Un dégivrage d'éolienne en Suède à l'aide d'un produit chimique toxique ? C'est trompeur

Depuis plusieurs années, les images d'un hélicoptère arrosant une pale d'éolienne d'un liquide sont partagées sur les réseaux sociaux par des internautes. Ils affirment qu'elles montrent le dégivrage d'une éolienne, en Suède, à l'aide de glycol, un antigel "catastrophique pour l'environnement", et dénoncent le bilan environnemental d'une telle pratique. Mais ces affirmations sont trompeuses : si ces images ont bien été prises en Suède, lors de la brève phase d'essai d'une solution de dégivrage par hélicoptère, le liquide utilisé était uniquement composé d'eau chaude, comme l'indiquent les différents acteurs de cet essai à l'AFP. De plus, ce test consistait à vérifier l'efficacité d'une méthode de dégivrage envisagée uniquement en dernier recours, sur des éoliennes au système de dégivrage interne défaillant ou manquant, mais pas en tant que solution première de dégivrage, ni généralisée.

"Cela se passe en Suède, le merveilleux pays de Greta. Le pays est couvert d'éoliennes car il faut éviter d'utiliser des énergies fossiles responsables du réchauffement climatique. Le problème, c'est que l'hiver, il fait très froid et les pales des éoliennes gèlent. Heureusement, les Verts Suédois ont trouvé LA solution !", affirment ironiquement les premières lignes d'un texte partagé début octobre 2023 dans une publication Facebook, illustrée par l'image d'un hélicoptère propulsant un liquide sur une pale d'éolienne.

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Capture d'écran réalisée sur Facebook le 2 novembre 2023.

"Un mélange d'eau et de glycol est chauffé pendant la nuit à l'aide d'un camion équipé d'un brûleur fioul de 260 kW. À l'aube, 44 mètres cubes d'eau à 60 degrés se trouvent dans les réservoirs et l'hélicoptère peut commencer à voler en navette vers l'éolienne dont les pales sont givrées", poursuit ce message - dont des versions quasi-identiques circulent sur Facebook (1, 2) et X (ex-Twitter) depuis plusieurs années.

"A chaque rotation, il faut 850 litres de mélange à base de glycol (antigel catastrophique pour l'environnement, et mortel si ingéré) dans un réservoir, avec un pulvérisateur à moteur thermique. Pour réussir le dégivrage, le débit doit être élevé car tout le réservoir doit être pulvérisé en deux minutes. [...] Mais attention... ne faites plus de feu de cheminée, car vous allez polluer !!!", ironise le texte.

Ces publications sous-entendent clairement qu'il s'agit là d'un système habituellement utilisé en Suède.

La vidéo accompagnant certaines de ces publications détaille cette opération étape par étape. En un peu plus d'une minute, on y voit ainsi une cuve préalablement chauffée au sol par le tuyau d'un camion citerne avant d'être hélitreuillée afin d'arroser une pale d'éolienne. Une méthode de "dégivrage aéroporté" aux bénéfices vantés par l'entreprise mentionnée à la fin de la séquence, Alpine Helicopter.

Ces publications reprennent en réalité les images d'une expérimentation menée dans un temps limité dansdeux municipalités suédoises sur la bases d'études menées entre 2014 et 2016 par l'entreprise Alpine Helicopter, sans utilisation de glycol, comme l'avait indiquédès 2021 à l'AFP le directeur général de l'entreprise, Mats Wigdren, alors que des internautes relayaient une telle image en prétendant qu'elle avait été prise en France : "Cette photo montre un de mes hélicoptères et a été prise il y a des années lors d'un projet d'essai de dégivrage avec de l'eau dans le nord de la Suède."

Joints en octobre 2023 par l'AFP, différents contributeurs à ce projet de dégivrage par hélicoptère ont eux aussi confirmé qu'il s'agissait d'une phase d'essai limitée dans le temps, et que la solution dégivrante utilisée ne contenait pas de glycol - ni aucun autre produit chimique.

"Seule de l'eau chaude a été utilisée pour ce projet"

Jan-Olov Aidanpää, professeur au sein de l'Université de technologie Luleå, spécialiste de l'énergie éolienne et membre du groupe de référence de ce projet, indiquait ainsi à l'AFP, le 30 octobre 2023 : "Seule de l'eau chaude a été utilisée, sans rien y ajouter. Cette technique a été testée comme une méthode de dernier recours, à utiliser dans le cas où les autres systèmes de dégivrage ne fonctionneraient pas. Je n'ai jamais entendu parler d'un recours à cette méthode dans un cadre plus large."

"Nous avons mené des tests sur [notre parc éolien] d'Uljabuouda, à Arjeplog. L'hélicoptère était équipé d'un système d'arrosage avec de l'eau chaude, aucun produit chimique n'était utilisé. Cette technique n'a été utilisée qu'une saison, et n'est, à notre connaissance, pas utilisée sur le marché [éolien suédois] aujourd'hui", indiquait pour sa part le 30 octobre 2023 à l'AFP Skellefteå kraft, un fournisseur suédois local d'énergie de la ville de Skellefteå, qui avait contribué au projet.

L'Agence suédoise du climat (Energimyndigheten), qui a soutenu cet essai, déclarait à l'AFP, le 31 octobre 2023 : "Seule de l'eau chaude a été utilisée pour ce projet, sans recours au glycol. [...] Les objectifs du projet étaient de développer, de tester et de prouver l'efficacité d'une méthode de dégivrage recourant à de l'eau chaude, mais aussi de développer un guide et des pratiques de routine sur le meilleur moyen d'engager un processus sécurisé et efficace de dégivrage."

