
Attention à ces prétendues astuces pour se débarrasser des frelons avec des nids en crochet
- Publié le 18 juillet 2024 à 17:03
- Lecture : 11 min
- Par : Claire-Line NASS, AFP France
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"J'avais souvent des nids de frelons à proximité de ma terrasse pendant de nombreuses années. Après avoir lu que les frelons étaient territoriaux et qu'ils ne s'aventuraient pas dans les zones où des nids étaient déjà présents, j'ai décidé d'en faire un faux en crochet. Le résultat est assez incroyable : Depuis que j'ai mis mon faux nid de frelons, il n'y en a pas eu un seul ! Et beaucoup moins de frelons en conséquence !", assure une publication partagée près de 3.000 fois sur Facebook depuis le 7 juillet.
Des dizaines d'autres posts avec un message identique (comme ici ou ici) ont été diffusés sur Facebook et LinkedIn depuis début juillet 2024, en français mais aussi en allemand ou en anglais, collectant chacune des centaines voire des milliers de partages.
Le fait que des dizaines de comptes différents s'approprient le message peut d'ores et déjà mettre en doute quant au fait qu'il s'agisse d'une réelle anecdote "personnelle" racontée par un internaute.
L'occurrence de l'image la plus ancienne que l'AFP a pu trouver date d'avril 2020 et avait été diffusée par une internaute indiquant être basée dans l'Etat américain du Maine.

De telles rumeurs circulent ainsi depuis plusieurs années, alimentant en parallèle la commercialisation de tels "leurres". En cherchant les termes "nid de frelon crochet" sur Google, on peut en effet trouver plusieurs sites de vente en ligne (comme Etsy ou Amazon) en proposant, à des prix allant de quelques euros à plusieurs dizaines, prétendant qu'ils permettraient de se débarrasser pour de bon des frelons.
Ces publications sont diffusées alors que la présence de frelons à pattes jaunes, aussi dits frelons asiatiques, une espèce invasive en Europe, s'est largement élargie en France depuis qu'ils ont été introduits involontairement dans l'Hérault il y a vingt ans.
En 2023 pour la première fois, des frelons à pattes jaunes avaient été recensés dans tous les départements français métropolitains, selon une page dédiée du site du Muséum national d'Histoire naturelle (MNHN, lien archivé ici).
Ces derniers ne sont pas plus dangereux pour les humains que d'autres espèces d'hyménoptères (comme les guêpes ou abeilles), selon le MNHN, mais en tant qu'espèce invasive, ils constituent une menace pour la biodiversité, car ils s'accaparent de la nourriture et peuvent aussi se nourrir d'abeilles.
En avril 2024, le Sénat avait voté pour l'instauration d'un plan national de lutte contre la prolifération du frelon asiatique comportant un cadre d'indemnisation pour les exploitants touchés, répondant à des demandes d'organisations d'apiculteurs.
Le frelon asiatique serait responsable, selon des estimations, "d'environ 20% de la mortalité dans les ruchers", soit une perte annuelle de "12 millions d'euros" pour la filière apicole, comme détaillé dans cette dépêche (archivée ici) de l'AFP.
Mais le contenu véhiculé dans les messages diffusés sur les réseaux sociaux est trompeur : selon plusieurs spécialistes interrogés par l'AFP, aucune donnée ou observation scientifique ne permet d'étayer le fait que placer des nids en crochet pourrait repousser les frelons. En réalité, c'est plutôt la présence d'autres frelons qui pourrait les dissuader de s'installer, et non un nid vide ou autre leurre.
Plusieurs spécialistes interrogés début juillet par le média dédié aux vérifications légales Les Surligneurs (lien archivé ici) avait aussi conclu que ces rumeurs étaient infondées.
L'équipe anglophone de l'AFP avait également vérifié pendant l'été 2022 des rumeurs semblables mais tout aussi trompeuses sur des "sacs en papier" visant à repousser l'installation de guêpes.

