Non, une étude canadienne ne montre pas que les 'antivax' sont plus dangereux sur la route

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Une étude canadienne affirme qu'il y a, parmi des blessés d'accidents de la route dans la province de l'Ontario, une surreprésentation des personnes non-vaccinées contre le Covid. De nombreuses publications très relayées sur les réseaux sociaux en déduisent que les "antivax" sont "beaucoup plus dangereux" sur la route que les vaccinés. Mais l'étude ne permet pas de tirer cette conclusion : elle se contente de mettre en lumière une corrélation, et non une causalité, entre les personnes blessés dans des accidents et leur statut vaccinal. Rien ne permet non plus de généraliser un quelconque lien au delà de cet exemple canadien. De plus, les personnes non-vaccinées contre le Covid ne sont pas nécessairement des "antivax", qui désignent en général ceux qui sont opposés par principe à la vaccination. Enfin, l'étude ne fait pas de distinguo entre conducteurs, passagers ou piétons parmi les blessés. Plusieurs experts interrogés par l'AFP ont mis en relief les nombreux biais et limites de cette étude.

"Les antivax seraient beaucoup plus dangereux sur la route, selon une étude", affirme le site Détours le 19 décembre 2022. Détours - qui est un site internet spécialisé dans la "mobilité" lancé par Canal Plus et le constructeur automobile Seat- poursuit: "les personnes n’ayant pas souhaité se faire vacciner contre le Covid-19 seraient plus susceptibles d’être impliqués dans des accidents graves de la route. Beaucoup plus susceptibles, même".

Détours assure que selon l'étude canadienne citée, ces personnes auraient "une considération très approximative des risques". "A méditer à l’approche de la prochaine vague et du prochain virage ?", conclut l'article.

Cette étude a été reprise par de nombreux médias, notamment par le site Korii.slate.fr, qui titre: "Les antivax ont beaucoup, beaucoup plus d'accidents graves de la route que les autres", et en sous-titre: "et ce n’est pas si étonnant".

Le billet, en Une du site le 15 décembre, illustré d’une photo de cascade de voiture, va plus loin, accusant peu ou prou les non-vaccinés d’être des dangers publics: "Bref, se croire invincible face à un virus qui ne ferait mal qu'aux autres et contre lequel toute protection ne serait qu'un odieux complot gouvernemental pour contrôler les populations, c'est aussi se croire invincible face aux platanes ou aux autres usagers de la route –qui en paient, là aussi, le prix", ce que relaient de nombreux internautes y voyant la "preuve" de la dangerosité des "antivax".

Capture d'écran du site de Korii le 5 janvier 2023

L'étude sur laquelle s’appuient ces médias français a été publiée le 2 décembre 2022 dans l’American Journal of Medicine (à ne pas confondre avec le Journal of the American Medical Association, le célèbre JAMA) et s'intitule, en anglais "L'hésitation vaccinale et le risque d’accident routier".

Elle a été largement reprise, dès sa publication en Amérique du Nord dans des articles de presse, ici ou ici, puis en France quelques jours plus tard, par Korii et Détours mais aussi par le site Caradisiac, qui se demande "Les automobilistes non-vaccinés contre le covid-19 sont-ils plus dangereux ?".

Ces articles ont suscité de nombreux commentaires et reprises sur les réseaux sociaux, notamment ici sur Facebook . L’information a provoqué des commentaires très acerbes venant de personnes méfiantes vis-à-vis de la vaccination anti-Covid, moquant des études "sur tout et n'importe quoi". "Donc les vaccins protègent des accidents? génial!" se moque l'un deux.

Les publications françaises, notamment celle de Détours et Korii, vont plus loin que les auteurs de l’étude, en extrapolant plusieurs données et en faisant un amalgame entre personnes non-vaccinées et "antivax", présupposant que toute personne qui n'est pas vaccinée y est forcément opposée par conviction idéologique.

Que dit l’étude canadienne à l’origine de ces publications ?

"L'hésitation face au vaccin anti-Covid est associée à des risques accrus sur la route", mettent en exergue ses auteurs, page 2, comparant les risques encourus sur la route par les personnes non-vaccinées à ceux qui souffrent d’apnée du sommeil. Les auteurs estiment toutefois que le risque lié au facteur "non-vaccination" reste inférieur à celui lié à l’alcool.

