( AFP / CARL DE SOUZA)

Contre le Covid ou les vaccins : ingérer du dioxyde de chlore ne sert à rien (et peut être dangereux)

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Le dioxyde de chlore pourrait guérir de nombreuses maladies, dont le Covid-19, affirment ses promoteurs, comme par exemple le "chercheur" allemand Andreas Kalcker. A l'heure des campagnes de vaccination contre le Sars-CoV-2, il prétend également que celui qui ingère la préparation peut aussi éliminer les effets des vaccins. Ces allégations - très partagées sur internet dans le monde entier et particulièrement en Amérique du Sud - sont fausses : de nombreux médecins et autorités sanitaires mettent en garde depuis des années contre ce prétendu produit prétendument "miracle", qui est non seulement inefficace, mais qui peut être également dangereux pour la santé.

Dans cette vidéo d'une quinzaine de minutes (disponible depuis l'automne dernier ici ou là) Andreas Kalcker est présenté comme un "grand spécialiste du dioxyde de chlore" par Astrid Stuckelberger, "chercheuse" suisse et figure récurrente de la désinformation autour du Covid (l'AFP Factuel a vérifié ses propos notamment ici).

Il s'agit d'un extrait de cette vidéo de 3 heures 45 datée d'août 2021 et cumulant 10.000 vues selon le compteur de la plateforme Odysee, connue pour relayer de nombreuses vidéos de désinformation. On le trouve partagé sur Facebook ici (800 vues depuis le 2 décembre 2021).

Le site d'Andreas Kalcker , disponible en 5 langues, vante les "thérapies" au dioxyde de chlore, vend des formations en ligne et fait la promotion de son livre "Bye Bye Covid", qui détaillerait "probablement la découverte la plus importante en médecine des 100 dernières années". Il se présente comme "un chercheur dans le domaine de la biophysique", "d'origine allemande" mais résidant en Suisse.

Considéré comme le gourou du dioxyde de chlore, Andreas Kalcker a fait l'objet de poursuites judiciaires (voir à la fin de cet article) dans plusieurs pays pour la promotion de ces produits, soupçonnés d'être à l'origine d'intoxications, et même de décès (comme en Argentine).

Le dioxyde de chlore comme pseudo-remède au Covid circule depuis les premiers temps de la pandémie et l'AFP Factuel a déjà consacré plusieurs articles de vérification au sujet en espagnol (en Argentine, au Chili et au Mexique) et en anglais (en Thaïlande), avec à plusieurs reprises de fausses informations relayées par Andreas Kalcker.

En avril 2020, la suggestion faite par Donald Trump - alors président des Etats-Unis - de procéder à des "injections" de "désinfectant" pour guérir le Covid avait fait le tour du monde, suscitant la consternation et poussant nombre de médecins à rappeler qu'il était très dangereux d'ingérer ou d'injecter eau de Javel ou produit de désinfection.

Produit ménager à base de chlore de marque américaine en avril 2020 ( AFP / CHRIS DELMAS)

Qu'est-ce que le dioxyde de chlore ?

Selon cette fiche toxicologique de l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS, chargé des questions de sécurité au travail en France), le dioxyde de chlore (formule chimique ClO2) est "un gaz (ou un liquide au-dessous de 11 °C) de couleur jaune-verte à rouge-brun, d'odeur âcre".

C'est un "un oxydant puissant, incompatible avec les substances organiques, le phosphore, le soufre, l'hydroxyde de potassium, le mercure, le monoxyde de carbone et les hydrocarbures avec lesquels il réagit extrêmement violemment, jusqu'à l'explosion", précise la fiche.

"Le produit est instable à l'air, à la lumière et à la chaleur et peut devenir explosif au-dessus de 45 °C même à l'obscurité, par formation progressive dans le temps d'un composé instable (Cl2O3). En se décomposant, le dioxyde de chlore peut donner naissance aux substances suivantes : chlore, oxygène, acides chlorhydrique, chlorique et perchlorique" est-il précisé.

"Ses solutions aqueuses sont relativement stables quand elles sont protégées de l'air, de la lumière et de la chaleur", dit encore l'INRS, qui souligne que le produit est "toxique" pour l'homme et l'environnement.

Sous diverses dilutions, il est utilisé pour le "blanchiment de la pâte à papier, de la farine et des textiles", comme "bactéricide, antiseptique, désodorisant et virucide pour la désinfection de l'eau (distribution d'eau potable, traitement des eaux usées, piscines, tours de refroidissement, industrie agroalimentaire)" ou encore le "nettoyage et détannage du cuir", toujours selon l'organisme officiel.

Les solutions de dioxyde de chlore diluées et promues comme des remèdes : MMS, CDL, CDS...

En faisant une recherche "dioxyde de chlore" sur internet, on tombe immédiatement sur des publicités pour des "solutions de dioxyde de chlore", sous les appellations CDS ("Chlorine Dioxide Solution") ou MMS ("Miracle Mineral Solution", "Master Mineral Solution", "Miracle Mineral Supplement"...). Pour ne pas tomber sous le coup de la loi, ces produits sont vendus la plupart du temps comme simples désinfectants pour l'eau.

