( AFP / CLEMENT MAHOUDEAU)

Covid: attention aux interprétations de ce graphique sur les risques de décès des moins de 60 ans

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Les moins de 60 ans auraient un risque "0" de mourir du Covid, et ce, qu'ils soient vaccinés ou non... C'est ce que semble montrer un graphique qui circule sur les réseaux sociaux depuis fin janvier. Certains internautes en concluent que l'on ne peut pas mourir du Covid à cet âge et donc que le vaccin est inutile. Mais si ce graphique est authentique, la chercheuse qui l’a conçu explique elle-même à l’AFP qu’il ne permet pas de se représenter le "risque" de décès pour les 20-59 ans, notamment pour des questions d'échelle. Ce risque est beaucoup moins élevé pour cette classe d’âge que pour les tranches d'âge supérieures, mais il y a bien des décès chez les moins de 60 ans. Le risque de décès pour les 20-59 ans "n'est pas nul", a confirmé à l'AFP le service statistiques du ministère de la Santé. En outre, l'utilité des vaccins ne se mesure pas qu'au risque de décès mais aussi à d'autres facteurs, comme les hospitalisations ou les cas graves, ainsi que la protection de l'ensemble de la population.

"Risque de mortalité liée à une infection par les variants Delta ou Omicron, pour les moins de 60 ans, selon une étude du ministère de la santé parue hier : 0%. Que vous soyez ou non vaccinés", a écrit sur Facebook le 29 janvier, en en-tête d'un texte plus long remettant en cause le passe vaccinal, l'avocat Juan Branco, notamment connu pour le succès de son pamphlet anti-Macron "Crépuscule". Le post, qui contient un texte et un graphique sur les décès, a été partagé 1.800 fois depuis sur Facebook.

L'avocat a également partagé le même message sur Twitter le même jour. "Selon la DREES (ministère de la santé) le risque de décès hospitalier suite à une infection COVID avérée (OMICRON ou DELTA) est de 0% pour les moins de 60 ans. 0%. Qu'ils soient ou non vaccinés", un tweet partagé plus de 4.000 fois et "liké" plus de 7.000.

On retrouve des captures d'écran de son tweet sur Facebook, ici ou là par exemple sans le graphique, avec plusieurs centaines de partages.

On retrouve aussi le graphique accompagné de légendes de la même teneur sur Facebook, comme ici par exemple.

Capture d'écran de Facebook faite le 7 février 2022

D'où vient le graphique ?

Titrée "Risque de décès hospitalier de patients infectés", la figure représente sur trois lignes le risque pour les 20-59 ans, les 60-79 ans et les 80 ans et plus de mourir du Covid selon leur statut vaccinal "non vacciné", "complet sans rappel", "complet avec rappel" et selon qu'ils soient infectés par le variant Omicron (rond vert) ou Delta (triangle bleu).

On peut voir par exemple que le risque est le plus élevé pour un plus de 80 ans non vacciné face au variant Delta, ce qui vient confirmer des données déjà connues des scientifiques et des autorités de santé.

A l'opposé, la ligne du bas indique, pour les 20-59 ans, un risque proche de "0", quel que soit le statut vaccinal et le variant. Un indicateur qui peut étonner puisqu'on sait, depuis le début de la pandémie, qu'il y a bel et bien des décès dans ces tranches d'âge.

Et c'est encore le cas : sur la période couverte par le graphique (20 décembre 2021-23 janvier 2022), on dénombre via le site officiel de statistiques de santé Géodes que quelque 395 personnes âgées de 20 à 59 ans sont décédées du Covid.

Dans ce cas, comment est-il possible qu'un graphique laisse penser que le risque de décès dans cette tranche d'âge est nul ?

Pour comprendre, regardons la légende située sous le graphique : "Données : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/sites/default/files/2022-01/2022... , p17. 2021-12-20 -- 2022-01-23".

Que trouve-t-on à la page 17 de ce document de la Drees, le service statistiques des ministères sociaux, publié le 28 janvier ?

