Non, cette vidéo ne montre pas des militaires français à Odessa

La France soutient l'Ukraine envahie par la Russie en lui fournissant du matériel ou dispensant des formations, à l'instar de nombreux autres pays. Les propos attribués en mars à Emmanuel Macron par le journal Le Monde selon lesquels des militaires français devront être déployés sous peu à Odessa pour soutenir l'Ukraine ont entraîné de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux. Une vidéo diffusée fin avril affirme dévoiler l'arrivée de militaires français dans la ville ukrainienne du bord de la mer Noire. C'est faux, elle a été tournée en Pologne avant le mois d'avril et ne montre pas du matériel utilisé par la France. La position officielle de Paris est de soutenir Kiev sans affronter directement la Russie.

"Tout le week-end des rumeurs et des vidéos circulent sur les réseaux sur l'arrivée de troupes françaises à Odessa, en Ukraine. Est-ce vrai ? Nos députés et sénateurs sont-ils informés ?" s'interroge sur X Silvano Trotta dont les allégations trompeuses ont déjà été vérifiées à plusieurs reprises par l'AFP (comme ici, ici et ici), en partageant une vidéo montrant des camions militaires transportant des équipements sur une route anonyme, dont la légende, en anglais, affirme : "les premières troupes français arrivent à Odessa!!!".

"Les troupes françaises se déploient à Odessa, en Ukraine", écrit sur Facebook une autre internaute, partageant une photo tirée de la même vidéo et un lien vers le site Hal Turner Radio Show  relais régulier d'infox, comme on peut le lire dans plusieurs articles de l'AFP (comme ici, ici et ici).

La séquence circule aussi sur YouTube et TikTok ainsi que dans plusieurs autres langues, notamment en allemand, en anglais, en tchèque et en japonais.

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Captures d'écran réalisées le 23 avril 2024 sur TikTok (à gauche) et X (à droite) de comptes diffusant la vidéo affirmant montrer l'arrivée de militaires français à Odessa

La vidéo est tournée depuis l'intérieur d'un véhicule, derrière une vitre. On distingue les marques laissées par le passage d'un essuie-glace et ce qui semble être un désodorisant d'habitacle de véhicule en forme d'arbre.

Elle dure une vingtaine de secondes pendant lesquelles on voit passer trois camions militaires transportant deux blindés à chenille et un camion avec une structure métallique faisant penser à une rampe de lancement. En arrière-plan, et entre le passage des camions, on distingue des maisons, des arbres, un poteau électrique. En haut de l'image, une légende affirme en anglais que "les premières forces françaises arrivent à Odessa", avec la date du 21 avril 2024.

La route est en travaux comme l'attestent les plots de signalisation, et il semble que la vidéo a été tournée depuis l'intérieur d'un engin de chantier, dont on distingue la carrosserie jaune. Les dernières secondes de la vidéo montre une carte du sud de l'Ukraine sur laquelle est superposée une publication sur X d'une journaliste de Politico, Lara Seligman, sans rapport direct avec la France puisqu'elle concerne l'aide américaine à Kiev (archivé ici), dans le cadre du vote par les parlementaires américains d'un nouveau paquet d'aide.

Une voix off assure qu'"aujourd'hui, nous avons reçu un rapport selon lequel les 1.000 premiers soldats français sont arrivés dans la région d'Odessa et, très probablement, dans quelques jours supplémentaires, un lot supplémentaire de soldats français arrivera dans la région. Bien sûr, 2.000 soldats ne suffisent pas, mais 2.000 soldats suffisent pour libérer certains soldats ukrainiens qui pourraient être envoyés plus loin sur la ligne de contact".

Route polonaise

En effectuant une recherche d'image inversée à l'aide de Google Lens, l'AFP a pu remonter jusqu'à cette vidéo publiée sur Facebook le 20 mars, soit un mois avant la date supposée d'arrivée des troupes françaises à Odessa.

Contrairement à la vidéo virale, celle-ci ne comporte ni légende surimprimée, ni carte de l'Ukraine avec le message X de la journaliste de Politico à la fin.

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Capture d'écran de Facebook réalisée le 23 avril 2024 de la vidéo examinée par l'AFP. Encadrée en rouge, la date de diffusion du 20 mars.

Le compte qui partage cette séquence ne précise pas où et quand elle a été filmée, et son profil ne donne pas plus d'information sur sa localisation.

Seule certitude : cet utilisateur partage des messages en polonais. En faisant une recherche Google avec son nom, l'aperçu de résultat de sa page Facebook donne des informations invisibles sur la page proprement dite. On apprend ainsi qu'il habiterait à Elk, une ville de l'est de la Pologne. 

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Capture d'écran d'une recherche Google réalisée le 23 avril 2024.

Sur la vidéo, plusieurs éléments distinctifs ont permis aux équipes de l'AFP à Paris et à Varsovie de situer précisément le lieu de tournage.

Tout d'abord, l'examen des plaques d'immatriculation des camions militaires. Elles sont floues et difficilement lisibles, mais il est possible de deviner que celles des camions 2 et 3 (dans l'ordre d'apparition) commencent toutes deux par les lettres UG, suivies de cinq chiffres.  

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Capture d'écran réalisée sur Youtube le 23 avril 2024

Dans la nomenclature des immatriculations polonaises, les lettres UG correspondent à l'armée polonaise. La lettre U désigne un véhicule militaire, la lettre qui la suit définit sa catégorie.

En recherchant sur Google "polish military trucks", il est possible de trouver plusieurs photographies de camions de l'armée polonaise, comme sur ces sites de ventes de photographies à la pièce ci-dessous, montrant un camion de l'armée dans un port de la Baltique en juillet 2023, ou dans la ville de Sanok en août 2023, confortant l'hypothèse qu'il s'agit de matériel polonais (liens archivés ici et ici).

