Attention, plonger des piles dans de l'eau bouillante ne permet pas de les "recharger", et peut s'avérer dangereux

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En plein contexte de crise énergétique et alors que les Français sont encouragés à faire des économies d'énergie, une vidéo prétendant montrer une "astuce" pour "recharger" des piles à l'infini en les plongeant dans de l'eau bouillante a été partagée par plus de 54.000 internautes francophones sur Facebook. Attention : chauffer des piles à très haute température ne permet en aucun cas de les recharger mais pourra, au mieux, permettre de les vider complètement ; et réaliser cette expérience peut s'avérer dangereux, ont expliqué trois chercheurs à l'AFP. Si les piles comme celles montrées dans la vidéo ne sont pas rechargeables, les matériaux qu'elles contiennent sont néanmoins recyclables, par des professionnels et dans le cadre de filières spécifiques.

"Les usines de batteries ne veulent pas que vous le sachiez", clame la description d'une vidéo partagée à plus de 51.000 reprises et vue plus de trois millions de fois depuis le 14 décembre sur Facebook.

On y voit une personne chauffer des piles électriques, présentées comme "vides" dans de l'eau bouillante, avant de les tremper dans de l'eau très froide remplie de glaçons. Elle assure pouvoir ainsi "recharger" ses piles, et prétend même ne "plus jamais" avoir acheté aucune "batterie" après avoir découvert cette "astuce".

Une vidéo montrant les mêmes étapes réalisées par une autre personne avec d'autres piles a aussi été partagée plus de 2.100 fois depuis le 17 décembre sur Facebook.

Capture d'écran réalisée sur Facebook, le 22/12/2022
Capture d'écran réalisée sur Facebook, le 22/12/2022

 

 

Attention : cette manipulation ne permet pas de "recharger" des piles, et peut s'avérer dangereuse, ont averti trois chercheurs ainsi que le directeur général de l'un des éco-organismes chargés de la collecte des piles et batteries en France auprès de l'AFP.

Des piles pas rechargeables

Les piles électriques, tout comme les batteries, permettent de créer de l'énergie à partir d'une réaction chimique. Il en existe plusieurs types, certaines conçues pour être rechargeables (comme par exemple les batteries présentes dans les téléphones portables) et d'autres qui ne le sont pas (la plupart des piles alcalines ou salines, utilisées pour alimenter de nombreux objets comme des télécommandes, lampes...).

"Il faut distinguer les piles appelées primaires, donc non-rechargeables, qui fonctionneront seulement une fois, et les secondaires qui sont les systèmes rechargeables. Ce sont des technologies complètement séparées, justement parce que certaines réactions chimiques peuvent se faire de façon réversible et d'autres non", détaille Charlotte Gervillié, chercheuse au Collège de France, au laboratoire "Chimie du Solide et Energie", auprès de l'AFP le 21 décembre 2022.

D'après les spécialistes contactés par l'AFP, les piles figurant dans les vidéos virales sur les réseaux sociaux font partie de la catégorie des piles primaires.

"Avec les piles primaires, pas rechargeables, une réaction chimique va pouvoir se produire dans un certain sens. Cette réaction chimique va permettre de produire beaucoup d'énergie, c'est pour ça qu'on va avoir des piles qui vont pouvoir fonctionner longtemps. Par contre, elle va se faire dans un seul sens et on ne pourra pas, même en apportant de l'énergie, aller dans le sens inverse, et 'recharger' la pile", développe Charlotte Gervillié.

"Par définition, une pile n'est pas réversible", confirme Katia Araujo Da Silva, enseignante chercheuse en chimie des matériaux à l'université Clermont Auvergne, qui précise qu'il est néanmoins possible de "récupérer artificiellement un peu d'énergie" d'une pile en fin de vie, auprès de l'AFP le 21 décembre.

Vider entièrement la pile plutôt que la "recharger"

En effet, il peut arriver qu'une pile qui semblait complètement déchargée puisse à nouveau alimenter un appareil après un temps de repos, et pendant une durée très limitée. Cela ne signifie pas qu'elle aurait été "rechargée" mais plutôt qu'elle n'avait pas été entièrement vidée, explique Patrice Simon, professeur à l'université de Toulouse III - Paul Sabatier et membre de l'Académie des sciences, le 21 décembre à l'AFP.

"Si votre batterie est vraiment déchargée, à 0%, on ne peut pas la recharger sans apport d'énergie électrique. Mais ce qui se passe, c'est que parfois, si vous utilisez des piles salines par exemple avec une lampe que vous laissez allumée très longtemps, à un moment donné, la lampe commence à s'éteindre. Si vous essayez de la rallumer tout de suite, ça ne fonctionne pas. Pourtant, la pile n'est pas forcément complètement déchargée. Ce qui se passe, c'est que comme le courant qui était demandé était trop fort, la tension de la pile est rapidement descendue trop bas du fait de l'existence de différences de concentration d'ions dans les électrodes. Mais si vous reprenez la même pile quelques heures plus tard, elle va pouvoir redonner un peu d'énergie", illustre le professeur de chimie.

Et dans ce cas, chauffer - mais pas à une température extrême - la pile peut accélérer la récupération de l'énergie restante. "C'est ce qu'on appelle la diffusion des espèces dans les électrodes. Il faut laisser le temps aux espèces de venir équilibrer leur concentration. Quand on va chauffer la pile, ça va se faire plus rapidement : en chauffant, on apporte de l'énergie, ça veut dire que les espèces sont beaucoup plus mobiles. On va pouvoir finir de décharger la pile complètement", explique Patrice Simon.

