( AFP / FRED TANNEAU)

Autopsie d'un vacciné de 86 ans : attention aux fausses interprétations de cette étude

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Une étude allemande prouverait que le vaccin Pfizer/BioNTech est inefficace voire dangereux parce que l'autopsie d'un homme de 86 ans vacciné aurait révélé la présence d'ARN du Sars-Cov-2 et protéines S ("spike") dans son organisme. Mais, comme ses auteurs l'ont expliqué à l'AFP, les conclusions de l'étude ont été totalement travesties et ses observations plaident au contraire dans le sens d'une efficacité du vaccin.

On retrouve ces affirmations erronées ici sur le site de Réseau international (RI), partagées au moins 1.240 fois sur Facebook depuis le 15 juin, selon le logiciel de mesure d'audience sur les réseaux sociaux Crowdtangle. Le même texte est reproduit ici sur Facebook, en accompagnement d'une capture d'écran de l'article de RI. On le retrouve aussi sur le site de Wikistrike (plus de 400 partages depuis le 15 juin).

Capture d'écran du site de Réseau International faite le 21 juin 2021

Il a aussi été publié ici en français sur ce site canadien, partagé plus d'un millier de fois depuis le 15 juin.

On retrouve une version plus courte d'un texte similaire ici sur Facebook, partagé au moins 300 fois depuis le 16 juin. Comme indiqué dans la publication, il s'agit de la traduction de ce texte en anglais publié sur le site "The European Union Times", partagé près de 1.800 fois sur Facebook depuis sa publication le 14 juin.

En France, l'interprétation erronée de l'étude allemande a aussi été relayée le 15 juin par le président de l'UPR François Asselineau sur son compte Twitter avec la mention, en capitales, "DÉCOUVERTE INQUIÉTANTE".

Auparavant, on trouve ce texte en anglais le 13 juin sur le site complotiste américain d'extrême-droite Hal Turner Radio Show, avec plus de 8.000 partages Facebook au compteur ou encore sur le site Infowars, d'un autre complotiste américain d'extrême-droite, Alex Jones, avec près de 600 partages depuis le 14 juin.

Ces publications font plusieurs affirmations - allant toutes dans le sens d'un vaccin au mieux inefficace au pire dangereux - mais comme l'a expliqué à l'AFP l'auteur principal de l'étude signée d'une équipe de scientifiques de l'Université allemande de Bielefeld, elles sont erronées. Leur texte ne dit tout simplement pas cela, au contraire, comme nous allons le voir ci-dessous.

De l'ARN viral dans "tous les organes" ? Non

C'est le titre de plusieurs des articles mentionnés ci-dessus mais cela est inexact. Pour le vérifier, il suffit de lire l'étude en question, parue en avril dans la revue "International Journal of Infectious Diseases".

Dans les "points essentiels" ("highlights") en tête d'article, les auteurs indiquent : "nous avons trouvé de l'ARN dans presque tous les organes examinés". Donc, d'une part, il ne s'agit pas de "tous les organes" du corps du défunt mais de "presque tous". Et il s'agit seulement des organes"examinés" : l'examen n'a pas porté sur tous les organes du corps du défunt, très loin de là. Il ne s'agit donc pas non plus de "presque tous les organes" du corps.

Le résumé ("abstract") de l'étude précise bien avoir détecté de l'ARN du Sars-CoV-2 dans l'oropharynx, les muqueuses olfactives, la trachée, les poumons, le coeur, le rein et dans le cerveau mais pas dans le foie ou le bulbe olfactif, également examinés.

"Nous n'avons analysé que neuf organes", a confirmé le Pr Hansen dans son mail, qui explique que le but de cette étude de cas était de voir quelle était la réponse immunitaire de l'organisme après une première dose de vaccin.

Capture d'écran de l'International Journal of Infectious Diseases faite le 21 juin 2021

Qu'est-il arrivé au défunt ?

Le résident d'une maison de retraite - souffrant de graves problèmes de santé et âgé de 86 ans - avait reçu une première dose de vaccin Pfizer/BioNTech à ARN messager le 9 janvier 2021.