Une solution "pas efficace" pour se débarrasser des frelons
Le message de la publication virale, qui ne cite pas de source scientifique pour étayer ses propos, est trompeur, selon Quentin Rome, chargé de mission "Frelon asiatique & Hyménoptères" et responsable scientifique des collections "Formicidae & Vespidae" de l'unité de recherches PatriNat de l'OFB, du MNHN, du CNRS et de l'IRD, auprès de l'AFP le 17 juillet.
"Cette solution n'est pas efficace pour se débarrasser des frelons", assure-t-il, précisant que ces derniers "ne sont pas particulièrement territoriaux", et qu'il est possible de "trouver occasionnellement plusieurs nids à quelques mètres les uns des autres".
"Il y a confusion avec le fait que les reines fondatrices se volent souvent les nids entre elles au printemps et qu'il peut y avoir bagarres sur les sites de chasse. Si les frelons confondaient ce nid avec un vrai, il y aurait donc, à l'inverse, un risque accru d'installation d'un nouveau nid à proximité", développe le spécialiste, qui note néanmoins "préfére[r] que les particuliers fassent du tricot plutôt que de poser des pièges particulièrement peu sélectifs et donc grandement dommageable à la biodiversité".
L'utilisation de pièges non sélectifs pouvant être trouvés dans le commerce ou fabriqués, qui capturent et tuent d'autres insectes volants, est en effet critiqué (lien archivé ici) par les spécialistes pour son impact sur la biodiversité.
D'autres solutions, comme le piégeage sélectif, la capture des reines reproductrices dans certains cadres particuliers, ou encore la destruction de nids existent pour se débarrasser de colonies localement, mais comme rappelé dans une fiche (archivée ici) réalisée par la préfecture de la Vienne, il n'est aujourd'hui "plus possible d'éradiquer" le frelon asiatique, présent sur tout le territoire métropolitain.
Eric Darrouzet, enseignant-chercheur et maître de conférences à l'université de Tours, dit aussi "ne pas croire" au fonctionnement de l'idée du nid au crochet, même s'il souligne qu'elle n'est pas néfaste en tant que telle, auprès de l'AFP le 17 juillet.
"Il existe des nids construits sur des anciens nids vides, donc même la présence d'un vrai nid vide n'empêcherait pas la venue d'une nouvelle colonie. Ce qui peut l'empêcher, c'est qu'il y ait déjà des frelons sur le site", résume-t-il.

Laurence Berville, chercheuse spécialisée dans l'étude des dynamiques des populations et des espèces, qui a notamment travaillé sur les frelons, ajoute aussi qu'"à [s]a connaissance, il n'y a aucune étude scientifique sur l'impact de ces nids [en crochet, NDLR] sur la présence ou l'absence de nids de frelons", le 17 juillet à l'AFP.
Elle ajoute que les frelons ne sont "territoriaux" que "dans une certaine limite", précisant que "dans les zones à forte densité de frelons, comme en Espagne ou au Portugal, il n'est pas rare de voir plusieurs nids à moins d'une centaine de mètres les uns des autres. En France, c'est plus rare, mais pas impossible".
"Les frelons utilisent surtout les odeurs, plus que la vue. Ainsi, si un nid en crochet est observé par une reine (c'est elle qui choisit la position du premier nid), elle ne verra pas un nid d'une concurrente mais une 'boule', surtout si aucun individu ne le défend. Il arrive souvent, sous abri, qu'un vieux nid (un vrai, vide) reste d'une année sur l'autre. De nouvelles reines viennent quand même faire un nid à côté", détaille aussi la spécialiste, qui témoigne avoir "observé, chez un agriculteur, trois nids de frelons 'européens' (de trois années différentes) à moins de 10 cm les uns des autres".
Les nids de frelons
En France, il existe plusieurs espèces de frelons, les plus communs étant le frelon dit européen (vespa crabro) et le frelon dit asiatique ou à pattes jaunes (vespa velutina). En 2021, le frelon dit oriental (vespa orientalis) a aussi été détecté à Marseille et depuis dans d'autres villes du sud-est de la France, selon le site du MNHN.
Les frelons dits européens sont "plutôt gros, rayés de jaune et noir", tandis que les frelons dits asiatiques sont "plus petits, plutôt sombres, et ont une bande orangée sur l'abdomen et le bout des pattes jaunes", illustre Eric Darrouzet.