Le chercheur à l’origine de cette étude, un médecin, Donald A. Redelmeier, de l’Université de Toronto, est un habitué des études sur des sujets décalés, comme "les décès sur la route les jours d’élection présidentielle américaine" ou encore "la longévité des acteurs et actrices qui ont remporté des Oscars", selon cet article du New York Times d’août 2010.

Selon le New York Times, ce tropisme pour les accidents de voiture lui viendrait de son poste d’interne à l’hôpital Sunnybrook de Toronto, où il soigne de nombreuses victimes de la route.

Sa dernière étude a consisté à analyser, durant un mois, l’accidentologie de la population de l’Ontario. Les chercheurs ont examiné les données de toutes les personnes majeures blessées dans un accident de la route et ayant consulté aux urgences.

L'étude inclut 11 millions de personnes, une "cohorte" très importante à première vue mais qui comprend en fait toute la population adulte de l'Ontario. 16% n’avaient pas été vaccinés contre le Covid-19 au 31 juillet 2021.

Sur ces 11 millions de personnes, 6.682 ont consulté aux urgences suite à un accident routier. Interrogée par l'AFP sur cette étude, la sociologue spécialiste des sciences et des croyances Romy Sauvayre fait remarquer que "cette énorme différence entre ces deux nombres peut poser des problèmes d'échantillonnage".

Sur toutes ces consultations, 1.682 concernaient des non-vaccinés, soit 25% du total, ce qui vu leur proportion (16%) sur l’ensemble de la cohorte signifie, selon les auteurs, que ce groupe présente un risque supérieur de 72% à celui encouru par les personnes vaccinées d’être victime d’un accident de la route.

Capture d'écran de l'étude de Donald Redelmeier

Pour Donald A. Redelmeier, cette différence entre "vaccinés" et "non-vaccinés" peut s'expliquer par "une méfiance envers le gouvernement et une forte adhésion à la valeur de la liberté", mais aussi par "une mauvaise perception des risques de tous les jours, une foi en la protection naturelle et une réticence à obéir aux règles".

Biais et confusions

Laurent-Henri Vignaud, maître de conférences en histoire moderne à l'Université de Bourgogne, et spécialiste de la résistance aux vaccins, estime auprès de à l'AFP qu'en effet "le refus des vaccins peut être corrélé à une appréhension réduite du risque 'naturel'", associée à "un sentiment de surpuissance".

"Si on considère (ce qui reste à prouver) que ce sont bien les individus responsables d’accidents qui sont surreprésentés chez les nonvax, on peut estimer que ces conducteurs [s'estimeraient] aptes à conduire en toutes circonstances", poursuit M. Vignaud, qui estime qu'on ne peut pas vraiment conclure grand-chose de cette étude.

Sauf que, remarque le chercheur: l'étude ne porte pas tant sur les "antivax" que sur les "non-vaccinés", "ceux qui ne sont pas vaccinés parce qu’ils n’en perçoivent pas l’intérêt, pas parce qu’ils sont contre ou pensent que la vaccination est dangereuse", dont la sociologie est souvent différente.

"L’étude porte sur les nonvax — plus nombreux chez les classes défavorisées", une classe sociale davantage à risque sur la route, notamment pour "un mauvais état du véhicule", fait-il remarquer.

"Il y a tellement de biais [dans cette étude] qui pourraient donner ce résultat étonnant ! (en statistiques, on appelle cela un 'biais de confusion' : par exemple, une étude montre que les buveurs de café développent plus souvent un cancer du poumon, conclusion : le café donne le cancer ? non, les gros fumeurs sont juste aussi de gros buveurs de café et ce sont eux qui font monter la statistique…)", explique le chercheur.

Autre limite de l'étude, on ne sait pas si les personnes non-vaccinées sont responsables d’accidents graves en plus grande proportion que les autres: page 3 de l’étude, M. Redelmeier indique qu’il définit comme "accidents routiers graves" les accidents provoquant une consultation à l’hôpital d’un conducteur, mais aussi d’un piéton ou d’un passager.