Il a été admis à l'hôpital 18 jours plus tard pour des diarrhées qui s'aggravaient. "Comme il ne présentait pas de signes cliniques de Covid-19, il n'a pas été isolé dans un lieu particulier", est-il précisé dans l'étude. Il a alors été testé négatif au Sars-CoV-2.

Les examens ont révélé une "lésion ulcéreuse" à l'intestin à l'origine des diarrhées.

L'état du patient s'est ensuite détérioré en raison d'une "insuffisance rénale". A J24 (24 jours après le vaccin), son voisin de chambre a été testé positif au Sars-CoV-2.

Le lendemain, le patient de 86 ans a lui aussi été détecté positif, "vraisemblablement contaminé par son voisin de chambre", selon les auteurs. Ses tests sérologiques ont révélé des anticorps dirigés contre la protéine S ("spike") mais pas des anticorps contre la protéine N du virus.

Comme le vaccin ne suscite que des anticorps anti-S, cette sérologie "montre que le patient avait déjà développé une immunité à travers la vaccination", notent les chercheurs de l'étude.

Les différences entre les différents types de protéines et les tests sérologiques sont expliqués dans ce récent article de vérification de l'AFP Factuel ("Attention aux publications montrant des 'sérologies négatives' après "deux doses de vaccins Pfizer").

L'état de ce patient s'est encore détérioré, avec de la fièvre, une gêne respiratoire et des crépitements dans les poumons. et malgré un traitement par oxygène et antibiotique, le "patient est décédé d'insuffisance respiratoire et rénale aiguë" à J26, note encore l'étude.

Des flacons de vaccin Pfizer/BioNTech ( AFP / CHRISTOF STACHE)

Qu'a révélé l'autopsie ?

Le patient souffrait d'une "bronchopneumonie aiguë bilatérale" avec des abcès infectés par des bactéries. A aussi été découvert une lourde pathologie cardiaque ("cardiomyopathie ischémique").

L'examen post-mortem a aussi révélé d'autres graves lésions dans les reins ou dans le cerveau.

En l'absence de lésions cliniques "caractéristiques" du Covid-19, (comme des lésions alvéolaires dans les poumons), l'autopsie a permis de conclure que le patient était "mort d'une bronchopneumonie" et "d'insuffisance rénale aiguë".

"Notre patient, bien que positif au Sars-CoV-2, n'est pas mort du Covid-19. Nous pensons que la réponse immunitaire due au vaccin a été en mesure de prévenir le Covid-19", explique le Pr Hansen.

Les publications sur les réseaux sociaux confondent Sars-CoV-2 et Covid-19 : or, on sait en effet quasiment depuis le début de la pandémie que l'on peut être positif sans être malade, c'est-à-dire sans avoir de symptômes du Covid-19.

Pour mieux connaître la propagation du virus à l'intérieur de l'organisme, les chercheurs ont analysé neuf organes à la recherche de traces de virus Sars-Cov-2 et, comme on l'a vu plus haut, en ont trouvé dans sept d'entre eux.

Cette découverte n'est pas surprenante car les scientifiques savent déjà qu'il est présent dans plusieurs endroits du corps puisqu'il entre dans nos cellules grâce à un récepteur appelé ACE2, qui lui-même est présent dans les cellules de nombreux organes.

C'est expliqué notamment dans cet article de la revue scientifique "Cell Reports" en septembre 2020.

Vaccin et immunité contre le Sars-CoV-2

Les publications examinées dans notre article affirment que "la présence de l'ARN viral dans tous les organes, malgré un vaccin, indique que (....) que le vaccin ne fonctionne pas du tout". Comme on l'a vu, les auteurs de l'étude écrivent précisément l'inverse.

"Ces résultats pourraient suggérer que la première vaccination induit l'immunité mais pas une immunité stérilisante", indiquent-ils.

Cette phrase est cohérente avec ce que l'on sait des vaccins anti-Covid-19 à ce jour : ils n'empêchent théoriquement pas d'attraper le virus (ce qui serait une immunité stérilisante) mais limitent très fortement le risque de développer des symptômes, en particulier des formes graves.

Comme expliqué dans cet article de vérification, les vaccins actuellement disponibles contre le Covid-19 sont bien efficaces contre les formes graves.