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Captures d'écran de deux sites de ventes de photographies à la pièce réalisées le 24 avril 2024 montrant des camions militaires polonais avec leur plaque d'immatriculation.

Deuxième élément visuel distinctif de la vidéo : à plusieurs reprises, on aperçoit devant une des maisons une affiche, qui pourrait être un panneau publicitaire ou une affiche électorale, une hypothèse plausible puisqu'il y a eu des élections locales les 7 et 21 avril en Pologne.

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Capture d'écran réalisée sur Youtube le 24 avril 2024

Le bureau de l'AFP à Varsovie a contacté l'équipe de campagne du maire d'Elk, ville d'où serait originaire le compte qui a diffusé le premier la vidéo du convoi militaire. Andrzej Babicz, membre de l’équipe électorale de Tomasz Osewski, vainqueur des dernières élections communales d’avril, a confirmé qu’il s’agit bien de l’affiche du maire (lien archivé ici).

Selon l'équipe de l'AFP en Pologne, il existe des terrains militaires autour de la ville d'Elk et les travaux visibles sur la vidéo pourrait correspondre à un chantier en cours sur la route 65 au niveau du village de Wityny, au nord de la ville.

L'utilisation de l'outil "Street View" de Google Maps soutient cette hypothèse. Sur les images prises en 2019, on reconnaît, malgré la végétation beaucoup plus abondante, les mêmes maisons, le poteau électrique ainsi que le marquage au sol désignant un arrêt de bus (lien archivé ici).

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Comparaison entre la vidéo partagée sur Facebook (à gauche) et Google Maps (à droite), captures d'écran réalisées le 24 avril 2024
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Comparaison entre la vidéo partagée sur Facebook (à gauche) et Google Maps (à droite), captures d'écran réalisées le 24 avril 2024

Mardi 23 avril, les équipes du maire d'Elk étaient en train de procéder au démontage des affiches, deux jours après le deuxième tour des élections, et ont fait parvenir à l'AFP une photographie des lieux avec l'affiche électorale toujours accrochée.

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Comparaison entre la vidéo partagée sur Facebook (à gauche) et une photo du lieu prise le 23 avril 2024 (à droite)

On y retrouve les mêmes bâtiment, affiche et arbre, ainsi que le poteau électrique surmonté d'un nid de cigogne.

L'ensemble de ces indices permet de conclure que la vidéo a bien été tournée en Pologne près de la ville d'Elk et non à Odessa en Ukraine.

Matériel incompatible avec l'armée française

Par ailleurs, les différents matériels visibles à l'image ne sont pas utilisés par l'armée française. 

Le camion de marque Mercedes-Benz (le deuxième à passer sur la vidéo) est un modèle Zetros 6X6. Il ne figure pas dans la liste des véhicules logistiques de l'armée française (lien archivé ici). En revanche, il est bien utilisé par l'armée polonaise, comme en atteste ces différents sites d'information polonais (liens archivés ici et ici).

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Comparaison entre la vidéo partagée sur Facebook (à gauche) et un site polonais consacré à la défense (à droite), capture d'écran réalisées le 24 avril 2024

De même pour le troisième camion, un Iveco Trakker, qui n'est pas non plus sur la liste des matériels utilisés par la France. En revanche, on retrouve le même camion encore une fois sur ce site traitant de l'actualité militaire de la Pologne (lien archivé ici).

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Comparaison entre la vidéo partagée sur Facebook (à gauche) et un site polonais consacré à la défense (à droite), capture d'écran réalisées le 24 avril 2024

De plus, ce camion Iveco transporte un équipement qui lui non plus n'a jamais été acquis par l'armée française. Il s'agit d'un camion ZIL 131, utilisé pour "transporter et charger des missiles" du système de missiles sol-air 2K12 KUB, "développé dans les années 1960 et utilisé par l'URSS et les pays du Pacte de Varsovie", comme le rapporte ce musée militaire polonais (lien archivé ici).

Créé en 1955 et dissout en 1991, le Pacte de Varsovie était une alliance militaire des pays du bloc soviétique pour faire pièce à l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (Otan), l'alliance militaire des pays occidentaux créée en 1949 (lien archivé ici). La France faisait partie de l'Otan et non du Pacte de Varsovie, contrairement à la Pologne (qui a depuis rejoint l'Otan).

Propos attribués à Emmanuel Macron

Les publications sur les réseaux sociaux à propos de l'envoi de troupes françaises à Odessa font écho à des propos attribués au président Emmanuel Macron par le journal Le Monde le 14 mars, dans le cadre d'un papier sur l'évolution du positionnement du président français par rapport à la Russie (lien archivé ici).

"De toute façon, dans l’année qui vient, je vais devoir envoyer des mecs à Odessa", aurait déclaré le président selon des propos rapportés au journal, qui n'ont jamais été confirmés par l'Elysée. Fin février, il avait affirmé publiquement qu'il ne fallait pas exclure l'envoi de militaires occidentaux en Ukraine.

Ces déclarations ont marqué un virage diplomatique puisque depuis plusieurs années et au début de l'invasion de 2022, la France a multiplié les déclarations pour tenter de maintenir un dialogue et se poser en médiatrice. Pour autant, "jamais nous ne mènerons d'offensive, jamais nous ne prendrons l'initiative. La France est une force de paix", a assuré Emmanuel Macron le 14 mars à la télévision (lien archivé ici). 

Ce positionnement français a été à l'origine d'une accentuation des tentatives de désinformation autour de la politique française vis-à-vis de la guerre, généralement initiées sur des chaînes Telegram russes avant de passer dans la sphère française ou occidentale, comme l'a relaté l'AFP (lien archivé ici).

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