
Les vaccins antipoliomyélite ne "propagent" pas la polio
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 02 février 2023 à 17:59
- Lecture : 11 min
- Par : Chloé RABS, AFP France
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"Les Nations Unies obligées d'admettre que les vaccins de Bill Gates propagent la polio dans toute l'Afrique", affirment des internautes dans des publications relayées plus de 2500 fois sur Twitter (1, 2, 3) et Telegram depuis le 29 janvier.
Tous partagent également un lien vers un "billet" publié sur un blog appelé "La page gaulliste de réinformation", publié le même jour et traduit du site en anglais"Natural News", qui a déjà publié des affirmations erronées par le passé, également vérifiées par l'AFP (1, 2).

"L'OMS admet ouvertement que la souche de poliovirus qui circule actuellement, connue sous le nom de cVDPV2, est 'dérivée du vaccin'. Cela indique clairement qu'elle est propagée par les mêmes vaccins qui, selon Bill Gates, contribuent à 'sauver des vies' et à 'éradiquer la polio'", affirme le blog.
Cependant, cette allégation est largement trompeuse et manque de contexte. Si, dans certains cas, on considère que des cas de poliovirus sont effectivement liés à une souche dérivée du vaccin -et non aux vaccins eux-mêmes-, cela ne survient que si la population n'est pas suffisamment vaccinée, comme l'expliquent à l'AFP plusieurs virologues ainsi que l'OMS.
Qu'est-ce que la poliomyélite ?
La poliomyélite est une maladie virale extrêmement infectieuse, "qui touche en grande partie les enfants âgés de moins de 5 ans", explique l'OMS.
"Le virus se transmet d'une personne à l'autre principalement par voie féco-orale. Moins fréquemment, il peut être véhiculé par un support ordinaire (par exemple, de l'eau ou des aliments contaminés)."
Ce virus se multiplie dans l'intestin, d'où il peut envahir le système nerveux et entraîner une paralysie.
Toujours d'après l'OMS, une infection sur 200 entraîne une paralysie irréversible et 5 à 10% des personnes atteintes de poliomyélite paralytique décèdent des suites d'une paralysie des muscles respiratoires.
En 1988, l'Assemblée mondiale de la Santé (instance de l'OMS) a adopté une résolution appelant à l'éradication mondiale de la poliomyélite (IMEP) menée par les gouvernements nationaux, l'OMS, le Rotary International, les Centers for Disease Control and Prevention des Etats-Unis et l'UNICEF, auxquels se sont joints par la suite la Fondation Bill et Melinda Gates et Gavi, l'Alliance du Vaccin.
Le nombre de cas dus au poliovirus sauvage a diminué de 99% depuis 1988, passant de 350 000 cas estimés à "seulement six cas notifiés en 2021".
Parmi les 3 souches de poliovirus sauvage (type 1, type 2 et type 3), le poliovirus sauvage de type 2 a été éradiqué en 1999 et aucun cas dû au poliovirus de type 3 n’a été observé depuis le dernier cas signalé au Nigeria en novembre 2012. Ces deux souches ont été officiellement reconnues comme étant éradiquées au niveau mondial.
Le poliovirus sauvage est endémique dans deux pays seulement : le Pakistan et l'Afghanistan.

Pour lutter contre ce virus, deux vaccins existent : le vaccin injectable et le vaccin oral.
"Le premier est un vaccin inactivé, comme celui qu'on connaît en France", explique Francis Delpeyroux, responsable de l'unité de biologie des virus entériques à l'Institut Pasteur, le 1er février 2023 à l'AFP.
"Le deuxième, le vaccin antipoliomyélitique oral (VPO), est un vaccin atténué. Ce qui veut dire que les souches vaccinales contenues dans le vaccin [une souche de chacun des trois sérotypes, NDLR] conservent la capacité à se répliquer dans l’intestin des personnes auxquelles elles sont administrées, mais ne peuvent pas se répliquer dans les cellules nerveuses. Vous allez donc avoir l'infection, sans avoir la maladie", détaille à son tour Maël Bessaud, expert des poliovirus à l'Institut Pasteur, le 1er février à l'AFP.
L'Institut Pasteur dispose d'une page (ici) dédiée à la poliomyélite.
Ces deux vaccins ont été développés dans les années 1950/1960, "bien avant la création de la fondation Bill et Melinda Gates", pointe par ailleurs l'OMS dans un mail à l'AFP le 1er février.
Pour tout comprendre sur ces vaccins, l'OMS a d'ailleurs réalisé une vidéo (disponible ici) expliquant leur différent fonctionnement. Par exemple, le vaccin antipoliomyélitique oral protège non seulement l'enfant qui le reçoit mais aussi les autres enfants de son entourage, tandis que le vaccin injectable n'empêche pas la poliomyélite de se transmettre d'un enfant à un autre. C'est pourquoi le VPO est privilégié dans les pays en voie de développement.
