux autorités algériennes, marocaines et tunisiennes, qui ont fait 233 retours dont 222 concluant à la majorité de l'interpelé, soit 95%

Toujours selon la préfecture, ces 1 014 demandes ne reflètent qu'une partie des personnes arrêtées par la police. En 2020, la Direction de la sûreté de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP) a procédé à 7 988 arrestations de mineurs isolés étrangers à Paris et en petite couronne parisienne.

"Le nombre de délinquants cité est à nuancer au regard d'un élément notable, car certains délinquants peuvent l'être à plusieurs reprises", a toutefois nuancé la PP, selon qui 81% de ces 7 988 concernaient des mineurs non accompagnés (MNA) provenant du Maroc, de l'Algérie et de la Tunisie.

Les chiffres ne veulent "pas dire que 95% des mineurs isolés maghrébins sont en réalité majeurs" mais que "parmi les 23% de retours positifs aux identités soumises depuis la mise en œuvre du dispositif, 95% se sont révélés majeurs", a expliqué à l'AFP la préfecture de police de Paris.

Une estimation policière plutôt autour de "50-60%"

La préfecture de police de Paris estime que parmi les mineurs non accompagnés toutes nationalités confondues 40% ont moins de seize ans. Parmi les 60% se déclarant âgés de 16 à 18 ans, des "essais d'identification" ont conclu à une "grande part de faux mineurs", notamment chez les MNA en provenance du Maroc, de la Tunisie et de l'Algérie, a-t-elle déclaré. 

Selon la PP, "entre 50 et 60% du total des mineurs isolés" venant du Maroc, d'Algérie et de Tunisie, "mis en cause sont en réalité des majeurs."

Des enfants jouent dans la rue à côté de tentes dans un campement non officiel de réfugiés et de migrants dans le quartier de la Porte de Saint-Ouen à Paris, le 19 septembre 2015. (AFP / Francois Guillot)

Il s'agit "d'une utilisation malhonnête des chiffres" qui a poussé des personnes "n'ayant pas lu l'article du Figaro" à relayer "une fausse information", a estimé Catherine Delanoë-Daoud, avocate en droit des enfants et droit d'asile au barreau de Paris, contactée par l'AFP le 22 mars 2021.

Les statistiques incomplètes des mineurs non accompagnés

Arrivés majoritairement avec la crise migratoire de 2015, et ballotés dans des procédures complexes, les MNA "ont moins de 18 ans" et "ne sont accompagnés ni de leur père, ni de leur mère, ni d'aucun adulte mandaté pour les représenter", selon la définition de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA).

Certains jeunes migrants sont hébergés, scolarisés et accompagnés au titre de l'aide sociale à l'enfance (ASE). D'autres se retrouvent à la rue et basculent dans une extrême précarité.

"Une augmentation récente de la délinquance" dans certains quartiers de la région parisienne et d'autres grandes villes française "a contribué à ramener dans l’actualité le sujet de la prise en charge des mineurs non accompagnés", expliquait la présentation d'un rapport d'information de l'Assemblée nationale le 10 mars 2021, qui a suscité de vives polémiques

Ce rapport, dans lequel est proposé un état des lieux des "problématiques de sécurité associées à la présence sur le territoire de mineurs non accompagnés", établit que "la délinquance des MNA semble principalement concerner des mineurs – ou jeunes majeurs – originaires du Maghreb, essentiellement d’Algérie et du Maroc", selon l'ensemble des personnes auditionnées. 

"Le portrait type, c'est un Maghrébin, 16, 17 ans, en rupture totale avec son pays et sa famille, fracassé par son parcours migratoire, polytoxicomane, qui est dans une délinquance de subsistance, qui vole au sein d'une bande pas très bien organisée", résumait en mars pour l'AFP le député de l'Hérault Jean-François Eliaou, co-auteur de ce rapport.

"On n'est pas dans la mafia, on va plutôt être sur un patron qui leur donne deux-trois comprimés de Rivotril (un puissant antiépileptique ayant pour effet de désinhiber). Ils tombent dans la misère de la rue et refusent la main tendue", ajoute le parlementaire.

De plus, le rapport regrette des statistiques "éparses" qui ne permettent pas, à l’échelle nationale, d'illustrer de façon juste "les problèmes de délinquance posés par certains mineurs non accompagnés."

À ce titre, Forum réfugiés a publié un document sur ce qui est connu et inconnu des données relatives aux MNA. 

En France, "31.009 mineurs non accompagnés étaient pris en charge par les conseils départementaux le 31 décembre 2019", a répondu le ministère de l'Intérieur à une question parlementaire le 22 septembre 2020. Leur nombre est en hausse : ils étaient 29 969 en 2017. 

Tableaux réalisé par l'association Forum réfugiés des MNA accueillis par les Conseils départementaux aux 31 décembre 2017, 2018, 2019.

Quand ces mineurs sont dans des parcours de délinquance, c'est "souvent" parce "qu'il y a des défaillances dans la prise en charge", a expliqué le 22 mars à l'AFP Laurent Delbos, responsable plaidoyer de l'association Forum réfugiés.