Le parallèle douteux entre "crédit social" chinois et euro numérique

L'Union européenne souhaite mettre rapidement en place l'euro numérique. Sur les réseaux sociaux, certains mettent en garde face au "traçage" liberticide qu'il permettrait, brandissant le contre-modèle du système du crédit social chinois. Une vidéo largement partagée montrant des personnes dormant dans la rue en Chine, prétend ainsi que leur situation découle de ce dispositif, qui les aurait privées d'accès à leurs ressources, et des internautes suggèrent que l'euro numérique pourrait avoir les mêmes effets en France. Mais le lien entre la vidéo relayée et le crédit social chinois est plus que douteux. Et ce dernier n'est par ailleurs pas comparable à l'euro numérique, qui offrira selon ses promoteurs de fortes garanties à ses futurs utilisateurs.  

"Des dizaines de milliers de jeunes Chinois deviennent sans-abri, car ils sont inscrits sur liste noire par le Système de Crédit Social. Une fois inscrit sur liste noire, le portefeuille numérique WeChat vous interdit immédiatement de dépenser votre propre argent numérique, ou de recevoir votre salaire... Vous devenez donc sans-abri" : ce message est copié-collé tel quel par des dizaines de comptes sur les réseaux sociaux, sur Facebook, LinkedIn, Instagram ou X pour accompagner une vidéo où l'on voit des dizaines de personnes dormir à même le sol. 

Régulièrement partagée depuis plusieurs années, cette vidéo a resurgi ces dernières semaines sur les réseaux sociaux, à la faveur des débats en cours au sein de l'Union européenne autour de la mise en place d'un euro numérique, comparé par certains détracteurs au crédit social chinois.   

Début mai, le compte "France" qui prône "des infos sans censure" a lui cumulé plus de 50.000 vues en la partageant.Si la publication elle-même ne mentionne pas l'euro numérique, des dizaines d'internautes s'en chargent dans les commentaires. "Refusons en masse le portefeuille numérique de Lagarde sinon, c'est ce qui nous attend"met en garde un internaute, en référence au projet d'euro numérique porté par la Banque Centrale Européenne (BCE). "C'est ce qu'on veut faire ici aussi en nous retirant le cash"s'inquiète un autre.  

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Capture d'écran d'un tweet prise le 11 mai 2026. Croix rouge ajoutée par l'AFP.

Des personnalités politiques eurosceptiques ont également déjà fait le lien entre le dispositif chinois et l'euro numérique, comme le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan. Il affirme dans cette publication sur Facebook, datant de février, que "ce projet de la BCE couplé à l'identité numérique européenne permettra la mise en place du crédit social à la chinoise""Euro numérique  = crédit social", résume aussi Florian Philippot, ancien vice-président du Rassemblement national et président des Patriotes, favorable à une sortie de la France de l'Union européenne, dans cette publication sur X datant elle aussi de février 2026.

Mais avant de questionner ce parallèle, revenons à la vidéo virale, censée montrer des personnes en Chine mises à la rue par le système de crédit socialAfin d'en savoir plus sur le profil des personnes filmées, nous avons identifié le lieu où ont été tournées ces images, censées montrer comment "des milliers de jeunes Chinois étaient privés de domicile en raison de ce dispositif. 

Travailleurs migrants

Grâce à une recherche d'image inversée, nous avons retrouvé une vidéo publiée sur YouTube titrée "05.01.2024 Des sans-abri dorment partout dans la rue Heping, à Longhua, Shenzhen" (深圳龙华和平路遍地流浪露宿者, en chinois). 

En comparant la vidéo virale avec celle-ci, plusieurs indices montrent qu'il s'agit du même endroit : la barre métallique basse et jaune, les arbres entourés de bancs ainsi que les panneaux publicitaires.  