Tous fabriquent des nids "avec une technique ingénieuse utilisant principalement du bois mâché et de la salive", explique Laurence Berville. L'état du nid est "constamment" surveillé par les frelons, qui "le réparent en ajoutant du nouveau matériau au besoin et le nettoient pour prévenir les infections et les parasites".
D'abord, "la reine choisit un emplacement adéquat pour construire le nid. Cela peut être dans un arbre, sous un toit, dans une grange, ou tout autre endroit abrité et sécurisé", ensuite, les frelons récoltent les matériaux pour fabriquer leur nid : ils "grattent le bois des arbres, des poteaux, ou d'autres structures en bois avec leurs mandibules. Ils mâchent le bois jusqu'à ce qu'il soit réduit en une pulpe fibreuse", développe la chercheuse.
Cette pulpe de bois est ensuite "mélangée avec la salive des frelons, ce qui forme une pâte collante et malléable. Ce matériau est souvent appelé 'papier' à cause de sa texture semblable à celle du papier mâché", et enfin, "la reine commence par construire une petite structure en forme de tige qui sert de fondation. Elle accroche cette tige à l'endroit choisi", ajoute-t-elle.
"A mesure que la colonie croît, les ouvrières prennent le relais et continuent d'agrandir le nid. Elles ajoutent de nouvelles couches de cellules et construisent une enveloppe externe protectrice faite de plusieurs couches de pulpe de bois. Le nid est conçu avec une structure ventilée et isolée pour maintenir une température et une humidité stables à l'intérieur. Les couches de 'papier' permettent une bonne circulation de l'air tout en protégeant les occupants des intempéries", conclut Laurence Berville.

Les nids des frelons dits asiatiques sont généralement "construits de manière visible", et ont une forme "sphérique" généralement "de taille plus grande qu'un ballon de rugby", tandis que les nids des frelons dits européens ont une forme plutôt "cylindrique" et se trouvent souvent dans des cavités ou des abris, détaille Eric Darrouzet.
Les nids des frelons asiatiques "peuvent atteindre jusqu'à un mètre de haut et 80 centimètres de diamètre quand ils sont fixés", et un nid peut accueillir d'une dizaine à un millier d'individus pour les plus larges, précise le site du MNHN,
Faire appel à des professionnels pour détruire les nids
La présence d'un nid de frelons peut dans certains cas représenter un danger et nécessiter l'intervention de professionnels, notent les spécialistes interrogés par l'AFP.
"Le frelon d'Europe, Vespa crabro, est également nocturne et peut donc entrer dans les habitation la nuit, attiré par les lumières. Malgré leur mauvaise réputation, les frelons, si l'on ne dérange pas leur nid, sont plutôt indifférents à notre présence. Le risque se présentera pour un nid dans une haie ou dans le sol qui pourraient être dérangé lors de travaux, ou pour un nid installé sur un lieu de passage ou au niveau d'une fenêtre", explique Quentin Rome.
Néanmoins, "lorsqu'ils sentent leur nid menacé, [les frelons, NDLR] peuvent devenir très agressifs. Ils attaquent en groupe pour défendre leur colonie, ce qui peut mener à de multiples piqûres en peu de temps. Contrairement aux abeilles, un individu peut piquer plusieurs fois", ajoute Laurence Berville.
"Le venin de frelon est potentiellement dangereux pour tous. Les piqûres sont douloureuses et peuvent provoquer des réactions locales sévères, telles que rougeur, gonflement et douleur intense. Le plus grand danger réside dans la possibilité de réactions allergiques", qui peuvent "varier de légères à graves et, dans les cas extrêmes, provoquer un choc anaphylactique, qui est une urgence médicale potentiellement mortelle", abonde-t-elle.
Plusieurs décès survenus à la suite de piqûres de frelons asiatiques ont par ailleurs été relatés dans des médias locaux ces dernières années, comme ici en 2023 dans l'Eure ou là en Franche-Comté.
C'est pourquoi "un nid de frelons situé près des habitations, des zones de travail ou des espaces de loisirs présente un risque accru", note Laurence Berville "sauf si le nid est découvert entre mi-décembre et mars. Il est alors déjà vide" (en hiver, seules les reines des colonies survivent, comme expliqué dans cette émission de France Bleu Vaucluse).
La chercheuse souligne par ailleurs qu'il convient dans tous les cas de "faire appel à des professionnels pour retirer les nids de frelons en toute sécurité".

En cas de découverte de nid de frelons "susceptible de poser un risque sanitaire", il en effet recommandé de ne pas tenter de s'en approcher soi-même et de faire appel à des spécialistes, détaille Eric Darrouzet.
"D'abord, il est recommandé de le signaler à la mairie", particulièrement s'il s'agit de frelons dits asiatiques, souligne-t-il, précisant néanmoins que "le prix de la destruction revient au propriétaire" du terrain sur lequel se trouve le nid, et ajoutant que "certaines communes ou départements proposent des aides financières".
"Si l'on trouve un nid chez soi, nous conseillons de respecter une distance de 5 mètres, et si gênant, de le faire détruire", confirme aussi Quentin Rome, renvoyant vers le site du MNHN qui recense sur une page (archivée ici) dédiée les précautions à prendre face à un nid de frelons.
