
La France qui émet moins d'1% du CO2 mondial : attention à ce chiffre sorti de son contexte
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 08 juin 2023 à 15:02
- Mis à jour le 08 juin 2023 à 16:12
- Lecture : 7 min
- Par : Anne ROLANDIN, AFP France
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"La France contribue à hauteur de 1% des émissions de CO2 dans le monde. Si elle adoptait la plus furieuse des planifications écolo-Jancovici-Tondelier friendly, cela n'aurait probablement aucun effet sur le climat", écrit l'humoriste Gaspard Proust dans sa chronique publiée le 4 juin dans le Journal du Dimanche (JDD) (lien archivé).
Dans son argumentaire, il rebondit sur les propos de l'ingénieur spécialiste des questions climatiques Jean-Marc Jancovici. Sur l'antenne de France Inter (lien archivé), ce dernier invitait à limiter chaque personne à quatre trajets en avion sur toute une vie pour lutter contre le réchauffement climatique et anticiper l'épuisement des ressources énergétiques. Gaspard Proust fait également référence à la secrétaire nationale d'Europe Ecologie les Verts (EELV) Marine Tondelier.
L'humoriste slovéno-suisse est connu pour ses prises de position très critiques (archive) à l'égard des politiques écologiques.
La France, 1% des émissions de CO2 dans le monde
"Factuellement, il a raison. La France produit un peu moins de 1% des émissions de CO2 à l'échelle mondiale", confirme le 6 juin à l'AFP le climatologue Jean Jouzel (lien archivé). Une affirmation que l'AFP Factuel a déjà vérifiée dans de précédents articles de vérification comme ici ou là.
Ce chiffre est également présent dans le bilan statistique 2020 sur l'énergie mondiale de la compagnie pétrolière BP (lien archivé). Selon les données, en 2019, la France a rejeté plus de 299 millions de tonnes de dioxyde de carbone dans l'atmosphère, soit environ 0,9% des rejets au niveau mondial, bien loin, par exemple, derrière la Chine (28,8%) ou les Etats-Unis (14,5%).
Avancé régulièrement dans la sphère climatosceptique, "c'est un argument qui est souvent employé pour justifier l'inaction", a expliqué à l'AFP Françoise Vimeux (archivé ici), climatologue et directrice de recherche à l'Institut de Recherche pour le Développement le 5 juin 2023, précisant que cette donnée est incomplète.
En effet, le dioxyde de carbone (CO2) n'est qu'un seul des gaz à effet de serre (GES) responsables du réchauffement climatique. "Il ne faut pas tenir compte seulement du dioxyde de carbone mais de l'ensemble des gaz à effet de serre émis et aussi des importations", et donc de l'empreinte carbone dans sa globalité - c'est à dire les biens ou services produits sur le territoire national ou importés - insiste-t-elle.
En effet, selon un rapport de France Stratégie remis à l'Assemblée nationale en 2020 (archivé ici), l'emploi des filiales industrielles à l'étranger des groupes français représente 62% de l'emploi industriel en France, faisant de l'Hexagone une championne de la délocalisation de sa production et a fortiori de sa production de GES.
De plus, "le fait de parler par pays et non pas par habitant est un non-sens", selon la climatologue qui affirme que les Français sont "des émetteurs significatifs de gaz à effet de serre" dont "l'empreinte carbone est supérieure à la moyenne mondiale". Selon elle, "en 2019, l'empreinte carbone complète d'un Français, c'est à dire importations comprises, était de 9,9 tonnes de CO2 équivalent (archive) par an et par habitant. Sans les importations, ce chiffre chute à 6,5 tonnes et si on considère seulement le dioxyde de carbone, on atteint les 4,9 tonnes".

Des chiffres qui coïncident avec ceux avancés par le cabinet de conseil spécialisé dans l'adaptation au changement climatique "Carbone 4" dans leur rapport publié en décembre 2021 et basé sur les données de 2019 (lien archivé).
Par ailleurs, selon un calcul effectué en 2018 par le groupe de réflexion et de recherches Global Footprint Network, si toute l'humanité consommait comme les Français, elle aurait exploité l'équivalent des capacités de régénération de 2,9 Terres cette année-là. "Un résultat bien au-dessus de la moyenne planétaire qui évolue ces dernières années autour de 1,7 Terre", commente le think tank.
