Non, un procureur n'a pas interdit de parler de l'affaire Epstein en Côte d'Ivoire
- Publié le 27 février 2026 à 15:10
- Lecture : 6 min
- Par : Monique NGO MAYAG, AFP Sénégal
Le ministère américain de la Justice a publié fin janvier plus de trois millions de documents liés au criminel sexuel Jeffrey Epstein, révélant l'ampleur de son réseau de relations. En Côte d’Ivoire, la nièce du président Alassane Ouattara est citée parmi les personnes ayant échangé régulièrement avec le défunt financier new-yorkais. Insinuant que le régime d’Abidjan voudrait faire taire toute polémique naissante, une rumeur prétend depuis mi-février qu’un procureur ivoirien aurait interdit tout débat public ou médiatique autour de l’affaire Epstein. Mais c’est faux, a démenti le ministère ivoirien de la Justice. Des médias et partis politiques ont d’ailleurs évoqué l’affaire depuis lors, sans être inquiétés.
Le 30 janvier, le ministère américain de la Justice a publié une nouvelle série de pièces, comprenant documents judiciaires, photos et vidéos liés au financier, qui s'est suicidé en prison en août 2019 selon les autorités, avant d'avoir été jugé (dépêche AFP archivér ici).
Toujours en cours d'analyse par l'AFP, ces archives continuent d'avoir des répercussions mondiales, au fur et à mesure que des noms de personnalités y sont trouvés. Si la simple mention du nom d'une personne dans ces fichiers ne suppose a priori aucun acte répréhensible de sa part, les documents rendus publics montrent les liens entre Jeffrey Epstein et certaines personnalités qui ont souvent minimisé, voire nié, l'existence de tels rapports.
En Côte d’Ivoire, les Epstein files ont surtout mis en lumière les liens étroits du financier new-yorkais avec Nina Keïta, nièce du président ivoirien Alassane Ouattara et actuelle directrice générale adjointe de la Société de gestion des stocks pétroliers de Côte d’Ivoire.
Cette femme de 44 ans, qui a entretenu une correspondance fournie avec Jeffrey Epstein entre 2011 et 2018, est soupçonnée d’avoir joué le rôle régulier d’entremetteuse pour lui présenter des jeunes filles, mais aussi des figures ivoiriennes de la politique et des affaires, a révélé le 13 février le journal Le Monde après avoir analysé les documents (lien archivé ici).
Quatre jours plus tard, un prétendu "communiqué officiel" du procureur de la République a commencé à circuler sur les réseaux sociaux ouest-africains, affirmant qu’"aucun débat ou commentaire ne sera toléré sur cette affaire sur le territoire ivoirien".
Que ce soit "sur les réseaux sociaux, les médias ou tout autre support de communication", "toute personne qui se rendra coupable de commentaires, de publications ou de diffusion d’informations relatives à cette affaire sera passible de poursuites judiciaires conformément aux lois et règlements en vigueur en Côte d’Ivoire", est-il par exemple affirmé dans ce post Facebook, commenté plus de 1.100 fois depuis sa publication le 18 février 2026.
Ce message, aussi largement relayé sur TikTok, a suscité de vives réactions auprès des internautes, qui y voient un moyen pour le président Alassane Ouattara de limiter toute polémique naissante autour de sa nièce. "Les autorités judiciaires ivoiriennes sont tombées très bas avec ce communiqué. Très, très bas même", s’indigne ainsi l’un d’eux.
Mais en réalité, ce prétendu communiqué n’est pas authentique.
Une "fake news"
Le ministère ivoirien de la Justice a publié dès le 17 février 2026 un démenti sur sa page Facebook officielle, signalant que ce prétendu communiqué attribué au procureur de la République était en réalité une "une fake news" (lien archivé ici).
Dans une autre publication une heure et demi plus tard, le ministère insiste sur le fait que "les communiqués émanant des différents parquets près les tribunaux de première instance et les cours d’appel sont exclusivement publiés sur ses pages officielles" (lien archivé ici). "En conséquence, tout communiqué publié sur les réseaux sociaux et n’ayant pas pour source les pages officielles du Ministère doit être considéré comme faux”, martèle le ministère.
Or, le texte attribué à un supposé procureur de la République et interdisant de parler de l'affaire Epstein ne figure sur aucun de ces canaux officiels, a vérifié une journaliste d’AFP Factuel.
Il ne serait de toute façon pas du ressort du procureur de la République d’entériner une telle interdiction, a expliqué à l’AFP Amadou Sall, avocat et ancien ministre sénégalais de la Justice. Il indique qu'une "telle décision relève du juge des référés, saisi en urgence".