Le "Graphique 2" y montre le "Risque, conditionnel à un test positif, de décès hospitalier selon variant Omicron ou Delta pour les personnes non-vaccinées, complètement vaccinées avec, et sans rappel": autrement dit, les mêmes infos que le graphique partagé sur internet mais visualisées différemment. Quand on avait trois lignes parallèles, la Drees avait visualisé ses données avec des barres verticales colorées, sur trois tableaux différents.

On peut voir sur la "visualisation" de la Drees que le risque de mourir pour un plus de 80 ans infecté (infection confirmée par PCR) par Delta est d'un peu plus de 11,5%, le plus élevé de toutes les catégories.

Capture d'écran du document de la DREES faite le 7 février 2022

Mais si le graphique qui circule sur internet n'est pas celui de la Drees, qui l'a réalisé ?

Un graphique "détourné" selon son auteure

Dans la légende de son post, Juan Branco affirme qu'il vient de "Florent Debarre, chercheur au CNRS".

Une rapide vérification sur Google avec ce nom + CNRS permet de retrouver immédiatement non pas Florent Debarre mais Florence Débarre, chercheuse au CNRS en "biologie évolutive", ainsi que son compte Twitter. On y on retrouve, en date du 29 janvier, son graphique et une série de messages sur sa méthodologie, son intérêt mais aussi les limites d'interprétation de son travail.

Capture d'écran de Twitter faite le 7 février 2022

Comme elle l'a expliqué elle-même dans une autre série de tweets le 31 janvier puis le 2 février, sa figure a fait l'objet d'un "détournement" et des "valeurs numériques incorrectes circulent" sur internet à propos de son graphique.

Florence Débarre a expliqué en détail son travail à l'AFP lors d'un entretien téléphonique le 4 février. Son idée était de proposer une autre "visualisation de données" que celle de la Drees, qui selon elle comportait des difficultés de lecture, notamment compte tenu des échelles différentes utilisées pour chaque statut vaccinal. L'échelle de risque de décès des non vaccinés allant en effet de 0 à 12%, celle des vaccinés sans rappel, de 0 à 4,5% et celle des vaccinés avec rappel de 0 à 3,5%.

Du coup, "à première vue, si on regardait rapidement cette figure, on avait l'impression qu'il y avait 0 efficacité vaccinale parce que les barres étaient de la même hauteur", explique-t-elle. D'où l'idée de représenter ces données d'une autre façon, avec des lignes horizontales parallèles pour pouvoir mieux comparer les différents seuils d'efficacité vaccinale et plus facilement lire les légendes.

"Le but premier de [mes tweets] était de faire de la pédagogie sur les choix de visualisation de données. Reprendre la figure de la Drees était une opportunité pour mieux mettre en évidence l'efficacité vaccinale, mais j'aurais tout autant pu faire mon fil [de tweets] sur d'autres données", précise encore la chercheuse.

"Donc j'ai numérisé la figure (de la Drees, NDLR). Pour faire cela, j'ai pris une capture d'écran et j'ai ensuite utilisé un outil appelé WebPlotDigitizer (logiciel qui permet d'extraire des données d'images ou de cartes, NDLR). On charge la figure dessus (...) et ça calcule automatiquement la valeur (chiffrée) qui correspond" à la représentation visuelle (points, barres, courbes...).

Mais, prévient Mme Débarre elle-même, cette méthode d'extraction de données suppose "plusieurs sources d'imprécisions" dans les valeurs obtenues.

Or, en statistiques, de mini-imprécisions peuvent avoir de grosses conséquences. Car "l'efficacité vaccinale est mesurée en terme de rapport. Or si on fait une petite erreur" de mesure de quelques points de pourcentage - qui a vue de nez semble ne pas être très significatifs - "cela suffit à rendre le facteur (d'efficacité) faux, voire même très faux", explique-t-elle.

Florence Débarre relève encore que la Drees, dans le document du 28 janvier, ne donne pas les données chiffrées sur lesquelles sont construits les graphiques. De plus, idéalement, les résultats statistiques contiennent ce qu'on appelle des "intervalles de confiance", sortes de fourchettes de résultats qui donnent une idée des marges d'erreur possibles. Sans ces intervalles, on ne peut pas évaluer la précision des résultats.