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Comparaison entre une capture d'écran d'une vidéo publiée sur YouTube titrée "05.01.2024 Des sans-abri dorment partout dans la rue Heping, à Longhua, Shenzhen" avec une capture d'écran de la vidéo virale, prises le 11 mai 2026. Numéros ajoutés par l'AFP.

Nous avons relevé plusieurs similitudes entre une capture d'écran de la station de bus de Longhua à Shenzhen sur Google Maps et la dixième seconde de la vidéo partagée sur les réseaux sociaux.

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Captures d'écran prises le 11 mai 2026 de la vidéo virale (à gauche) et de Longhua, Shenzhen sur Google Maps (à droite). Numéros ajoutés par l'AFP.

Les trois petites marches (1), les poteaux partiellement peints en jaune (2), les cinq caractères chinois (3) suivis d'une enseigne lumineuse blanche (4) avec un sigle jaune (5).

Nous pouvons en déduire que la séquence partagée a été filmée aux alentours de la gare de Longhua à Shenzhen. 

En écrivant sur le moteur de recherche Google "des sans-abri à Longhua, Shenzhen" en mandarin et en anglais, plusieurs articles de presse ou de recherches ressortent et décrivent la présence de nombreux sans-abri à Shenzhen dans le quartier de Longhua. "Beaucoup sont endettés, ont vendu leur numéro d'identité pour cinquante à cent yuans sur le marché noir à des personnes souhaitant immatriculer des sociétés frauduleuses, ou ont contracté en ligne des prêts frauduleux et ne peuvent pas se payer le voyage de retour", est-il décrit sur le site du China Story Project, lancé par le Centre australien sur la Chine dans le monde (CIW).

Dans cet article, il est précisé que les environs de la gare routière de Longhua "sont entièrement occupés par des agences de recrutement."

Contacté par l'AFP,  Eric Sautedé, chercheur indépendant et enseignant à l'Université chinoise de Hong Kong, a confirmé la présence pendant plusieurs années de travailleurs migrants à Longhua, à Shenzhen. "Ils ont même un petit surnom, les 'dieux de Sanhe', dans lequel Sanhe fait référence à la grande agence de recrutement (三和)", a-t-il expliqué. 

"Si des travailleurs migrants dorment dans la rue à proximité de la gare routière, c'est parce qu'ils travaillent pour des salaires très bas, auprès des agences d'intérim, dans un contexte de crise économique et de fort chômage, et de rénovation urbaine qui les prive d'accès à des chambres ou studios devenus trop chers, la seule solution qui leur reste est de trouver une place en dortoir, ou à défaut de dormir ponctuellement dans la rue", a expliqué à l'AFP Anne-Christine Trémon, directrice d'étude à l'EHESS et chercheuse au sein du laboratoire Chine Corée Japon.

En visionnant la vidéo devenue virale, la chercheuse a pu confirmer que les écritures visibles au-dessus de la boutique fermée correspondent au nom d'une agence d'intérimaires.

La ville de Shenzhen, première zone économique spéciale de Chine "où se sont implantées un ensemble d'industries qui ont fait de la Chine l'atelier du monde est l'une des villes qui accueille le plus fort taux de population d'immigrés de l'intérieur et tout particulièrement le district de Longhua. C'est à dire que 70% de la population n'a pas la citoyenneté locale", a précisé Mme Trémon.

"S'ils dorment dehors, c'est probablement qu'ils viennent d'arriver en car et n'ont pas encore gagné de quoi louer une chambre", ajoute-t-elle, soulignant que cela n'a "rien à voir avec le crédit social".

Si nous n'avons pas été en mesure de dater la vidéo virale, "les images sont sûrement anciennes car la gare routière de Longhua a été 'nettoyée' post-covid par les autorités et les agences intérimaires ont, de fait, déménagé", a ajouté Eric Sautedé, comme le décrit également cet article d'un site chinois d'information économique publié en juillet 2025 et celui-ci d'un média hongkongais HK01 publié en 2018 et actualisé en 2025. 