Capture d'écran du site d'Amazon faite le 25 janvier 2022

Mais de très nombreuses publications sur internet leur prêtent depuis des années des vertus curatives et préventives, contre toutes sortes de maladies (dont depuis 2020, le Covid).

Bien que ces trois acronymes soient parfois utilisés comme synonymes, ils ne le sont pas.

L'AFP Factuel avait contacté en 2020 Xavier Giménez Font, professeur au Département de science des matériaux et de chimie physique et membre de l'Institut de chimie de l'Université de Barcelone. Il avait expliqué que le MMS est un "mélange de deux composés : le chlorite de sodium et l'acide citrique. Le premier est un solide granuleux blanchâtre, tandis que le second est un acide faible très présent dans certains aliments , comme le jus de citron.

Dans un texte intitulé Pourquoi le MMS ne peut-il pas guérir le COVID-19 ? , il précise que le fameux dioxyde de chlore est obtenu en dissolvant du MMS (chlorite de sodium plus acide citrique) dans un verre d'eau.

Sur son site, Andreas Kalcker encourage la fabrication de dioxyde de chlore à la maison en combinant du chlorite de sodium et de l'acide chlorhydrique pour obtenir le "CD", "forme plus avancée de MMS". Le "CD" est "meilleur en goût et peut être utile pour son transport facile mais il a une réaction gastrique secondaire. C'est la base de la fabrication de CDS", détaille-t-il.

Capture d'écran du site d'Andreas Kalcker, où il montre comment fabriquer du "CDS", faite le 25 janvier 2022

Dans l'extrait vidéo que nous examinons, il est même affirmé que le dioxyde de chlore peut guérir le cancer. Sur son site, Andreas Kalcker liste une série de "protocoles" à base de CDS pour prétendument guérir ou prévenir des affections diverses.

Si les vertus prêtées à ces produits remontent à de nombreuses années, elles ont sans surprise été recyclées pour le Covid : non seulement pour prétendre qu'ils en prémunissent et en guérissent, mais aussi pour affirmer qu'ils permettent de se débarrasser des effets prétendument nocifs des vaccins anti-Covid, comme l'affirme Andreas Kalcker dans l'extrait de la vidéo que nous examinons.

Ce sont largement les mêmes (Astrid Stueckelberger par exemple) qui vantent à la fois les fausses vertus du dioxyde de chlore et relaient la désinformation antivaccinale.

Mais comme nous allons le voir, ces allégations thérapeutiques autour de ces solutions contenant du chlore dilué ne sont pas étayées par la science et la médecine, et de très nombreux avertissements ont été lancés par autorités et médecins depuis des années.

Des avertissements depuis des années : inefficaces et dangereux

En France, on retrouve sur le site de l'Agence nationale du médicaments (ANSM) ce communiqué dès 2010 : "Mise en garde sur les risques liés à la consommation du produit dénommé 'Solution minérale miracle'" à la "suite de cas d’intoxication signalés par des centres antipoison et de toxicovigilance".

"Ce produit 'Solution minérale miracle' en vente sur différents sites internet, est présenté comme 'une découverte qui peut sauver la vie' et 'la réponse au SIDA, aux hépatites A B et C, au paludisme, à l'herpès, à la tuberculose, à la plupart des cancers et à beaucoup d'autres des pires maladies'. Il s’agit en fait d’une solution de chlorite de sodium à 28% qui, selon l’utilisation préconisée sur Internet, doit être mélangée avec un kit d’activation (de l’acide citrique à 10%) pour produire du dioxyde de chlore. C’est à ce produit final que sont associées les allégations médicales citées plus haut", écrivaient la Direction générale de la Santé, l’Institut de veille sanitaire (devenu depuis Santé Publique France) et l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (aujourd'hui l'ANSM).

"Le dioxyde de chlore est normalement utilisé en tant que biocide pour la désinfection de l’eau courante. Aucune efficacité médicale de ce produit n’est avérée", ajoutait l'avertissement au public.

Capture d'écran du site de l'ANSM faite le 25 janvier 2022

En septembre 2020, l'agence suisse du médicament Swissmedic a mis "en garde contre le produit prétendument miraculeux appelé 'Solution minérale miracle' ou 'Miracle Mineral Supplements' (MMS sous sa forme abrégée) ainsi que contre d'autres produits similaires comme le dioxyde de chlore, CDL, CDS et 'Master Mineral Solution'" .

"À travers le monde, les scientifiques multiplient les mises en garde contre le MMS. Dans de nombreux cas, ce produit a causé de graves intoxications. Les effets allégués de cette préparation face à des maladies graves comme l’autisme, le paludisme, le cancer, le sida ou, plus récemment, les infections par le coronavirus, ne sont ni plausibles ni corroborés par des études dans le cadre desquelles son efficacité et sa sécurité auraient été analysées de manière sérieuse", écrit l'organisme qui appelle à la vigilance face à "la multitude de livres, de brochures, de guides et de vidéos sur le MMS et le dioxyde de chlore, souvent accompagnés d’avis de clients dithyrambiques, mais aussi face aux produits dont la publicité est faite en ligne ou lors de séminaires".

