Photo prise en 1946 lors du procès de Nuremberg où furent jugés les grands criminels nazis. ( AFP / STRINGER)

Attention au détournement d'un cliché censé montrer "des membres des médias" exécutés à Nuremberg

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Le cliché de douze personnes pendues est partagé sur les réseaux sociaux depuis le mois de juin par des internautes assurant qu'il s'agit "des membres des médias qui ont menti" au peuple Allemand exécutés aux côtés de médecins à "Nuremberg, en Allemagne". Mais cette photographie montre une exécution publique à Kiev, en Ukraine et non en Allemagne. Seul un journaliste a, en outre, été exécuté lors des procès de Nuremberg, rapportent la liste des personnes condamnées à mort et un expert interrogé par l'AFP.

"Photographie de pendaisons à Nuremberg, en Allemagne", est-il écrit sous ce cliché en noir et blanc montrant douze personnes pendues devant une foule.

Capture d'écran prise sur Twitter le 24/08/2021

"Les membres des médias qui ont menti et induit en erreur le peuple Allemand ont été exécutés, en même temps que des médecins et des infirmières qui ont participé à des expériences médicales utilisant les gens comme des cobayes. Ceux qui oublient le passé sont condamnés à le revivre", poursuit le texte.

Traduit littéralement de publications en anglais, ce texte a été partagé des centaines de fois depuis le mois de juin par des internautes français sur Twitter et Facebook. "Tu es toujours aussi sûre de vouloir essayer de me forcer à me faire vacciner expérimentalement ?", commente un internaute qui relaie cette publication, tandis qu'un autre explique que "rien ne peut arrêter ce qui vient : Nuremberg II".

Captures d'écran prises sur Twitter et Facebook le 24/08/2021

Capture d'écran prise sur Facebook le 24/08/2021

La comparaison entre la vaccination anti-Covid et les expériences médicales nazies menées pendant la seconde guerre mondiale n'est pas nouvelle. Elle a déjà été invoquée dans plusieurs publications autour de la crise sanitaire (ici et ).

Sur Twitter, une infirmière française a ainsi affirmé qu'elle refusait d'administrer ces vaccins pour ne pas "commettre une expérience médicale" qui violerait le "code de Nuremberg", une série de principes sans valeur légale énoncés en 1947. Une affirmation, triplement fausse, comme démontré dans ce factcheck de l'AFP Factuel.

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Dans une récente tribune, L'Union mondiale des étudiants juifs alertait : "A force de crier au nazisme, nous risquerions de ne pas le reconnaître lorsqu'il se présenterait à nous".

Une photo prise en Ukraine

Lors des procès de Nuremberg, des responsables nazis encore vivants à l'issue de la Seconde guerre mondiale ont été jugés pour leurs crimes. Cette série de 13 procès a été présidée par un tribunal militaire international entre 1945 et 1949.

Mais ce cliché ne montre pas l'exécution de journalistes "à Nuremberg, en Allemagne", comme le prétendent les internautes qui le relaient. L'AFP a retrouvé le cliché viral dans un article universitaire expliquant qu'il s'agit d'une pendaison publique "d'Allemands condamnés pour des crimes de guerre" à Kiev, capitale de l'Ukraine et non en Allemagne, en 1946, après la Seconde guerre mondiale.

L'article cite les Archives centrales ukrainiennes de vidéo et de photographie comme source de l'image, qui a été obtenue par le musée du mémorial de l'holocauste américain (USHMM).

L'USHMM a confirmé à l'AFP le 15 juin que cette photo fait partie de leur catalogue qui n'est pas disponible en ligne, mais uniquement consultable sur place, pour les chercheurs.

L'USHMM a également envoyé la photo originale à l'AFP, dont la capture indique : "exécutions d'hitlériens après leur condamnation. Kiev 1946". Ci-dessous, une comparaison montre la photo partagée dans les publications virales et l'image envoyée par l'USHMM :

A droite, l'image relayée sur les publications virales, à gauche, l'image originale envoyée par l'USHMM

D'autres photos et vidéos montrant la même exécution publique à Kiev mais sous différents angles de vues sont disponibles sur les sites Agefotostock et Getty Images.

En outre, la publication relayée sur les réseaux sociaux est trompeuse car une seule personne travaillant pour un média, Julius Streicher, a été condamné à mort lors des procès de Nuremberg puis pendue, a expliqué à l'AFP le 11 juin Richard Wilson, professeur d'anthropologie et de droit à l'Université du Connecticut.

A droite, l'image relayée sur les publications virales, à gauche, l'image originale envoyée par l'USHMM

Julius Streicher était le fondateur et rédacteur en chef du journal antisémite Der Stürmer, devenu, pendant la Seconde guerre mondiale, un élément central de la propagande nazie. Il avait également été un cadre du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP).

L'AFP a passé en revue la liste des exécutions prononcées lors des procès de Nuremberg, et n'a pas trouvé d'autres personnes que Julius Streicher ayant travaillé pour des médias parmi les condamnés à mort.

Le plus grand procès de l'histoire

La condamnation à mort de Julius Streicher, prononcée avec onze autres le 1er octobre 1946, s'inscrit dans un processus inédit. Depuis 1943, les puissances alliées réfléchissent au sort des criminels de guerre allemands. Avant même la capitulation, le principe d'un procès sans précédent, devant un tribunal international et en public, est arrêté.

Six mois seulement après la fin des hostilités, les procureurs, issus, comme les juges des quatre puissances alliées, réunissaient 300.000 témoignages et quelque 6.600 pièces à conviction, étayés par 42 volumes d'archives.

Nuremberg, ancienne cité impériale, est la ville symbole du nazisme où Hitler tenait ses grands rassemblements et où ont été promulguées en 1935 les lois anti-juives.

Sur le banc des accusés, se tenaient les plus hauts dignitaires nazis encore vivants après les suicides d'Adolf Hitler, Joseph Goebbels et Heinrich Himmler. Hermann Goering, ancien numéro 2 du régime, côtoie Rudolf Hess, l'adjoint d'Hitler, Alfred Rosenberg, l'idéologue du parti, Fritz Sauckel, le responsable du travail forcé, Joachim von Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères...

Les accusés devaient répondre de complot, crimes de guerre, crimes contre la paix et, pour la première fois de l'histoire, de crimes contre l'humanité. La notion de génocide ne sera, elle, reconnue dans le droit international qu'en 1948.

Tous les accusés plaident "nicht schuldig" ("non coupable"). Mais la projection d'un film tourné par les Alliés occidentaux sur les camps donne rapidement une autre dimension au procès.

Le verdict tombe le 1er octobre 1946: douze condamnations à mort (dont une par contumace pour Martin Bormann, le secrétaire d'Hitler dont on ignore alors la mort), trois condamnations à la prison à vie, deux peines de vingt ans de prison, une de quinze ans et une de dix ans. Trois des accusés échappent à la prison.

Le 16 octobre 1946, dix des condamnés à mort, dont Julius Streicher, sont pendus. Hermann Goering s'est suicidé quelques heures auparavant dans sa cellule en avalant une capsule de cyanure. Tous les corps sont incinérés et leurs cendres répandues, pour éviter que leurs tombes ne deviennent des lieux de rassemblements.

Nuremberg sera le lieu de douze autres procès de responsables nazis.

1 septembre 2021 Corrige orthographe du journal Der Stürmer
Traduction et adaptation :
Juliette Mansour
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