Enfin, début janvier 2023, dans un article de vérification de nos confrères suédois de Källkritikbyrån (lien archivé), Hans Degerman, responsable en charge de l'énergie éolienne chez Skellefteå kraft, indiquait que cet essai n'avait jamais été renouvelé : "Cette méthode n'a été utilisée qu'au cours d'un hiver, dans le cadre d'un essai. Elle fonctionne pour faire face à un givrage très important mais n'a pas été utilisée depuis la phase d'essai, car nous dégivrons principalement [les éoliennes] en chauffant les pales de l'intérieur. La photo est souvent détournée pour relayer plusieurs affirmations, notamment le fait que c'est du glycol qui est utilisé, mais c'est faux."

Une méthode de "dégivrage de secours" détaillée dans un rapport de 2016

La vidéo utilisée dans certaines publications Facebook reprend une séquence de démonstration mise en ligne par l'entreprise Alpine Helicopter sur sa page YouTube en février 2016 (lien archivé).

Ainsi que nous l'expliquions en 2021, une recherche d'image inversée permet de retrouver la photo de l'hélicoptère dans une étude réalisée en 2016 par l'institut suédois de recherche sur l'énergie Energiforsk (lien archivé).

Ce document relatait les résultats de cette expérimentation soutenue par l'Agence de l'énergie suédoise et menée par l'entreprise Alpine Helicopter, en collaboration avec Skellefteå Kraft, à Uljabuouda, et à Boden, pendant la période hivernale.

Comme l'indique ce rapport, la plupart des éoliennes étant équipées d'un système de dégivrage interne, cette méthode de dégivrage par hélicoptère visait uniquement à tester une "méthode de dégivrage de secours" efficace, que ce soit pour pallier une panne du système interne des éoliennes équipées d'une telle solution, comme pour celles qui en sont dépourvues.

"L'eau chaude est pulvérisée sur la turbine de la même manière que pour un dégivrage d'avion, la seule différence étant que cette opération est ici réalisée dans les airs. Cette méthode, en plus d'offrir un bon rapport coût/efficacité, est meilleure pour la planète, l'absence de production d'une éolienne devant être remplacée par des sources d'énergie alternatives, telles que le charbon ou le gaz, plus nocifs pour l'environnement qu'un dégivrage par hélicoptère", poursuit le rapport.

En outre, le document précise bien que, contrairement au dégivrage d'avion, le seul liquide autorisé pour opérer sur une éolienne est l'eau chaude, "les produits chimiques et autres additifs étant interdits en raison de directives environnementales."

D'après ce récapitulatif détaillé, l'essai réalisé par Alpine Helicopter s'est avéré concluant puisqu'il a réalisé les objectifs visés, à savoir réaliser un test efficace par -20 degrés Celsius et dégivrer une turbine en 1 heure et demie - soit en moins de 2 heures, l'objectif visé pour garantir la rentabilité de la méthode.

On y apprend par ailleurs qu'il fallait compter 20 minutes pour remplir la cuve d'eau - dont les restes étaient reversés, à la fin de l'opération, dans la rivière où elle était puisée - et 6 heures pour la chauffer de 0 à 60 degrés (les pales ne pouvant supporter une température supérieure à 65-70 degrés).

Au terme de calculs sur le bilan énergétique d'une telle opération, prenant notamment en compte la consommation de carburant requise pour chauffer l'eau, l'étude concluait : "En matière de réduction des émissions de CO2, la méthode de dégivrage des pales d'éolienne par hélicoptère est une meilleure option que l'inaction. Autant d'un point de vue environnemental que financier, les éoliennes ne fournissant, le cas échéant, aucune production."

"En recourant à cette méthode [par hélicoptère], les coûts seront recouverts en 48 heures comparé à une production réduite ou inexistante [d'énergie]", poursuivait le rapport, tout en notant que "le dégivrage devrait uniquement être réalisé quand on prévoit de bonnes conditions venteuses, sans risque de givrage" et que cette technique de dégivrage ne devrait être considérée par les opérateurs d'éolienne "qu'après mûre réflexion, celle-ci n'étant pas conçue comme premier choix" pour dégivrer des pales d'éoliennes.

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Une éolienne au coucher du soleil, près de Dunkerque, en France, en décembre 2016 (illustration). ( AFP / PHILIPPE HUGUEN)

Des systèmes de dégivrage interne à l'aide d'un chauffage électrique

Enfin, le rapport précisait que cette méthode cherchait encore à obtenir le feu vert de différentes entreprises d'énergie éolienne mais que ses contacts en ce sens restaient infructueux à ce stade.

Ainsi que le soulignait le 31 octobre 2023 à l'AFP Lars Andersson, attaché de presse de l'ONG spécialisée dans la distribution d'énergie Energiföretagen Sverige (Swedenergy), "pour les pales d'éolienne modernes, la méthode habituelle, pour éviter d'avoir à les dégivrer, consiste à choisir les bons matériaux et le bon revêtement des pales, ainsi qu'à installer des dispositifs de dégivrage internes."

"Le plus courant, c'est le chauffage électrique à l'intérieur de la pale (archive) mais il existe aussi des systèmes à base d'air chaud ou encore qui combinent ces deux options. Un système de détection permet de lancer le chauffage quand il est nécessaire. Le givrage n'est pas un gros problème dans tous les environnements froids, mais surtout dans les environnements de ce genre qui connaissent des périodes de grande humidité dans l'air", conclut Lars Andersson.

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