Mais au-delà de la situation des personnes filmées, est-il possible que le crédit social pousse des individus à la rue ?  

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Image d'illustration prise en 2022 à la gare de Hong Kong. (AFP / Bertha WANG)

Plusieurs sortes de crédit social"

Il n'y a pas un mais plusieurs types de crédit social en Chine.

Il y a notamment un système mis en place pour "réguler les comportements financiers des individus et des entreprises qui est géré au niveau central notamment par la Banque de Chine", a expliqué Anne-Christine Trémon. 

Un système "qui donne lieu à des listes noires dès lors que les gens n'ont pas payé leurs dettes ou ont quitté un endroit en laissant des dettes et se sont rendus dans une autre province de la Chine. La Chine étant un grand pays, il y a eu le souci d'unifier le système pour retracer les mauvais payeurs", a-t-elle ajouté.

Ce crédit social peut se traduire par des sanctions et des restrictions en cas de condamnation judiciaire. "On peut penser que certains de ces travailleurs précaires sont endettés, mais ils ne seront pas pour autant privés de l'accès au système de paiement WeChat”une application chinoise permettant de communiquer, réserver un taxi ou prendre rendez-vous chez le médecin, mais aussi d'effectuer des achats via un portefeuille numérique, relève Anne-Christine Trémon.

"Les sanctions en cas de condamnation judiciaire interdisent la possibilité d'obtenir de nouveaux crédits et restreignent les possibilités d'achat dans les transports par exemple, en attendant le remboursement des dettes", poursuit-elle.

Les personnes inscrites sur une liste noire sont "des individus qui ont eu une condamnation en justice et qui ne respectent pas les termes de cette condamnation", ajoute Pierre Sel, chercheur associé au programme Asie de l'Institut Montaigne et doctorant à l'Université de Vienne en Autriche.

"On peut effectivement se faire geler ses comptes Alipay ou ses comptes Wechat. Dans la mesure où une personne explique qu'elle n'a pas d'argent à la banque, mais si on voit que vous n'avez pas d'argent à la banque mais que vous avez des centaines de milliers sur des comptes WeChat, alors on peut vous mettre sous curatelle, ce qui n'est pas totalement différent de ce qu'il peut y avoir en France lorsqu'une autorité judiciaire décide de la manière dont vous dépensez votre argent", explique Pierre Sel.

Ainsi, et comme le précise le compte officiel d'un tribunal de la province du Yunnan, "de nombreuses personnes défaillantes à l'exécution, rusées, transfèrent leurs fonds sur des comptes en ligne tels qu'Alipay, puis prétendent que leurs cartes bancaires sont vides pour tromper le tribunal" (lien archivé ici). Ces personnes se "heurteront à toutes sortes restrictions" comme réserver des billets de trains à grande vitesse en première classe, prendre l'avion ou inscrire ses enfants dans une école privée. 

Mais contrairement à ce qui est dit sur les réseaux sociaux, l'accès aux comptes bancaires n'est pas bloqué, affirment les deux chercheurs. 

Il existe un autre type de crédit social en Chine, qui note le comportement civique des individus et "sur lequel on fantasme énormément en Occident", selon Anne-Christine Trémon. Il fonctionne "sur la base du volontariat", n'a été lancé que dans quelques municipalités et n'est pas lié au système judiciaire chinois - contrairement au premier crédit social décrit. 

Pour récapituler : la vidéo virale été tournée à la gare routière de Longhua, qui a accueilli de nombreux travailleurs migrants précaires et rien ne permet de faire un lien avec le crédit social. Par ailleurs, il est caricatural d'affirmer que ce dernier peut empêcher de "dépenser son argent numérique", même si en cas de condamnation judiciaire, il peut entraîner des restrictions de paiement.

L'euro numérique 

Penchons-nous désormais sur le parallèle établi sur les réseaux sociaux entre le crédit social et l'euro numérique. 

