Cannibalisme, "rituels sataniques" : gare à ces images faussement liées aux Epstein files

Le ministère américain de la Justice a publié plus de trois millions de documents liés au criminel sexuel Jeffrey Epstein, révélant l'ampleur de son réseau de relations. Des publications sur les réseaux sociaux prétendent que des images de "rituels sataniques" et d'actes de cannibalisme, impliquant l'homme d'affaires américain et des célébrités, auraient été découvertes dans cette masse de documents. Mais les images montrées dans ces publications ne figurent pas dans les Epstein files. Certaines d'entre elles ont été générées par intelligence artificielle et les autres sont des photographies sorties de leur contexte.

Le 30 janvier, le ministère américain de la Justice a publié une nouvelle série de pièces, comprenant documents judiciaires, photos et vidéos liés au financier, qui s'est suicidé en prison en août 2019 selon les autorités, avant d'avoir été jugé (lien archivé ici).

Toujours en cours d'analyse par l'AFP, ces archives continuent d'avoir des répercussions mondiales, au fur et à mesure que des noms de personnalités y sont trouvés. Si la simple mention du nom d'une personne dans ces fichiers ne suppose aucun acte répréhensible a priori de sa part, les documents rendus publics montrent les liens entre Jeffrey Epstein et certaines personnalités qui ont souvent minimisé, voire nié, l'existence de tels rapports.

Si la publication des Epstein files a mis au jour de véritables connexions entre l'homme d'affaires et des personnalités, elle a aussi ouvert les vannes d'un flot de publications sensationnalistes, souvent fausses ou infondées.

L'AFP a ainsi examiné les prétendues preuves visuelles partagées à l'appui de l'affirmation selon laquelle les fichiers Epstein contiendraient des preuves de "rituels sataniques" et d'actes de cannibalisme commis par le criminel sexuel ou des célébrités citées dans ces documents. 

Des prétendus clichés de "rites satanistes"

"Le but de ces révélations c'est pour montrer aux humains les vrais dirigeants du monde. On y voit des images de rites satanistes, des figures de bêtes, tout comme dans le livre d'apocalypse", peut-on lire dans une publication Facebook partagée des centaines de fois depuis le 7 février.

Des messages similaires, diffusés dans plusieurs langues (anglais, arabe, grec, vietnamien), sont accompagnés d'images censées représenter Jeffrey Epstein aux côtés de l'ancien président démocrate Bill Clinton (1993-2001), de l'ancienne secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton, du fondateur de Microsoft Bill Gates, ou encore de l'astrophysicien Stephen Hawking, entourés de symboles occultes.

Si certains internautes ont rapidement souligné le caractère douteux de ces images, d'autres les considèrent comme authentiques, ou estiment que, vraies ou fausses, elles "représentaient" des "horreurs qu'ils ont commis".

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Capture d'écran prise le 19/02/2026 sur Facebook. Croix rouge et symboles IA ajoutés par l'AFP.

Ces publications sont apparues peu avant l'annonce d'auditions à huis clos de Bill et Hillary Clinton par une commission du Congrès américain, en raison des liens d'amitié de l'ancien président avec le criminel sexuel (lien archivé ici).

L'ancien président Bill Clinton - dont le nom apparaît des milliers de fois dans les Epstein Files, a voyagé à plusieurs reprises à bord du jet privé de Jeffrey Epstein et a été photographié de nombreuses fois en sa compagnie (1, 2) - avait affirmé en 2019 ne pas lui avoir parlé depuis plus d'une décennie, et a toujours nié avoir eu connaissance de ses crimes. Hillary Clinton, dont le nom figure dans une centaine de documents, a assuré n'avoir eu aucune interaction significative avec M. Epstein, ne jamais avoir voyagé à bord de son avion ni visité son île. 

Quant au nom de Bill Gates, il apparaît plus de 2.400 fois dans les fichiers. En revanche, une recherche du nom de Stephen Hawking ne donne aucun résultat pertinent dans les documents rendus publics (lien archivé ici).

Les images virales montrant ces personnalités réunies ont en réalité été générées par IA, comme le suggèrent plusieurs incohérences visuelles (corps de chèvres fusionnés, visages flous ou asymétriques ou encore mains déformées).

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Captures d'écran de deux images générées par IA. Symboles IA et encadrés rouges, mettant en évidence les incohérences visuelles, ajoutés par l'AFP.