Aux Etats-Unis, la FDA, l'agence fédérale des produits de santé, avait aussi publié une mise en garde en 2019. La FDA est sans ambiguïté : "Si vous buvez du 'Miracle' ou 'Master" Mineral Solution' ou autre solution à base de chlorite de sodium, arrêtez maintenant. La FDA a reçu de nombreux signalements (montrant que) ces produits, vendus sur internet comme des traitements, ont rendu des consommateurs malades".

"Ces produits sont connus sous différentes appellations, notamment 'Miracle' ou 'Master Mineral Solution', 'Miracle Mineral Supplement', 'MMS', 'Protocole au dioxyde de chlore' et 'solution de purification d'eau" ('WPS' en anglais), ajoute l'agence qui précise "avoir mis en garde les consommateurs à propos de ces produits pour la première fois en 2010".

Capture d'écran du site de la FDA faite le 25 janvier 2022

"Certains distributeurs prétendent de manière fausse - et dangereuse - que le 'Miracle Mineral Supplement' mélangé à de l’acide citrique est un liquide antimicrobien, antiviral et antibactérien (et que ce serait) un remède contre l’autisme, le cancer, le VIH/Sida, l’hépatite, la grippe et autres. Mais la FDA n'a pas connaissance de recherches montrant que ces produits sont sans danger ou efficaces pour traiter une quelconque maladie", est-il encore pointé.

"La consommation de ces produits au dioxyde de chlore peut provoquer des nausées, des vomissements, des diarrhées et des symptômes de déshydratation sévère. Certaines étiquettes de produits prétendent que les vomissements et la diarrhée sont fréquents après l'ingestion du produit. Ils maintiennent même que de telles réactions sont la preuve que le produit fonctionne. Cette affirmation est fausse", toujours selon la FDA.

Déjà en 2016, trois ans avant l'identification de ce virus, l'Administration nationale des médicaments, de l'alimentation et de la technologie médicale d'Argentine (Anmat) avait publié une déclaration recommandant de s'abstenir de sa consommation.

Au Pérou, le ministère de la Santé a émis une alerte mettant en garde contre son utilisation en 2019 ou au Paraguay en 2020.

L'AFP Factuel avait interrogé plusieurs experts dans différents articles consacrés au sujet, qui confirmaient l'absence d'efficacité de ces composés contre le Covid ou autres problèmes de santé, et confirmaient leur nocivité possible.

Parmi eux, Nelson Varela, docteur en sciences biomédicales et universitaire en médecine à l'Université du Chili, avait rappelé qu'aucune étude ne montre que cette substance a des effets bénéfiques pour une maladie humaine.

Jorge Olivares , pédiatre et chef de l'unité de toxicologie de l'hôpital universitaire japonais de Santa Cruz de la Sierra (Bolivie), avait déclaré à l'AFP que le dioxyde de chlore n'est pas un médicament, mais plutôt un désinfectant à usage industriel qui présente des risques d'empoisonnement : "Il est utilisé pour rendre l'eau potable. Il n'y a pas d'action [contre le covid-19], mais plutôt des risques d'effets toxiques.

A lire (en espagnol) : "Les vaccins contre le Covid-19 ont montré leur efficacité, pas le dioxyde de chlore", "L'ivermectine et le dioxyde de chlore ne guérissent pas le Covid, contrairement à ce que disent des politiciens boliviens" et "le MMS, le CDS ou le dioxyde de chlore ne guérissent pas le nouveau coronavirus et peuvent être nocifs pour la santé".

Des condamnations ont été prononcées dans plusieurs pays contre des promoteurs de ces produits, aux Etats-Unis ou au Canada par exemple.

Andreas Kackler et ses démêlés avec la justice

Andreas Kalcker a fait l'objet de plusieurs enquêtes et plaintes en raison de ses traitements pseudoscientifiques, tant par la justice espagnole en 2019, que par le Collège officiel des médecins d'Alicante (COMA), en 2018. En janvier 2021, la justice argentine enquête sur lui pour avoir encouragé la consommation de dioxyde de chlore.

Selon cet article du journal argentin La Nacion de septembre 2021, citant des sources de lapolice fédérale argentine (PFA), Andreas Kackler y a même été arrêté lors d'un vaste coup de filet, qui a aussi permis aux forces de l'ordre de mettre la main sur des fûts de dioxyde de chlore.

Le site argentin de vérification Chequeado avait consacré en avril 2021 une vaste enquête mettant au jour le juteux business des solutions de dioxyde de chlore.

L'ONG de lutte contre la désinformation First Draft a consacré en mars 2021 un article à ce sujet.

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4 avril 2022 04/04/2022 Corrige coquille dans le nom de la plateforme vidéo Odysee
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