Des boîtes du vaccin contre le Covid-19 sont préparées, le 20 décembre 2020. ( POOL / PAUL SANCYA)

Non, le vaccin anti-Covid de Moderna ne contient pas une substance toxique

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Des publications, venues des Etats-Unis mais désormais relayées par des internautes français, s'appuient sur l'avertissement de toxicité d'un produit pour soutenir que le lipide SM-102, présent dans le vaccin anti-Covid de Moderna pour protéger les molécules d'ARN messager, serait dangereux pour la santé. Mais la mise en garde portant sur ce produit — composé à 90% de chloroforme et 10% de SM-102 — concerne uniquement le chloroforme, ont expliqué plusieurs experts à l'AFP. Or, ce composé toxique n'est pas listé comme un ingrédient du vaccin de Moderna par les différentes autorités de santé.

"Le Connecticut publie la liste des ingrédients des doses de Moderna qui contiennent un produit chimique nocif pour les humains et les animaux", titrent ces articles relayés par de très nombreux sites comme Exportail, Profession Gendarme, Qactus ou encore AgoraVox.

Ces articles ont cumulé plus de 1.500 partages sur Facebook en une semaine, selon l'outil de mesure d'audience des réseaux sociaux CrowdTangle. Mais cette affirmation a commencé à circuler aux Etats-Unis dès le mois de mars, avant de devenir virale sous forme de vidéo sur TikTok (plus d'1,3 million de vues) et de photos sur Instagram, et de se répandre dans plusieurs autres pays.

Captures d'écran prises le 20/05/21

Si elle circule sous différents formats, l'allégation est toujours la même : le vaccin anti-Covid développé par la société de biotechnologies américaine Moderna serait dangereux à cause d'un "produit chimique toxique", aussi qualifié de "poison mortel" par le site Qactus : le SM-102.

Qu'est-ce-que le SM-102?

Le SM-102 est une substance qui est bien présente dans le vaccin de Moderna, comme l'indique la liste des ingrédients du vaccin, consultable ici. Cet ingrédient est un lipide qui aide à protéger les molécules fragiles d'ARN messager - technologie de l'acide ribonucléique messager - et les faire pénétrer dans les cellules.

"Pfizer et Moderna, qui se servent tous deux de la technique de l'ARN messager, utilisent des molécules très proches comme lipides", a expliqué le 29 mai à l'AFP, Patrick Couvreur, professeur émérite à l'Institut Galien Paris-Saclay et spécialiste des nanotechnologies médicales. "Celles-ci permettent d'encapsuler l'ARN messager", et contribuent à "l'efficacité en termes de traduction sous forme de la protéine spike", a-t-il détaillé.

( AFP / )

Mais, selon les publications virales, le SM-102 utilisé à cette fin pour le vaccin de Moderna serait dangereux pour la santé car une "fiche de données de sécurité du SM-102" décrirait ce lipide comme "'not for human or veterinary use (non destiné à l'usage humain ou vétérinaire, NDLR)".

Sous cette affirmation, une capture d'écran d'une fiche toxicologique issue du site internet d'une société américaine de biotechnologie, Cayman Chemical, est affichée. Ce document met en garde contre des risques de "cancer, d'infertilité, des lésions rénales, hépatiques et du système nerveux central comme des risques possibles pour la santé" avec des pictogrammes de dangers pour un produit portant le "nom commercial" de SM-102.

Capture d'écran tirée du site Caymanchem.com

Cet avertissement est exigé chaque fois qu'un produit est commercialisé, afin d'avertir sur la toxicité ou potentielle toxicité d'un composant, s'il est par exemple utilisé en quantité importante, ou lors d'une longue exposition.

Mais le produit pour lequel s'applique cet avertissement est un mélange de SM-102 et de chloroforme. "La fiche d'avertissement indique très clairement (pour quelqu'un qui sait lire ce type de documents) que le SM-102 est un mélange de deux produits chimiques: l'ingrédient actif, le lipide; et un solvant, le chloroforme. Le SM-102 n'est pas un lipide pur, il constitue plutôt 10% du mélange SM-102 ", a expliqué à l'AFP Dasantila Golemi-Kotra, microbiologiste à la York University, au Canada.