A noter que la chercheuse avait, dès sa première série de tweets, précisé les limites de son travail : "J'ai refait cette figure comme un exercice de visualisation de données. Ce n'est cependant pas très satisfaisant pour moi en tant que chercheuse de partager des résultats sans intervalles de confiance, sans assez de détails de méthodo[logie], et d'extraire à la main les valeurs".

Un soignant auprès d'un malade du Covid dans un hôpital de Sofia (Bulgarie) en novembre 2021 ( AFP / NIKOLAY DOYCHINOV)

Efficacité à 0%, 0,06% ou 0,2% ? Aucun des trois

Dans le graphique de la Drees, on remarque que le risque de décès pour les 20-59 ans est visuellement peu lisible: on ne distingue pour le variant Delta qu'un trait à la lisière du niveau 0, juste un tout petit peu plus épais pour - paradoxalement - les vaccinés. Pour Omicron, on ne distingue même aucun trait. On peut rapidement, et de façon très peu précise, en déduire que le risque de décès est peu ou prou de 0 pour cette tranche d'âge.

Mais, compte tenu des différentes limites de la "data visualisation" que nous venons de voir, ce n'est pas si simple : à cause de l'échelle choisie et de la faiblesse de l'échantillon (parce qu'il y a très peu de décès dans cette tranche d'âge), on ne peut pas avoir une lecture fine et encore moins calculer un facteur précis d'efficacité.

Dans la visualisation alternative réalisée par Florence Débarre, ce risque est même visuellement placé au niveau proche de 0. Et ce, comme nous venons de le voir, parce qu'elle manquait de précision sur la figure d'origine pour connaitre la vraie valeur.

"Avec l'échelle du graphique, la largeur des points, on ne peut pas voir si c'est zéro ou une autre valeur ; c'est proche de zéro, mais c'est tout ce que l'on peut dire à partir de ma figure, même en ne connaissant pas la figure de la Drees", insiste Florence Débarre.

Dans son post Facebook, et face aux commentaires d'internautes remettant en cause sa lecture du graphique, Juan Branco a rajouté un "PS" : "le chiffre exact pour les non-vaccinés est de respectivement de 0.2 (delta) et 0.06% (OMICRON) après hospitalisation".

D'où viennent ces nouveaux chiffres ?

Du tableau d'extraction de données (ci-dessous) réalisé par Florence Débarre grâce à WebPlotDigitizer, et donc elle avait donné le lien dans l'un de ses tweets du 29 janvier. On peut y lire les valeurs chiffrées calculées sur la figure originale de la Drees, selon la méthode - et les nombreuses limites - exposées plus haut par Florence Débarre.

Capture d'écran de GitHub faite le 7 février 2022

On trouve aux lignes 14 et 15 (20-59 ans, Omicron et Delta, respectivement), les valeurs 0.0591133004926106 (arrondie dans le post Facebook à 0,06) et 0.0886699507389159 (arrondie à 0,2%).

Au final, d'un graphique peu précis (celui de la Drees), ont été extraites des données elles-mêmes imprécises (selon les explications de Florence Débarre elle-même), ensuite arrondies par des internautes sur Facebook pour en tirer des conclusions sur l'efficacité des vaccins.

"0,06%, ça ne veut rien dire, il faudrait présenter avec un intervalle de confiance, dire par exemple +ça va par exemple de 0, 01 à 0,12%+", dit Florence Débarre.

En outre, souligne-t-elle, "même si la mortalité est très faible chez les jeunes, elle peut quand même être diminuée -et elle l'est-, par la vaccination", estimant qu'il est "d'une extrême mauvaise foi de prétendre découvrir que les jeunes meurent moins" avec cette figure.

"Que des jeunes meurent parce qu'ils ne sont pas vaccinés, même s'ils sont très rares, ce sont quand même des morts évitables", dit-elle aussi.

