(AFP / Johannes Eisele)

Affaire Epstein: non, cette liste de "déviants sexuels" ne figure pas dans le dossier judiciaire

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Des publications partagées sur Facebook relaient une liste de 89 personnalités américaines accusées d’être "des déviants sexuels/prédateurs d'enfants". Selon les internautes, cette liste aurait été rendue publique dans le cadre de l'instruction judiciaire visant Ghislaine Maxwell, ex-collaboratrice de Jeffrey Epstein, jugée pour trafic de mineurs. Des documents ont bien été rendus publics dans le cadre de cette procédure mais l’AFP n’a pas trouvé de trace de cette liste dans les documents déclassifiés. 

"Les dossiers de Giselle Maxwells ont été décachetés hier. Cette liste de 89 politiciens qui sont également des déviants sexuels/prédateurs d'enfants est à la fois choquante et déchirante", s’indigne l’auteur de cette publication partagée près de 800 fois depuis début août. Dans cette liste, on retrouve notamment les noms de Harvey Weinstein et de Roman Polanski. 

Capture d’écran réalisée le 26 août 2020 sur Facebook

Cette publication a été partagée plusieurs centaines de fois sur Facebook en France et en Belgique depuis début août. Elle a également été publiée le 15 août 2020 sur le site Qactus, qui relaie des théories conspirationnistes et dont le Q fait référence à Qanon, une mouvance complotiste de l’extrême-droite américaine. 

Il s'agit en fait de la traduction d'une publication en anglais partagée plus de 16.000 fois aux Etats-Unis depuis le 31 juillet. Comme dans les publications en français, le prénom et le nom de Ghislaine Maxwell y sont mal orthographiés.

Le 30 juillet 2020, une série de documents relatifs à une action au civil intentée en 2015 contre Jeffrey Epstein ont bien été déclassifiés. Ils serviront dans le cadre d’une procédure juridique précédant le procès de Ghislaine Maxwell.

Cependant, les noms contenus dans cette liste ne figurent pas dans les documents rendus publics, d’après les recherches de l’AFP qui ne les a pas trouvés non plus dans le "carnet noir" de Jeffrey Epstein. 

Des listes liées au réseau de Jeffrey Epstein existent, mais ces noms n’y figurent pas

Ghislaine Maxwell, ancienne collaboratrice et ex-compagne de Jeffrey Epstein, a été arrêtée le 2 juillet dans le New Hampshire après un an de cavale. Elle est visée par six chefs d’inculpation, dont l’incitation à des actes sexuels illégaux, et le fait d’avoir "aidé, facilité et contribué aux agressions sur mineures de Jeffrey Epstein", de 1994 à 1997.

Elle est également accusée d’avoir menti sous serment dans le cadre d’un procès au civil en 2016. Ce sont les documents relatifs à cette action au civil intentée par Virginia Roberts Giuffre en 2015 et réglée depuis, qui ont été déclassifiés le 30 juillet 2020, comme nous l'écrivions dans cette dépêche. 

Ces documents ont été rendus publics par la juge fédérale de Manhattan, afin de servir dans le cadre du procès de Ghislaine Maxwell qui doit s’ouvrir le 12 juillet 2021. 

On peut les consulter sur le site américain de partage de documents SCRIBD et sur le site de la NPR, principal réseau de radiodiffusion non commercial et de service public des États-Unis.

Dans ces 683 pages de documents, l’AFP n’a trouvé aucune liste ressemblant à celle de cette publication. Virgina Roberts Giuffre affirme avoir été forcée à avoir des relations sexuelles avec Jeffrey Epstein et d’autres hommes et  mentionne entre autre le prince Andrew et l’avocat Alan Dershowitz. Des noms qui ne figurent pas dans la liste relayée dans les publications Facebook. Les autres noms cités dans ces publications n’apparaissent pas dans ces documents. 

Deux dépositions liées à cette action au civil n’ont pas été rendues publiques. 

Comme mentionné par nos collègues de Snopes, des listes existent bel et bien en lien avec l’affaire Jeffrey Epstein. L’une est constituée des noms et adresses contenus dans le "carnet noir" de Jeffrey Epstein, dans lequel il consignait entre autres certains contacts soupçonnés d’être impliqués dans son réseau de trafic sexuel. Encore une fois, selon les recoupements de l’AFP, aucun des noms de cette publication n’apparaît dans ce carnet noir.  

Cependant, tous les noms figurant dans ce carnet ne sont pas forcément liés au réseau de trafic sexuel organisé par Jeffrey Epstein et toutes les personnes impliquées n’y figurent pas: l’AFP n’a par exemple pas trouvé de trace d’Alan Dershowitz, pourtant avocat et ami proche de Jeffrey Epstein. 

Des personnalités accusées ou condamnées pour des agressions 

Parmi les 89 noms contenus dans ces publications, on trouve Harvey Weinstein, producteur de cinéma condamné pour viol et agressions sexuelles, Roman Polanski, réalisateur accusé à plusieurs reprises de viols, ou encore Asia Argento, une actrice engagée dans le mouvement MeToo, accusée par l’acteur Jimmy Benett d'agression sexuelle alors qu’il était encore mineur. 

On trouve également des Français comme Jean-Paul Mulot, représentant permanent de la région Hauts-de-France au Royaume-Uni ou Jean-Luc Brunel, fondateur des agences de mannequinat Karin Models, accusé de viol par l’une de ses anciennes mannequins.

D’autres noms sont moins connus du public français: Charles Wade, un des organisateurs du mouvement Black Lives Matter en 2016, accusé d’avoir prostitué une jeune fille de 17 ans, Jon Grunseth, candidat au poste de gouverneur du Minnesota accusé en 1990 d’avoir nagé nu avec quatre filles mineures et d’avoir tenté de retirer son maillot à l’une d’elles. 

Cette publication regroupe donc des accusations et condamnations relayées dans les médias ces trente dernières années, mais celles-ci n’ont pas de lien particulier entre elles, et cette liste ne figure pas dans les documents liés au procès de Ghislaine Maxwell.

Certaines sont par ailleurs incorrectes : Gerry Studds, par exemple, n'a pas été inquiété pour avoir eu des relations sexuelles avec une page mais avec un page, en 1973. Il n’a pas non plus été "censuré par la Chambre des représentants", une traduction littérale de l’anglais, mais  "blâmé".

Jeffrey Epstein a été arrêté le 6 juillet 2019 pour avoir organisé de 2002 à 2005 au moins, un réseau de trafic sexuel constitué de dizaines de jeunes filles, certaines mineures, sous son emprise. Il s’est suicidé le 10 août 2019, dans sa cellule. Son procès aurait dû s’ouvrir en juin dernier. 

 
Marie Genries