Non, l'homme d'affaires de Cologne victime d'un crash d'avion n'était pas responsable de l'entretien des gazoducs Nord Stream

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Alors que les premiers éléments de l'enquête sur les fuites des gazoducs Nord Stream suggèrent la piste d'un sabotage, de nombreuses théories circulent au sujet des parties potentiellement impliquées. Le crash du jet du fondateur allemand du groupe industriel Griesemann au-dessus de la mer Baltique début septembre a notamment fait émerger des rumeurs. Selon des internautes, cet homme d'affaires et son groupe étaient responsables de l'entretien de Nord Stream. Raison pour laquelle, sous-entendent certaines publications, son avion a été abattu. Ces allégations sont fausses : Griesemann n'est pas responsable de l'entretien des gazoducs, ont confirmé le groupe et Nord Stream. C'est le fabricant Siemens Energy qui s'occupe de la maintenance des turbines du gazoduc. Les forces aériennes de Lettonie, de Suède et du Danemark ont par ailleurs indiqué ne pas avoir connaissance que l'avion ait été abattu.

"Accident d'avion : Karl-Peter Griesemann, PDG du 'Groupe Griesmann' était à bord et est décédé avec sa femme, sa fille et son petit ami. Le groupe Griesemann était responsable de l'entretien des conduites de gaz Nordstream", assure un tweet partagé plus de 3.800 fois depuis le 30 septembre.

Des allégations similaires ont totalisé plusieurs centaines de partages dans d'autres publications sur Twitter (1, 2) et sur Facebook.

Elles ont aussi largement circulé en allemand sur Facebook et sur Telegram.

Capture d'écran d'un tweet, prise le 18/10/2022

Les affirmations se fondent sur le crash d'un avion privé autrichien avec quatre personnes à bord, survenu en mer au large de la Lettonie le 4 septembre 2022, qui avait été rapporté par les autorités lettones, comme relaté dans cette dépêche de l'AFP.

Ce jour-là, un Cessna 551 parti de Jerez dans le sud de l'Espagne et censé atterrir à Cologne dans l'ouest de l'Allemagne, avait changé de cap et fini par s'écraser dans la mer Baltique.

L'appareil poursuivant son vol au-dessus de l'Europe du Nord et ne répondant pas aux tentatives de contact des régulateurs aériens, des avions de chasse français, allemands, danois et suédois avaient été dépêchés en urgence pour tenter d'entrer en contact avec son équipage. A cours de carburant, l'appareil avait fini par tomber dans la mer Baltique dans la soirée, selon le chef des secours suédois.

Un autre message, partagé plus de 2.000 fois au total sur Twitter et Facebook et vu plus de 3.500 fois sur Telegram, ajoute aussi au décès du fondateur du groupe Griesemann celui du "directeur adjoint du Parquet Suédois, Erik Olsen", "en charge d'enquêter sur le sabotage du pipe-line", qui aurait été "incinéré quelques heures plus tard", sous-entendant que ces deux morts seraient liées.

Cependant, l'AFP avait déjà vérifié les allégations entourant le prétendu décès d'Erik Olsen dans un précédent article. Il s'agit de rumeurs sans fondement, avaient confirmé le parquet suédois en charge de l'enquête sur les fuites des gazoducs Nord Stream et la police de Stockholm auprès de l'AFP. Tous deux avaient indiqué ne pas avoir connaissance d'un enquêteur portant ce nom ou d'une mort suspecte parmi les personnes chargées des investigations.

Capture d'écran d'un tweet, prise le 18/10/2022

Pas de lien entre Griesemann et Nord Stream

Début septembre 2022, le groupe gazier russe Gazprom avait interrompu les livraisons de gaz par Nord Stream 1, déjà réduites auparavant. L'entreprise avait invoqué des travaux de maintenance ainsi qu'une turbine manquante, comme le rapportait l'AFP.

Graphique montrant les volumes de gaz transitant par le gazoduc Nord Stream depuis le 1er février 2022 ( AFP / STAFF)

Si l'on en croit les publications qui circulent ces dernières semaines sur les réseaux sociaux, ce serait l'entreprise du pilote de l'appareil qui s'est écrasé en mer Baltique qui aurait été responsable de l'entretien du gazoduc et de cette turbine.