Encore temps d'agir
Dans son sixième rapport d'évaluation paru le 20 mars 2023 (archivé ici), le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), chargé depuis 1988 d'évaluer l'ampleur, les causes et les conséquences du changement climatique en cours, a exposé une séries de réponses pour minimiser l'impact que pourrait avoir le dérèglement climatique sur notre environnement. Selon eux, bien que certains effets soient désormais irréversibles, il est encore temps d'agir pour atténuer l'impact du réchauffement climatique sur nos sociétés et écosystèmes.
Aussi, l'idée selon laquelle une action de la France serait inutile est selon Jean Jouzel "un raisonnement complètement biaisé ".
En outre, la France doit occuper une place centrale dans lutte contre le réchauffement climatique du fait de la "responsabilité historique" qu'elle revêt, affirme Françoise Vimeux.
Comme déjà expliqué dans un précédent article de l'AFP Factuel, qui montrait l'utilisation trompeuse d'un graphique sur les émissions de CO2, la France figure en effet parmi les plus gros pollueurs historiques. Une donnée essentielle puisque "le changement climatique est sensible au cumul de gaz à effet de serre dans l'atmosphère", poursuit la chercheuse.
"Le CO2 est un gaz à effet de serre à longue durée. C'est-à-dire qu'une fois qu'il a été émis, même si c'était il y a cinquante ans, il reste dans l'atmosphère. Par exemple, le CO2 émis dans les années 1950 continue à réchauffer le climat aujourd'hui", avait expliqué à l'AFP le chercheur au Laboratoire des Sciences du Climat et de l'Environnement et membre de l'Académie des Sciences Philippe Ciais, le 9 novembre 2022.
"Si on prend du recul et qu'on se dit que c'est une affaire de cumul des émissions de CO2, on s'aperçoit que l'Europe - la France en particulier avec le Royaume-Uni - fait partie des principaux émetteurs de CO2 par le passé", avait complété Roland Séférian, climatologue et chercheur à Météo France, contacté par l'AFP le 8 novembre 2022.
En effet, selon le site britannique Carbon Brief qui recense les chiffres des émissions de CO2 depuis 1850, la France culmine en 2021 à la douzième place des pays les plus pollueurs depuis 1850 et le début de l'ère industrielle, avec 34 milliards de tonnes de CO2 émises sur la période (lien archivé).
Selon Françoise Vimeux, c'est également en vertu d'un "devoir d'exemplarité" mais également "d'objectifs climats inscrits dans la loi", conférant à la France "une obligation juridique", que celle-ci s'est d'ores et déjà dotée de mesures visant à réduire son empreinte carbone.
Adoptée pour la première fois en 2015, la Stratégie Nationale Bas-Carbone (SNBC) "est la feuille de route de la France pour lutter contre le changement climatique. Elle donne des orientations pour mettre en oeuvre, dans tous les secteurs d'activité, la transition vers une économie bas-carbone, circulaire et durable" et a pour objectif "d'atteindre la neutralité carbone à horizon 2050 et réduire l'empreinte carbone de la consommation des Français", peut-on lire sur le site internet du ministère de la Transition écologique (archivé ici).

La COP 27 qui s'est déroulée du 6 au 18 novembre dernier avait pour mission de fixer de nouveaux objectifs internationaux de limitation du réchauffement climatique. En décembre 2015, à l'occasion de la COP 21, la France avait signé, aux côtés de 195 autres parties l'Accord de Paris, traité international sur les changements climatiques. L'objectif était de "limiter le réchauffement climatique à un niveau bien inférieur à 2 degrés, de préférence à 1,5 degré Celsius, par rapport au niveau préindustriel", peut-on lire sur le site de l'ONU.
"Pour un pays comme la France, le dynamisme économique passe par le fait de réaliser cette transition [écologique, NDLR]", assure Jean Jouzel, ajoutant qu'"à échéance d'une ou deux décennies, ce sont les pays qui se sont engagés dans la transition qui gagneront économiquement". "Nous avons tous intérêt, y compris la France, à se placer dans une perspective de neutralité carbone", conclut-il.
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