L'un des clichés affiche la date du 26 octobre 2019 ("OCT 26 '19 23:47"), alors que Jeffrey Epstein est décédé en août 2019. Stephen Hawking, lui, est mort le 14 mars 2018 (lien archivé ici).

Une recherche d'image inversée sur Google et une consultation de la rubrique "À propos de cette image" indiquent que chacune de ces images (1, 2, 3, 4) a été "créée avec l'IA de Google".

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Captures d'écran prises le 19/02/2026 sur Google. Symboles IA et encadrés verts ajoutés par l'AFP.

Cela se confirme en utilisant l'outil de détection du filigrane SynthID, qui permet d'identifier les contenus produits par l'IA de Google (liens archivés ici).

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Captures d'écran prises le 19/02/2026 de l'analyse de SynthID, montrant que les images ont été générées par intelligence artificielle (IA) avec Google AI. Symboles IA ajoutés par l'AFP.

Les premières occurrences de ces images (1, 2, 3, 4) remontent au 6 février sur Instagram. Le compte à l'origine de leur publication, "@lildoge_mars", se présente comme un "créateur numérique" intéressé par l'IA ("AI") et publie régulièrement d'autres montages mettant en scène des célébrités (P Diddy, Kanye West, Donald Trump, Kim Jong Un).

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Captures d'écran prises le 19/02/2026 sur Instagram. Symboles IA et encadré vert ajoutés par l'AFP.

Dans les Epstein Files, la mention de "rituel sacrificiel" figure dans le résumé d'un entretien entre un témoin anonyme et des agents de la police fédérale (FBI) en 2019, comme souligné par nos confrères de France 24 (liens archivés ici et ici). Ce témoin assurait avoir été "violé" par Jeffrey Epstein, Bill Clinton et George H. W. Bush (père).

Toutefois, dans le mail signé d'un agent du FBI et daté du 28 août 2019, il est indiqué que ce témoin "n'a fourni AUCUNE preuve, information corroborante ni témoin pouvant être contacté" à l'époque des faits, pouvant confirmer ses déclarations.

Entre "rituel satanique" et exposition artistique

Une publication Facebook datée du 2 février affirme que des images montrant la chanteuse Lady Gaga avec une cuillère dans la bouche, tandis que l'artiste performeuse serbe Marina Abramović fait glisser une cuillère vers une silhouette humaine allongée dans un récipient rempli d'un liquide rouge foncé, illustreraient "l'un des plus sombres rituels pratiqués par les fidèles de Baal [divinité païenne rivale de Dieu dans la Bible, NDLR] qui ont visité l'île d'Epstein" (lien archivé ici).

Devenues virales, ces images circulent dans plusieurs langues, notamment en arabe, en indonésien et en portugais.

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Capture d'écran prise le 25/02/2026 sur Facebook. Croix rouge et floutage ajoutés par l'AFP.

Lady Gaga est mentionnée dans certains courriels figurant dans les Epstein files, en lien avec un concert donné à New York en 2011. Marina Abramović apparaît également dans des échanges relatifs à une exposition artistique en 2014. Toutefois, aucune de ces mentions ne fait référence à des "rituels sataniques".

Une recherche d'image inversée permet de retrouver l'un des clichés, publié en novembre 2024 sur Instagram : "Lady Gaga et Marina Abramovic découvrent le troublant 'Funérailles de Miel' de Lisa Lozano - une performance où un corps repose immergé dans une cuve de miel de la taille d'un cercueil, invitant les spectateurs à goûter", peut-on lire en anglais dans la description (lien archivé ici).

Une recherche par mots-clés a permis à l'AFP de retrouver la version haute résolution disponible sur le site de l'agence photo américaine Getty Images, précisant que Lady Gaga et Marina Abramović assistaient à la 20ème soirée caritative estivale annuelle du Watermill Center, le 27 juillet 2013 à Water Mill, dans l'Etat de New York (liens archivés ici, ici, ici et ici).

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Capture d'écran prise le 20/02/2026 sur Getty Images. Encadré vert et floutage ajoutés par l'AFP.

L'événement, intitulé "Devil's Heaven" ("Paradis du diable" en français), présentait des performances artistiques, dont certaines incluant des corps nus dans des installations visuelles.

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Capture d'écran prise le 20/02/2026 sur WWD. Encadré vert et floutage ajoutés par l'AFP.

Des photographies de la préparation et du déroulement de l'exposition sont disponibles sur le compte Flickr du Watermill Center et couvert par plusieurs pages de critiques d'art et de société (liens archivés ici, ici et ici).