Les chercheurs contactés par l'AFP déconseillent par ailleurs fermement d'essayer de chauffer ses piles ou ses batteries, même pour tenter de les vider complètement, soulignant que la quantité d'énergie "récupérée" est, dans tous les cas, faible, et qu'il existe en outre des risques de réactions chimiques secondaires qui peuvent s'avérer dangereuses.

Une expérience dangereuse

Par ailleurs, les manipulations réalisées dans la vidéo peuvent présenter des dangers, ont souligné les quatre spécialistes interrogés par l'AFP.

"Les piles sont des systèmes chimiques, et précisément électrochimiques. Une pile va être composée d'une électrode positive, d'une électrode négative et d'un électrolyte. Les réactions d'oxydo-réduction de chaque côté (pôle positif et pôle négatif) vont permettre de créer de l'électricité, tout en larguant un ion qui va être transféré via l'électrolyte, la substance conductrice. On a des réactions assez complexes à la fois au niveau des matériaux des électrodes, mais aussi des réactions au niveau de cet électrolyte, qui est un liquide", détaille Charlotte Gervillié.

Toutes les piles (alcalines, salines, au lithium...) n'utilisent pas les mêmes composants, mais fonctionnent selon le même principe pour produire de l'énergie.

"Une pile ou une batterie est constituée de plusieurs métaux relativement courants comme le zinc, le fer, le manganèse, le nickel, le plomb ou des alliages comme l'acier ou le laiton. Elle a aussi besoin de papier imbibé d'électrolyte pour fonctionner, de carbone, d'un godet en acier (enveloppe) et d'un collecteur de courant (tige ou plaque métallique). Selon la technologie, on trouvera aussi de petites quantités de métaux plus rares comme le lithium ou le cobalt. Les batteries sont aussi très souvent enfermées dans une coque en plastique pour les protéger", peut-on par exemple lire sur le site de Corepile, l'un des principaux éco-organismes chargés de la collecte des piles en France.

Des piles usagées, le 18 septembre 2012 à Marseille. ( AFP / GERARD JULIEN)

Ces composantes pouvant réagir de façon différente aux changements de températures extrêmes, les faire bouillir peut donc "générer des réactions secondaires dangereuses", met en garde Katia Araujo Da Silva.

"En fonction de la chimie de la pile, ça peut même être très dangereux", ajoute Patrice Simon. "En particulier si vous utilisez des piles primaires au lithium, qui fond à 180 degrés. Donc à partir de 80-90 degrés, le lithium devient mou, le séparateur se dégrade et on peut créer un court-circuit. Et s'il reste un peu d'énergie dans la pile et qu'on fait un court-circuit, ça peut faire une réaction violente, on va décharger tout le reste de l'énergie en une fraction de seconde", détaille le chercheur.

Dans ce cas, "on peut produire des dégagements gazeux et la pile pourra s'ouvrir de façon violente, et faire des projections", illustre-t-il.

Même avec d'autres types de piles, "il pourrait arriver qu'un liquide corrosif, et assez toxique, sorte, et il peut y avoir un dégagement de gaz aussi", illustre Charlotte Gervillié. "Clairement, ce ne sont pas des systèmes qui sont faits pour être chauffés à 100 degrés, et encore moins dans l'eau, qui peut conduire l'électricité", relève-t-elle.

Par ailleurs, le fait que le plastique entourant la pile fonde dans la vidéo, comme le relève la personne qui présente son "astuce", peut signifier que la pile n'est plus étanche, que certaines de ses composantes ont pu être endommagées, et qu'elle ne devrait donc plus être utilisée.

"Ce qui est fait dans la vidéo, c'est vraiment quelque chose à ne pas recommander : au pire, on fait une grosse bêtise, et au mieux on peut récupérer quelques secondes de décharge", résume Patrice Simon.

"C'est à déconseiller absolument. Ce qui est plus raisonnable de faire, c'est de suivre les prescriptions des fabricants qui expliquent comment utiliser leurs produits, tout simplement", complète Emmanuel Toussaint Dauvergne, le directeur général de Screlec, l'un des deux principaux éco-organismes chargés de la collecte des piles et batteries en France, auprès de l'AFP le 21 décembre.

Le recyclage des piles

Si ces piles ne sont donc pas rechargeables, elles sont néanmoins recyclables. En France, il existe des bornes de collecte des piles et des batteries sur tout le territoire, présentes dans des supermarchés ou des entreprises par exemple. En décembre 2022, il y a plus de 64.000 points de collecte en France, précise Emmanuel Toussaint Dauvergne.

Ils ont été installés dans le cadre du système dit du "pollueur-payeur" ou de la "responsabilité élargie des producteurs", qui prévoit que les "responsables" de la production d'objets polluants contribuent à leur recyclage.

"Si je suis fabricant et que je fabrique un produit, je dois contribuer à financer un système qui me permet de gérer ce produit lorsqu'il est devenu un déchet", illustre Emmanuel Toussaint Dauvergne.

Des piles provenant de produits électroménagers sont entreposées dans une déchetterie de l'entreprise Véolia, le 14 janvier 2008 à Gonesse ( AFP / MARTIN BUREAU)

Les piles, une fois collectées, sont ainsi transportées dans des centres de tri, où elles sont ensuite séparées selon les matériaux qui les composent. Ces derniers sont ensuite envoyés dans des usines spécifiques pour être recyclés.

Parmi les matériaux qui peuvent être réutilisés, on retrouve "le zinc, dont on va servir pour les toits de Paris ou pour faire des clés", "la coque en acier qui va partir avec la ferraille, et va être valorisée dans les aciéries" ou encore "l'enveloppe de la pile avec le nom de la marque, qui va partir en valorisation énergétique : ça va être incinéré pour récupérer de l'énergie", développe Emmanuel Toussaint Dauvergne.

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