Or, "une lecture attentive de la fiche d'avertissement montre précisément que tous les avertissements contenus dans cette fiche font référence au chloroforme", a rapporté Raymond Tellier, microbiologiste au Centre universitaire de santé McGill.

Dasantila Golemi-Kotra souligne ainsi qu'une autre section de la fiche de Cayman Chemical répertorie le chloroforme dans les "composants dangereux", alors que la molécule SM-102 ne l'est pas.

D'autres tableaux présents dans le document montrent également que le chloroforme est l'ingrédient visé par ces différentes mises en garde, et non le lipide SM-102.

Si le produit vendu par Cayman Chemical est donc un mélange de chloroforme et de SM-102, "le SM-102 n'est pas du tout systématiquement mélangé au chloroforme", a souligné le 29 mai le biochimiste Jean Chaudière. Et le chloroforme n'est pas répertorié comme un ingrédient du vaccin de Moderna par les régulateurs américains , européens ou canadiens.

Contactée par l'AFP, Cayman Chemical a indiqué qu'après la propagation de cette rumeur, la société a publié un communiqué le 19 mai, expliquant que le SM-102 fait partie des produits que la société fabrique pour la "recherche uniquement" et que ceux-ci "sont destinés uniquement à des fins in vitro ou animales (expérimentales ou précliniques)".

Capture d'écran du site Caymanchem.com

"Des produits chimiques qui portent le même nom peuvent avoir des désignations différentes, telles que leur niveau ou la formulation qui sont définies par leurs protocoles de fabrication et l'utilisation prévue", a précisé la société.

Ce communiqué souligne encore que "ni l'Institut national pour la sécurité et la santé au travail (NIOSH) américain, ni le Registre des effets toxiques des substances chimiques (RTECS), ni l'inventaire de classification et d'étiquetage de l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) ne répertorient des dangers associés au SM-102."

Contacté par l'AFP, Moderna n'a pas répondu.

Dans le protocole d'étude clinique fourni en août 2020 par Moderna sur son vaccin anti-Covid figurent les effets indésirables éventuels du SM-102 tel qu'utilisé pour l'injection, qui n'ont rien à voir avec ceux du chloroforme. Ce document indique que l'utilisation du SM-102 entraîne "généralement une réaction inflammatoire locale transitoire et autolimitée". "Cette réaction inclut en général une douleur, un érythème (rougeur) ou un gonflement au point d'injection, qui sont la plupart du temps d'une gravité légère à modérée et surviennent habituellement dans les 24 heures suivant la vaccination", précise le protocole.

Le biopharmacien Patrick Couvreur a par ailleurs tenu à souligner auprès de l'AFP que "des millions de personnes ont déjà été vaccinées en Europe et dans le monde avec le vaccin de Moderna, ainsi que celui de Pfizer qui utilise le même système de lipide, sans qu'aucun effet secondaire grave ne soit constaté".

AFP

En France, 2.857.000 injections ont été réalisées avec le vaccin de Moderna, selon le dernier point de surveillance de l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) publié le 28 mai. Sur ces injections, 2.937 cas d'effets secondaires ont été enregistrés, dont 77% sont "non graves", selon l'autorité de santé.

Capture d'écran du point du 28/05/21 de l'ANSM sur les vaccins ( Juliette MANSOUR)

La vaccination ouverte à tous les adultes en France

Depuis le 31 mai, toute la population adulte en France peut se faire vacciner contre le Covid-19. A ce jour, 25.315.595 de Français ont reçu au moins une injection d'un vaccin anti-Covid (soit 37,8% de la population totale), et 10.742.886 personnes ont reçu deux injections (soit 16% de la population totale).

Considérant que "d'ici à l'été, tous les adultes désireux de se faire vacciner auront reçu une première dose", le patron de Moderna, Stéphane Bancel, a annoncé que la société de biotechnologies américaine déposerait "début juin" une demande d'autorisation de mise sur le marché dans l'Union européenne de son vaccin pour les 12-17 ans.

1 juin 2021 Corrige le nom de l'entreprise Cayman Chemical et non Cayman Chemicals comme écrit par erreur
Juliette Mansour
COVID-19 VACCINS