Plusieurs articles de médias allemands disponibles en ligne (comme Focus Online ou Express) identifient les quatre victimes du crash survenu le 4 septembre comme étant Peter Griesemann, le fondateur du groupe du même nom, ainsi que son épouse, sa fille et le compagnon de cette dernière. D'autres médias, comme le Daily Mail, relatent la même affirmation en mentionnant, à l'instar des publications sur les réseaux sociaux, "Karl-Peter" Griesemann.

Sur le site du groupe Griesemann, on peut lire que l'entreprise a été fondée par Peter Griesemann et qu'aujourd'hui, c'est son fils aîné Björn Griesemann qui en est le directeur général. L'entreprise propose notamment des "solutions sur mesure" pour des projets de construction et de maintenance.

Capture d'écran du site du groupe Griesemann, prise le 18/10/2022

Interrogé par l'AFP, un porte-parole de l'entreprise a confirmé le 8 septembre 2022 que son fondateur Peter Griesemann se trouvait parmi les victimes du crash au-dessus de la mer Baltique. "Avec lui se trouvaient deux membres de sa famille et une autre personne", a-t-il précisé. On peut d'ailleurs retrouver un communiqué faisant part de ces décès publié le 4 septembre sur le site du groupe.

Le porte-parole du groupe Griesemann a toutefois démenti tout lien avec Nord Stream : "Il n'y a aucun lien entre le groupe Griesemann ou Peter Griesemann et l'un des deux gazoducs de Nord Stream ou des parties de ceux-ci".

Un porte-parole de la société d'exploitation de Nord Stream 1, Nord Stream AG, a également déclaré le 28 septembre 2022 à l'AFP qu'à sa connaissance, le groupe Griesemann n'était pas impliqué dans la maintenance du gazoduc ou de ses pompes. Il a ajouté qu'il "n'y a pas de relation commerciale entre les deux entreprises".

Plusieurs articles de médias, en allemand (ici, ) comme en français (ici, ), ont par ailleurs déjà cité Siemens Energy comme étant chargé de la maintenance des turbines de Nord Stream, dont celle qui était "manquante" selon Gazprom début septembre.

Interrogé par l'AFP, un porte-parole de Siemens Energy l'a confirmé le 13 septembre 2022. "Siemens Energy est le fabricant des turbines qui seront utilisées dans la station de compression de Nord Stream 1. Au printemps 2022, Siemens Energy a reçu la commande de la maintenance d'une turbine et l'a effectuée dans son usine au Canada".

La turbine qui a fait l'objet de maintenance cet été a été transportée début août du Canada vers l'Allemagne et se trouvait, à la mi-septembre, dans l'usine Siemens Energy de Mühlheim an der Ruhr, dans l'ouest de l'Allemagne. Le groupe Griesemann n'a pas été impliqué dans l'entretien de cette turbine.

Selon un article de vérification de l'agence de presse allemande DPA qui a également interrogé un porte-parole du groupe Griesemann, ce dernier n'assure pas non plus la maintenance des autres installations du gazoduc, et n'a "pas l'expertise nécessaire pour construire ou entretenir des pipelines".

Une turbine de Nord Stream 1, dans l'usine Siemens Energy de Mülheim an der Ruhr dans l'ouest de l'Allemagne, est entreposée le 3 août 2022 après des travaux de maintenance réalisés au Canada ( AFP / Sascha Schuermann)

Les forces aériennes n'ont pas recensé d'avion "abattu"

L'enquête sur les causes du crash de l'avion de la famille Griesemann a été confiée au Bureau fédéral allemand d'enquête sur les accidents d'aviation (BFU). Son porte-parole, Germout Freitag, a déclaré le 26 septembre 2022 à l'AFP que le BFU ne pouvait pas donner d'indications sur la cause de l'accident à ce stade. "Dans les enquêtes sur les accidents aériens, rien n'est exclu d'emblée", a-t-il indiqué.

Les morceaux de l'avion retrouvés dans la mer Baltique sont en train d'être récupérés et examinés. Les résultats de l'enquête et les éventuelles causes du crash ne seront toutefois présentés que dans le rapport final du BFU, et la date exacte de publication de ce dernier n'est pas encore déterminée, selon Germout Freitag, qui a néanmoins indiqué qu'un premier rapport intermédiaire pourrait être disponible fin novembre 2022.

Un porte-parole de l'armée de l'air allemande a déclaré à l'AFP le 13 septembre 2022 que dans le cas de l'avion qui s'est écrasé au-dessus de la mer Baltique, "seul une escorte et une identification visuelle de l'aéronef" ont été réalisés. "Aucune autre mesure n'a été prise", selon lui.