Compte tenu de toutes les limites méthodologiques exposées plus haut et compte tenu de la faiblesse des échantillons, dire que le risque de décéder du Covid pour les 20-59 ans quelque soit leur statut vaccinal est de 0%, 0,06% ou 0,2% est incorrect même si, en effet, il est très faible.

Autrement dit, le nombre de décès dans cette tranche d'âge est "trop" faible et les graphiques trop imprécis pour en tirer des conclusions sur l'efficacité vaccinale au travers du seul facteur de "risque" de décéder.

Mais alors, peut-on connaître le risque de décéder du Covid pour cette tranche d'âge ?

Contactée par l'AFP, la Drees a confirmé dans un mail le 9 février que "le risque de décès de patients atteints de Covid pour les 20 59 ans n’est pas nul".

"D’une part, dans les bases en 'open data', sont disponibles tous les dénombrements de décès selon le statut vaccinal et l’âge depuis juin 2021", poursuit l'institution, renvoyant vers cette page du site Drees de données ouvertes, qui confirme qu'il y a bien des décès dans cette tranche d'âge.

"D’autre part, pour éviter les interprétations abusives ou erronées de ces dénombrements, la DREES propose les estimations de risque de décès", dit-encore le service statistiques, qui souligne que ces "coefficients" sont toujours à interpréter avec de grandes précautions, en raison de possibles "révisions à venir" et "évolutions de modèles" .

"En l’occurrence, voici les valeurs (pourcentages du tableau ci-dessous, NDLR) associées aux barres des graphiques 1 reproduits ci-dessous (la capture d'écran suivante, NDLR) pour les probabilités par âge et statut vaccinal de décès conditionnellement au fait d’avoir un tests PCR +. On peut remarquer que ces risques sont très faibles mais pas nuls et des différences existent entre ces probabilités selon le statut vaccinal", insiste la Drees.

Capture d'écran du mail de la Drees du 9 février 2022

Même s'il apparaît très faible dans toutes les catégories, on peut constater que le risque est un peu plus élevé pour les non vaccinés, même si les différences semblent minimes et que visuellement, cela est pas ou peu visible dans la visualisation graphique correspondante.

Capture d'écran de la note de la Drees du 4 février, faite le 9 février 2022

D'autres critères pour évaluer l'utilité des vaccins

En outre, comme le rappelle Florence Débarre, l'utilité des vaccins ne se mesure pas uniquement selon le risque de décès, de toute façon déjà faible dans cette tranche d'âge (en particulier chez les 20-59 ans). "L'efficacité passe aussi par d'autres dimensions", souligne-t-elle: les vaccins permettent aussi d'éviter des hospitalisations de personnes contaminées, y compris chez les moins de 60 ans et donc aussi l'engorgement des services de santé.

On peut d'ailleurs le visualiser dans le graphique Drees du 4 février reproduit ci-dessus (période du 27 décembre au 30 janvier). Le risque d'hospitalisation conventionnelle (HC) et d'entrée en soins critiques (SC) est plus important pour les infectés non vaccinés - y compris que les 20-59 ans - que pour les vaccinés.

Par ailleurs, même si les vaccins sont face à Omicron beaucoup moins efficace pour lutter contre la diffusion du virus, ils protègent quand même, surtout avec une dose de rappel : ce sont autant d'infections évitées - y compris chez les plus jeunes - et donc, par ricochet, de contaminations d'autres personnes, y compris les plus fragiles.

"Bien que plus faible, la protection vaccinale persiste contre Omicron. En effet, entre le 27 décembre 2021 et le 30 janvier 2022, 549 patients dont on a identifié un test RT-PCR positif sont décédés lors d’un séjour hospitalier avec le variant Omicron pour 10 millions de non-vaccinés, alors que ce nombre est seulement de 336 (respectivement 289) pour 10 millions de personnes complètement vaccinées sans (respectivement avec) rappel", a écrit la Drees le 4 février.

Le tableau ci-dessous, issu de la même note de la Drees, vient confirmer la protection conférée par les vaccins, selon les schémas vaccinaux, les variants et les tranches d'âge.

Capture d'écran de la note de Drees du 4 février 2022
11 février 2022 Corrige faute d'orthographe dans le titre
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