Aucun élément ne relie ces images à des soirées organisées par Jeffrey Epstein.

Un "bébé entre deux poulets"?

"L'affaire Jeffrey Epstein est l'un des scandales les plus retentissants de ces dernières années, mêlant abus 6 [sexuels, NDLR], réseau de pouvoir et révélations explosives", peut-on entendre dans une vidéo TikTok, partagée des milliers de fois et cumulant près de 2 millions de vues depuis le 5 février. Dès les premières secondes, on y voit l'image de deux poulets crus, entre lesquels apparaît ce qui semble être un petit corps humain, allongé sur le dos, jambes écartées.

"Une image retouchée des dossiers d'Epstein montre ce qui semble être un bébé entre deux morceaux de poulet", peut-on lire, en portugais, dans cet extrait, présenté comme une prétendue preuve de cannibalisme. Cette interprétation est relayée par des internautes dans plusieurs langues, notamment en anglais, arabebengali, chinois, espagnolmalayalam, portugais et turc.

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Capture d'écran prise le 20/02/2026 sur TikTok. Croix rouge ajoutée par l'AFP.

Cette image est en réalité un photomontage ancien

Une recherche d'image inversée mène à un commentaire publié sur X, dans lequel une internaute affirme que l'image figurerait dans un document des archives Epstein identifié sous le numéro "EFTA01645970".

Si le lien vers ce dossier n'est plus actif, l'AFP a retrouvé, grâce à WayBack Machine, une version archivée (attention, contenu pouvant être choquant) du fichier "EFTA01646032" (page 63), permettant de consulter le contenu original.

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Capture d'écran prise le 25/02/2026 de la page 63 du document archivé "EFTA01646032", présent dans les Epstein Files. Encadré vert ajouté par l'AFP.

En effectuant une recherche par mots-clés à partir du copyright visible sur l'image ("Harald Seiwert"), l'AFP a retrouvé l'œuvre originale (attention, contenu pouvant être choquant), intitulée "Poulet" et réalisée en 2002 aux Pays-Bas (lien archivé ici).

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Avertissement sur le contenu

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Capture d'écran prise le 20/02/2026 sur le profil YouPic du photographe néerlandais Harald Seiwert. Floutage et encadrés verts ajoutés par l'AFP.

Selon sa description, il s'agit d'un collage photographique présenté en 2004 à un concours publicitaire organisé par l'Association végétarienne italienne - un élément confirmé par l'auteur de l'image dans un courriel adressé à l'AFP (lien archivé ici).

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Photos envoyées par le photographe Harald Seiwert à l'AFP, le 20 février 2026. Floutage et encadré noir ajoutés par l'AFP.

Contacté le 20 février, le photographe Harald Seiwert a précisé à l'AFP que le modèle était un ami britannique vivant à Amsterdam, âgé d'une "trentaine d'années" au moment de la séance photo (lien archivé ici). L'artiste explique que l'image faisait partie d'une "série de photographies d'art gay" réalisée dans le style de ses "héros artistiques Robert Mapplethorpe et du photographe néerlandais Erwin Olaf", qui ont pour habitude de mêler "nudité" et "humour provocateur".

Harald Seiwert raconte que le concept est né d'une plaisanterie : "L'idée de cette photo m'est venue après une conversation avec un ami [...]. Lorsque nous avons évoqué la position du missionnaire, il a dit : 'On dirait toujours un poulet, prêt à être consommé'. C'est ainsi qu'est née l'idée de créer un collage montrant deux poulets encadrant un homme dans une position similaire".

L'artiste a ensuite combiné, à l'aide de Photoshop, une photographie de deux poulets crus et celle d'un homme nu, en ajustant la teinte de la peau de ce dernier afin qu'elle se rapproche de celle des volailles.

Exposée en Europe et aux Etats-Unis, publiée dans un livre et utilisée dans une campagne contre la consommation de viande, l'œuvre a depuis été détournée de son sens initial. Harald Seiwert s'est dit "surpris et choqué" de voir son travail associé aux Epstein Files, mais aussi "triste" de constater qu'il avait été récupéré au profit de théories complotistes : "Quelqu'un m'a abordé en disant : 'Je ne te crois pas. Il y a peut-être autre chose derrière cette photo'. Ma réponse a été : 'Réfléchis-y. Quel photographe ou artiste prendrait une photo illégale ou criminelle et laisserait son nom accompagné d'un copyright bien visible ?'"

Retrouvez l'ensemble des articles de vérification de l'AFP consacrés à l'affaire Epstein ici.

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