Autre avantage du VPO, "d'un point de vue logistique, il est beaucoup plus facile et pratique à utiliser dans les programmes d'éradication de la polio en Afrique", détaille le 1er février à l'AFP Daniel Dunia, directeur de recherche en neurovirologie au CNRS.
"Son coût de production est inférieur, il peut être administré par du personnel non médical, et son conditionnement en flacons multidoses permet de vacciner rapidement de nombreux enfants les uns à la suite des autres et de procéder à des campagnes de 'ratissage' durant lesquelles tous les enfants rencontrés par les vaccinateurs reçoivent une dose de vaccin", ajoute Maël Bessaud.
Le risque de cas de poliomyélite "dérivés du vaccin"
Cependant, le vaccin oral, comme tous les vaccins vivants atténués en général, a un inconvénient. Puisque la personne vaccinée excrète un virus encore vivant, celui-ci peut circuler plusieurs mois d'une personne non vaccinée à une autre et parfois muter en une forme plus résistante.
"Dans les zones où il y a une forte proportion d'enfants non vaccinés, en particulier dans les zones où les infrastructures sanitaires sont inadéquates, ce virus vaccinal affaibli peut commencer à circuler dans une communauté et, au fur et à mesure qu'il circule, il commence à changer génétiquement et peut repasser d'une forme 'affaiblie' à une forme 'forte', capable de provoquer une paralysie. Il faut une longue période de circulation de cette souche, environ 12 mois, pour qu'elle subisse autant de modifications génétiques et puisse passer d'un virus faible à un virus fort. Lorsque cela se produit, on parle alors de VDPV", ou PVDV pour poliovirus dérivé d'une souche vaccinale.
Ce risque est expliqué par l'OMS dans cette vidéo.
Il s'agit donc de cas "dérivés du vaccin", "mais on devrait plutôt dire dérivés des souches vaccinales", appuie Maël Bessaud, puisque la souche qui circule sous la forme d'un VDPV est différente de la souche vaccinale originale qui était contenue et administrée à l'origine dans le VPO.
Ainsi, le responsable de ces cas n'est pas le vaccin oral à proprement parler, mais plutôt la faible couverture vaccinale qui rend possible ces mutations génétiques pouvant rendre le virus de nouveau pathogène.
"Le problème n'est pas que trop de gens sont vaccinés, mais justement qu'il n'y en a pas assez", assure Francis Delpeyroux.
"Dire que la polio est propagée par le vaccin est donc complètement faux", abonde Daniel Duna.
"Lorsque vous avez une couverture vaccinale suffisante, vous n'avez pas de problèmes de PVDV, affirme Maël Bessaud citant l'exemple de l'Amérique du Sud. Certains pays utilisent le vaccin oral depuis plus de 40 ans et ils n'ont jamais eu d'épidémie de PVDV parce qu'ils parviennent à vacciner tout le monde."
Dans l'article de blog que nous examinons, l'auteur cite un rapport de l'OMS, intitulé "Circulating vaccine-derived poliovirus type 2 – Sudan", qui montrerait "comment les vaccins contre la polio de la Fondation Bill & Melinda Gates propagent davantage de polio en Afrique".
Ce rapport évoque en réalité la détection d'un poliovirus circulant dérivé d'un vaccin de type 2 (PVDVc2) chez un enfant de 4 ans au Soudan.
L'implication de PVDV dans des épidémies de poliomyélite a été découverte au début des années 2000, lors d'une épidémie à Saint-Domingue. Il ne s'agit donc pas d'un phénomène découvert récemment.
"Depuis, de nombreuses épidémies ont été attribuées à des PVDV dans des régions où le VPO était utilisé et où il était difficile d’atteindre et de maintenir une couverture vaccinale élevée", explique Maël Bessaud.
L'ensemble des cas de poliomyélite "dérivés du vaccin" sont recensés par l'OMS ici. En 2016, pour la première fois,le nombre de cas de poliomyélite dus à des PVDV a excédé celui des cas dus aux virus sauvages.

L'OMS a mis en place un système de surveillance de la poliomyélite. Comme expliqué dans cette vidéo, dès qu'un enfant atteint de paralysie flasque aiguë est repéré, une recherche de poliovirus est lancée afin de pouvoir enrayer au plus vite la progression du virus.
Réduire les risques de PVDV
"Depuis leur découverte dans les années 2000, plus de 90% des cas de poliomyélite dus à des PVDV étaient causés par des PVDV de type 2, aussi appelé PVDV 2. La décision a donc été prise en 2016 de ne plus utiliser la souche vaccinale de type 2 et de passer du VPO trivalent historique [qui contient une souche de chacun des trois sérotypes, NDLR] à un VPO bivalent, ne contenant que les souches 1 et 3", détaille Maël Bessaud.