"Notre étude n’analyse pas la responsabilité en cas d’accident", a confirmé à l’AFP le chercheur joint par mail, ajoutant "parfois un accident de voiture est entièrement causé par un tiers, mais il est très difficile de le prouver".

Or, on peut observer en lisant l'étude qu'un tiers des victimes sont des piétons.

Capture d'écran de l'étude, faite le 5 janvier 2023

Outre la question de la responsabilité, estime M. Vignaud, l'étude souffre de nombreux "biais de confusion", comme le biais "ville/campagne" et l'exposition au risque routier.

Les auteurs de l'étude canadienne reconnaissent d'ailleurs plusieurs limites, notamment l’absence de prise en compte de la distance effectuée chaque jour par les personnes victimes d’accidents.

De plus, les profils des personnes accidentées dans l'étude sont similaires à ceux des personnes non-vaccinées au Canada, selon une étude intitulée "l'hésitation vaccinale anticovid chez les jeunes adultes au Canada", publiée en octobre 2022 par le Canadian Journal of Public Health, qui montre que les moins de 40 ans non-vaccinés ont majoritairement de faibles revenus et un niveau scolaire bas.

"Une étude observationnelle de corrélation"

"Les auteurs font l'hypothèse que des adultes réticents à suivre les recommandations de santé publique pourraient aussi négliger les règles de sécurité routière", résume le docteur David Gorski, chirurgien et oncologue américain interrogé par l'AFP: "il est clair dès le départ qu'il s'agit d'une étude observationnelle de corrélation, et la corrélation ne signifie pas causalité".

Le Dr Gorski fait remarquer qu'il s'agit d'une "étude rétrospective", basée sur des données publiques, "et bien que les auteurs aient fait plusieurs analyses pour contrôler les facteurs de confusion, vous ne pouvez jamais être sûrs qu'il n'en reste pas un qui fausse le résultat".

Sur le biais de la responsabilité des personnes dans les accidents, David Gorski confirme que "l'étude semble n'avoir même pas considéré cette question (...) donc c'est un mélange de personnes responsables et non responsables, ce qui est probablement le mieux qui pouvait être fait sans donnée individuelle sur le sujet".

Dans l'étude elle-même, les auteurs rappellent que "corrélation ne signifie pas causalité", "parce que nos données n’explorent pas les causes potentielles de la réticence au vaccin ou de la conduite à risque".

Malgré cette précaution, leur conclusion suggère pourtant fortement la responsabilité des non-vaccinés dans les accidents: "Les résultats conduisent à penser que les adultes non vaccinés doivent être prudents avec les autres quand ils sont à l’intérieur et avec la circulation quand ils sont à l’extérieur".

Ils vont même jusqu'à conseiller: "les risques observés peuvent aussi justifier des modifications dans les polices d’assurance dans l’avenir".

"Cette étude crée un non-sens"

Romy Sauvayre, sociologue des sciences et des croyances à l'Université de Clermont-Ferrand, relève que l'étude est "carré[e] sur l’analyse statistique [...] -il y a bien un risque supérieur des non-vaccinés de se retrouver dans des accidents-, "la dernière phrase aurait pu être plus précautionneuse quand il dit 'les personnes non vaccinées devraient être prudentes'.

En effet, "il est très compliqué de généraliser les résultats d’une étude menée au Canada à d’autres régions: les profils socio-démographiques diffèrent d’un pays à l’autre pour les personnes qui refusent le vaccin, il est difficile de comparer le Canada à la France par exemple. Les femmes françaises sont légèrement plus réticentes que les hommes à se faire vacciner alors que là-bas ça semble être le contraire".

Au-delà du fond de l'étude, la sociologue doute du postulat de départ choisi par Redelemeier: "cette étude crée un non-sens car on essaie de tester une hypothèse déjà fallacieuse d’un lien entre le statut vaccinal et le risque d’accident de la route".

"Toute étude a plein de limites mais le plus important est de ne pas faire dire aux données ce qu’elles ne disent pas", conclut elle, craignant que ce type d'étude très virale sur les réseaux sociaux ne produise "une discrimination forte" à l'égard des non-vaccinés.

 

Julie Pacorel

COVID-19 VACCINS