"Les citoyens s’estimant offensés peuvent également recourir à cette procédure", note le juriste.
Affaire discutée par médias et politiciens
Les publications relayant le faux communiqué affirment que celui-ci aurait été fait "à Abidjan, le 17 février 2026". Or, des citoyens et même des partis politiques ne se sont pas privés de commenter l'affaire Epstein et ses ramifications en Côte d'Ivoire depuis cette date, sans pour autant être inquiétés ou poursuivis.
Dans une déclaration du 23 février, le Front populaire ivoirien (FPI), parti d’opposition dirigé par l’ex-président Laurent Gbagbo, cite l'enquête du Monde et s'étonne du "silence assourdissant" du procureur de la République sur cette affaire (archivée ici). Le parti lui reproche de ne pas s’enquérir de potentielles victimes mineures en Côte d'Ivoire , réclame l’ouverture d’une enquête judiciaire par les autorités ivoiriennes et la mise en retrait de Mme Nina Keita de toute fonction publique, "afin d’écarter tout soupçon d’ingérence politique".
Cette prise de position a été relayée par plusieurs sites - comme le média panafricain Afrik.com ou bien Connectionivoirienne.net - sans qu'aucune poursuite judiciaire ne soit engagée à leur encontre (liens archivés ici et ici).
Plusieurs médias basés en Côte d'Ivoire ont continué après le 17 février à parler de l'affaire et de ses ramifications dans le pays. La chaîne panafricaine Global Africa Telesud a ainsi diffusé le 19 février un débat questionnant le silence des autorités ivoiriennes (archivé ici). Le sujet reste aussi très commenté par des blogueurs et créateurs de contenus locaux sur YouTube, TikTok et X.
Le bureau de l'AFP à Abidjan a par ailleurs indiqué à AFP Factuel n'avoir reçu en tant que média aucune interdiction concernant le traitement de cette affaire. L'AFP a elle-même publié le 26 février un papier sur les personnalités africaines citées dans les Epstein files, citant nommément Nina Keita.
Ramifications au Sénégal et en Côte d'Ivoire
Sur le continent africain, Jeffrey Epstein entretenait des liens étroits avec des cercles politiques en Côte d'Ivoire et au Sénégal, révèlent les premières analyses des archives déclassifiées par la justice américaine.
Multitude de courriels, rencontres, projets d'investissements, prêts : les documents analysés par l'AFP attestent d'une grande proximité du criminel sexuel non seulement avec Nina Keita, mais aussi avec Karim Wade, fils de l'ancien président sénégalais Abdoulaye Wade (2000-2012) (dépêche AFP archivée ici).
Les échanges consultés ne montrent pas de lien de M. Wade avec les crimes sexuels de Jeffrey Epstein, mais de nombreuses discussions sur des affaires potentielles dans des secteurs variés, alors que Karim Wade était un pilier du pouvoir au Sénégal, surnommé le "ministre du Ciel et de la Terre" du fait de ses multiples portefeuilles (coopération internationale, transport aérien, infrastructures, énergie).
L'importance des liens entre les deux apparaît plus encore avec les revers de fortune de Karim Wade après le départ du pouvoir de son père en 2012. De nombreux documents consultés par l'AFP suggèrent qu'Epstein s'est impliqué financièrement en faveur de Karim Wade après son arrestation en 2013 et sa condamnation en 2015 à six ans de prison pour "enrichissement illicite" (dépêche AFP archivée ici).
Concernant Nina Keita, elle a servi d’intermédiaire entre les deux hommes durant l’incarcération de Karim Wade et a aussi contribué à mettre Epstein en relation avec son oncle, président de Côte d'Ivoire depuis mai 2011, et son entourage.
Des courriels attestent aussi que l'ancienne mannequin ivoirienne a au moins une fois transmis des photos et les coordonnées d’une jeune femme à Jeffrey Epstein, qui la rencontre à Paris le 31 août 2011 à l’hôtel Ritz. "Demande à Sadia d’envoyer des photos de sa soeur. Je les préfère en-dessous de 25 ans", a écrit Epstein à Nina Keita après cette rencontre.
Le nom de Nina Keita figure par ailleurs dans un testament de Jeffrey Epstein daté de février 2019, parmi une liste de personnes dont le criminel sexuel demande d'effacer les dettes à son égard s'il venait à mourir
Le régime ivoirien n’a pour le moment fait aucune déclaration officielle après la mention de Nina Keita dans les dossiers liés à l’affaire Epstein.
Interrogées par l'AFP, Nina Keita, aujourd'hui directrice générale adjointe de la Société de gestion des stocks pétroliers de Côte d'Ivoire (Gestoci), et la présidence ivoirienne n'ont pas souhaité répondre.
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