Après avoir quitté l'espace aérien allemand au-dessus de la mer Baltique, le jet a été escorté par des avions de l'armée de l'air danoise. Le 4 octobre 2022, un porte-parole des forces armées danoises a déclaré à l'AFP qu'elles ne disposaient d'aucune information sur le fait qu'un jet aurait pu être abattu. Les avions militaires danois ont viré de bord peu avant d'entrer dans l'espace aérien suédois, et ce sont ensuite des avions de l'armée suédoise qui se sont lancés à la poursuite de l'appareil.

Le 10 octobre 2022, le service de presse de l'armée suédoise a indiqué à l'AFP que deux avions de combat suédois avaient suivi le jet privé, qui volait en ligne droite et à une altitude et une vitesse constantes. L'armée de l'air suédoise a également indiqué n'avoir pas connaissance d'un avion abattu.

L'avion s'est finalement écrasé devant la ville portuaire lettone de Ventspils, comme l'avait rapporté l'AFP. La Lettonie n'a pas envoyé ses propres avions militaires intercepteurs, a expliqué une porte-parole des forces armées lettones à l'AFP le 13 octobre 2022. En revanche, un navire de la marine lettone a participé à l'opération de recherche et de sauvetage après le crash de l'avion, a-t-elle ajouté. "Les forces aériennes lettones n'ont pas connaissance de preuves qui pourraient suggérer une attaque par des avions intercepteurs", a aussi ajouté la porte-parole.

Soupçons de sabotage et tensions entre Russie et pays occidentaux

Le 26 septembre, quatre énormes fuites de gaz, qui auraient été déclenchées par des détonations sous-marines, s'étaient produites sur les gazoducs Nord Stream 1 et 2, installations stratégiques pour l'acheminement direct du gaz russe vers l'Allemagne.

La découverte de ces fuites avait provoqué un regain de tensions entre la Russie et les pays occidentaux, sur fond de guerre en Ukraine et d'accusations réciproques de sabotage des pipelines en mer Baltique. L'acheminement d'énergie est un enjeu géopolitique et économique majeur entre les Occidentaux et la Russie, en particulier depuis l'invasion russe de l'Ukraine fin février.

Carte montrant l'emplacement approximatif des fuites de gaz détectées sur les gazoducs Nord Stream 2 (26 septembre) et Nord Stream 2 (27 septembre), entre la Russie et l'Allemagne ( AFP / Enric BONET-TORRA, Laurence SAUBADU, Emmanuelle MICHEL)

Le 1er octobre, l'Allemagne avait annoncé la formation d'une équipe commune avec le Danemark et la Suède pour enquêter sur les fuites.

Les premières inspections menées depuis début octobre par les autorités suédoises sur le site des fuites des gazoducs Nord Stream 1 et 2 avaient "renforc[é] les soupçons de sabotage", avec des "détonations" ayant provoqué d'"importants dégâts", avait annoncé le parquet suédois le 6 octobre.

Un tronçon d'au moins 50 mètres du gazoduc Nord Stream 1 est manquant à la suite du sabotage présumé fin septembre en mer Baltique, selon de premières images sous-marines révélées le 18 octobre. Sur une vidéo publiée par le quotidien suédois Expressen, le gazoduc troué est visible, avec des morceaux de métal déchiquetés par une explosion.

Le terminal du gazoduc Nord Stream à Lubmin en Allemagne, le 8 novembre 2011 ( AFP / JOHN MACDOUGALL)

Soupçonnée d'être à l'origine des explosions, la Russie a contre-attaqué, pointant les États-Unis qui ont à leur tour nié toute responsabilité. S'exprimant lors d'un forum de l'énergie à Moscou, le président russe Vladimir Poutine a affirmé que les graves fuites ayant touché en septembre les gazoducs Nord Stream, qui relient la Russie à l'Allemagne, étaient le résultat d'un acte de "terrorisme international".

La Maison-Blanche avait de son côté dénoncé des accusations "ridicules" contre les Etats-Unis. "Nous savons tous que la Russie diffuse de la désinformation depuis longtemps et elle le fait à nouveau ici", avait commenté la porte-parole du Conseil de sécurité nationale de la Maison-Blanche, Adrienne Watson fin septembre.

Conflit ukrainien-russe Energie