Comme notre patient de 86 ans, on peut donc théoriquement être vacciné tout en étant porteur du Sars-CoV-2. La présence de virus dans ses organes ne montre donc PAS que le vaccin serait inefficace. Comme on l'a vu, le Pr Hansen indique même que le vaccin a pu permettre au patient de ne pas développer de symptômes du Covid.

D'autres facteurs ont aussi pu influer sur l'immunité conférée par le vaccin à ce patient en particulier : il n'avait reçu qu'une seule dose (alors que la protection maximale est induite après la deuxième) et il était âgé et atteint de nombreuses pathologies, ce qui a tendance à affaiblir la réponse immunitaire induite par le vaccin.

Quant à l'affirmation selon laquelle la présence d'ARN viral montrerait que le vaccin pourrait accélérer la propagation du virus, rien dans l'étude allemande - ni dans les campagnes de vaccination actuellement en cours dans le monde- ne vient l'étayer.

Confusions autour de la protéine S ("spike")

Certaines publications citées au début de cet article font en outre la confusion entre les protéines "spike" du virus et l'ARN messager pour tenter de montrer que le vaccin fait produire de "dangereuses" protéines S dans tout le corps.

La publication de Réseau international affirme par exemple que l'étude allemande "signifie que tout le monde – finalement – aura des effets indésirables (des vaccins, NDLR) , car ces protéines 'spike' se lieront aux récepteurs ACE2 partout dans le corps. Cet ARNm était censé rester sur le site d'injection, mais ce n’est pas le cas. Cela signifie que les protéines 'spike' créées par l’ARNm se retrouveront également dans tous les organes, et nous savons maintenant que ce sont les protéines spike qui causent les dommages".

Ce passage mélange plusieurs choses.

Revenons sur le fonctionnement d'un vaccin à ARN messager : on injecte cet ARN messager qui transmet aux cellules de l'organisme des instructions pour qu'elles produisent des protéines "spike" (qui sert au virus à s'arrimer à nos cellules pour y pénétrer), comme celles du Sars-Cov-2.

Les détectant, le corps humain va produire une réponse immunitaire et produire des anticorps anti-S, comme s'il était face au virus. Ainsi préparé, l'organisme saurait repérer et combattre immédiatement une infection réelle à Sars-CoV-2.

La protéine "spike" produite suite au vaccin n'est pas le virus, elle est inoffensive. C'est le virus Sars-CoV-2 qui est dangereux.

La théorie d'une protéine "spike" vaccinale qui serait dangereuse en elle-même (une idée censée être soutenue par une "étude japonaise") a été démystifiée par plusieurs experts dans cet article d'AFP Factuel ("Des vaccins anti-Covid 'toxiques'? Attention aux affirmations de cet immunologue canadien) du 18 juin dernier.

Cet autre article ("Non, les personnes qui ont reçu le vaccin anti-Covid de Pfizer ne peuvent pas excréter des protéines virales") aborde aussi d'autres affirmations infondées sur la protéine S.

La production de "spike" par le vaccin est localisée et transitoire.

"Le vaccin à ARN messager est injecté localement dans le muscle et l'expression de la protéine de pointe sera limitée aux cellules initialement visées pour déclencher la réponse immunitaire. L'ARN messager est instable et va être dégradé rapidement", avait le 11 mai dernier indiqué Daniel Dunia, directeur de recherche au CNRS dans cet article.

Un simple "case report"

Outre le fait que toutes ces affirmations trahissent ce que disent les chercheurs de l'université de Bielefeld, le Pr Hansen appelle de toute façon à la prudence. Car ce travail est simplement un "case report", que l'on peut traduire par "exposé de cas", et donc que ses observations et suggestions ne peuvent pas être extrapolées, a-t-il fait remarquer.

"C'est un 'case report', ce qui signifie que nous ne présentons des données intéressantes que pour un seul patient. Sans le moindre doute, davantage de recherches, portant sur de plus grosses cohortes de patients vaccinés, sont nécessaires (...) pour en tirer des conclusions générales. En conséquence, nos résultats doivent être interprétés avec prudence", écrit-il.

Julie Charpentrat
VACCINS COVID-19