Le projet d'euro numérique, une alternative aux géants américains Visa et Mastercard sur laquelle la Banque centrale européenne (BCE) travaille depuis 2020, a commencé à prendre corps en début d'année 2026, alors que l'Europe cherche à réduire rapidement sa dépendance aux Etats-Unis.

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Photographie, affichée sur un smartphone, de la page du site de la Banque centrale européenne consacrée à l’euro numérique, à Bruxelles, le 10 février 2026. (AFP / Nicolas TUCAT)

En février, les députés européens ont apporté un soutien de principe à cette version électronique de la monnaie unique, qui serait utilisable comme les espèces pour effectuer des paiements dans les commerces, en ligne ou entre particuliers. Et ce, assure la BCE, sans aucun surcoût pour les utilisateurs, qui seraient libres de l'utiliser ou pas.

Sur le site de la Banque centrale européenne, l'institution détaille ce projet dont la phase pilote devrait être lancée courant 2027 : "Sur la base des données de paiement qu'ils recevraient, la BCE et l'Eurosystème ne seraient pas en mesure de vous identifier ou de savoir ce que vous achetez. De plus, le mode hors ligne de l'euro numérique garantirait un niveau de confidentialité comparable à celui des espèces."

L'objectif de la BCE est d'émettre des euros numériques en 2029, à condition qu'un cadre législatif européen soit adopté cette année. 

L'euro numérique "évitera une dépendance excessive à des fournisseurs étrangers pour les systèmes de paiement qui sont essentiels au bon fonctionnement de notre économie",  avait plaidé Christine Lagarde, la présidente de la BCE, devant les parlementaires européens en février 2026.

En aucun cas la BCE "n'aura accès aux données personnelles" des utilisateurs, et "l'euro numérique ne vise pas du tout à remplacer les espèces", avait-elle assuré, alors que certains s'inquiètent de la disparition des espèces au profit de l'euro numérique. 

"Dans l'état actuel du droit des traités, c'est absolument impossible" que l'euro numérique remplace les espèces, a expliqué à l'AFP Francesco Martucci, professeur en droit public à l'université Paris-Panthéon-Assas et spécialiste en droit monétaire. 

Quant aux craintes de certains internautes d'être "tracés", elles sont infondées selon Francesco Martucci. "L'euro numérique n'est pas programmable, c'est-à-dire qu'il n'a qu'une seule fonction, c'est permettre un paiement. La banque centrale européenne ne s'intéresse pas à l'objet de la transaction, et elle est indépendante vis-à-vis des États et des institutions. Donc même si un État demande des informations, elle ne pourra pas les donner."

"Vous êtes beaucoup moins traçable que si vous payez en carte bleue", a-t-il ajouté.

Enfin, concernant le projet d'identité numérique européenne, également cité par les détracteurs du crédit social chinois, qui craignent qu'elle ne permette une surveillance massive en France, il s'agit d'un portefeuille virtuel qui permettra notamment de stocker des documents d'identité.

Sur son site, la Commission européenne détaille : "Le portefeuille d'identité numérique de l'UE est la réponse de l'Europe aux défis de l'identification. Il permettra à ses utilisateurs d'accéder à des services publics et privés en ligne et hors ligne, de conserver et de partager des documents numériques et d'apposer des signatures juridiquement contraignantes. Les États membres mettront des portefeuilles à la disposition de tous les citoyens, résidents et entreprises d'ici la fin de 2026."

Pour ce qui est d'hypothétiques interactions entre identité et euro numériques, que dénoncent des internautes avant même que ces projets soient opérationnels, Francesco Martucci affirme que "ce n'est pas une question pour l'instant envisagée, puisqu'il y a quand même l'idée de conserver une certain anonymat dans l'euro numérique. La question pourra se poser à terme."

Le crédit social, l'euro et l'identité numériques font régulièrement l'objet de désinformation. L'AFP Factuel y a consacré plusieurs articles que vous pouvez lire ici, ici, ici ou ici.

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