Pour aller plus loin et réduire les risques de PVDV, une nouvelle souche vaccinale a été développée grâce au financement de la Fondation Bill et Melinda Gates.
"Il s'agit du NOPV2. C'est un vaccin oral, toujours activé, mais qui stabilise davantage l'atténuation pour que le chemin jusqu'à la réversion soit plus long, six voire sept ans au lieu d'un an, ce qui permet de laisser plus de temps pour vacciner tout le monde", présente Maël Bessaud.
Cette nouvelle souche a été approuvée en novembre 2020 dans le cadre du protocole Emergency Use Listing (EUL), liste d'utilisation d'urgence de l'OMS. Ce protocole lui permet d’autoriser l’utilisation de vaccins, de médicaments ou de tests de diagnostic non homologués en réponse à une situation d’urgence, et s’accompagne de la définition d’un cadre strict qui prévoit notamment une surveillance renforcée de la circulation des poliovirus et le recueil des effets indésirables associés à la vaccination par la nouvelle souche vaccinale comme détaillé ici.
En 2021, le Nigeria, le Bénin, le Congo, le Libéria, le Niger, et la Sierra Leone ont été les premiers pays à déployer ce nouveau vaccin. En octobre 2022, 500 millions de doses de ce nouveau vaccin avaient déjà été distribuées dans 23 pays.
A terme, l'OMS souhaite retirer complètement le vaccin antipoliomyélitique oral, pour prévenir la circulation de poliovirus dérivés d’une souche vaccinale.
"Notre objectif est d'éradiquer toutes les formes de poliovirus, afin qu'aucun enfant ne soit plus jamais paralysé par un poliovirus, qu'il soit sauvage ou dérivé d'un vaccin. Nous avons besoin du VPO pour atteindre cet objectif, mais une fois celui-ci atteint, nous devons cesser d'utiliser le VPO, sinon son utilisation sera toujours associée à l'émergence de telles souches. Telle est donc notre approche stratégique : éradiquer la polio, puis cesser d'utiliser le VPO pour garantir cet objectif à long terme", précise l'OMS à l'AFP.
Des nouveaux foyers épidémiques
En raison de la pandémie de Covid-19, des dizaines de millions d'enfants n'ont pas été vaccinés contre la poliomyélite. Cette situation a contribué à la propagation de flambées de poliovirus dans de nombreux pays africains, selon un document officiel du "forum pour la vaccination et l'éradication de la polio en Afrique", organisé en décembre 2022, près de Dakar.
"Les poliovirus sauvages ont été éradiqués mais malheureusement, ces acquis ont été remis en cause avec des flambées épidémiques signalées ces dernières années (dans certains pays africains). Ca montre la fragilité des acquis" et l'urgence d'"une mobilisation générale pour éradiquer la polio en Afrique" par la vaccination, a déclaré le président sénégalais Macky Sall.
En juin 2022, les autorités britanniques avaient annoncé avoir détecté des traces d'une forme de polio dans une station d'épuration du nord-est de Londres. En juillet, les Etats-Unis ont enregistré leur premier cas de polio depuis près d'une décennie, comme expliqué dans cette dépêche de l'AFP, puis, un mois plus tard, le virus a été détecté dans les eaux usées de la ville de New York.
Dans ces deux endroits, la vaccination des enfants a été renforcée.
À l’occasion du Sommet mondial de la santé à Berlin en octobre 2022, le plan d'éradication de la poliomyélite a recueilli des promesses de dons de 2,6 milliards de dollars, soit un peu plus de la moitié de ce qui est jugé nécessaire pour débarrasser la planète de ce fléau.
A elle seule, la fondation Bill et Melinda Gates a promis 1,2 milliard de dollars à l'Initiative, soit un quart du montant de 4,8 milliards de dollars jugés nécessaires pour éradiquer complètement la polio.
"Aucun endroit n'est sûr tant que la poliomyélite n'a pas été éradiquée partout. Tant que le virus existe encore quelque part dans le monde, il peut se propager – y compris dans notre propre pays. Nous avons maintenant une chance réaliste d'éradiquer complètement la poliomyélite, et nous voulons saisir cette chance ensemble", a déclaré Svenja Schulze, la ministre allemande de la Coopération économique et du Développement.
Cet argent "aidera à surmonter les derniers obstacles à l'éradication de la polio, à vacciner 370 millions d'enfants sur les 5 prochaines années et à continuer d'assurer un réseau de surveillance de la maladie dans 50 pays", souligne un communiqué de l'OMS.
Les vaccins contre la poliomyélite et Bill Gates sont régulièrement la cible de désinformation, comme l'AFP a pu le vérifier ici ou ici.