(AFP / Gerard Julien)

Des réserves de chloroquine réquisitionnées ? L’État et Sanofi démentent

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Des publications Facebook partagées plus de 35 000 fois depuis le 9 avril affirment que l’État "réquisitionne les réserves de chloroquine", et que le président de la région Sud, Renaud Muselier, s’est vu refuser une commande à ce titre auprès du laboratoire Sanofi. Le laboratoire dément, de même que la Direction générale de la santé, et l’hydroxychloroquine est toujours en vente pour les pathologies pour lesquelles elle a reçu une autorisation de mise sur le marché.

"Renaud Muselier, Président de la Région Sud-Est s’est vu refuser une commande de Chloraquine [sic] auprès des laboratoires Sanofi pour le motif suivant 'Les réserves de Chloroquine sont réquisitionnées par l’état Français'. Des pratiques de voyous, pourquoi interdire l’unique médicament qui fonctionne", s’interroge cette publication, dont le texte a été partagé plusieurs dizaines de milliers de fois sur Facebook (1, 2) depuis le 9 avril.

Capture d'écran Facebook, prise le 28/04/2020

Son auteur affirme que les stocks de l'antipaludéen, dont le dérivé hydroxychloroquine est utilisé pour lutter contre certaines formes graves de Covid-19, ont été confisqués suite au "lobbying des laboratoires pharmaceutiques, qui proposeront dans quelques mois des médicaments cent fois plus cher".

Cette affirmation s’appuie sur un article publié le 8 avril sur le site de Valeurs Actuelles. Comme le résume l’hebdomadaire dans ce tweet, "le président de la région Sud a voulu lui-même faire des réserves [de chloroquine]. Impossible, lui a-t-on répondu chez Sanofi : l'État a déjà réquisitionné les réserves". 

Capture d'écran du site Valeurs actuelles, prise le 28 avril 2020

Renaud Muselier a lui-même retweeté cet article, insistant sur la nécessité de "disposer de réserves de chloroquine pour faire face au coronavirus". 

Comme le maire de Nice, Christian Estrosi, ou l'ancien ministre de la Santé Philippe Douste-Blazy, le président LR de la région Sud a apporté son soutien à l'infectiologue Didier Raoult, qui prône l'utilisation de l'hydroxycholoroquine contre le Covid-19. 

Pas de réquisition, mais une prescription encadrée

En France, l’hydroxychloroquine est connue sous le nom de Plaquenil, médicament vendu par le laboratoire pharmaceutique Sanofi. Interrogé par l’AFP le 27 avril, son porte-parole Jean-Baptiste Froville dément toute réquisition : "C'est faux : il n'y a jamais eu de réquisition par l’État, et il n’existe pas de stocks pour les régions". 

Contacté à ce sujet le 24 avril, le président de la région Sud Provence-Alpes-Côte d'Azur Renaud Muselier n’a pas répondu aux sollicitations de l’AFP.

Jointe par l'AFP le 29 avril, la Direction générale de la Santé (DGS) assure également que "l'État n'a procédé à aucune réquisition de chloroquine".

Dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire, "les réquisitions se fondent sur l’article L.3131-15 du Code de la Santé publique", précise un porte-parole de la DGS, Antonin Lamberty-Garric. Mais si un médicament venait à être ainsi réquisitionné, le décret, l'arrêté préfectoral ou ministériel en question serait "forcément publié au Journal Officiel”, confirme l'institution. Un décret de réquisition des masques de protection respiratoire a notamment été publié le 23 mars. 

L'efficacité de la chloroquine et de son dérivé l'hydoxychloroquine contre le Covid-19 fait l'objet d'un débat enflammé en France, dépassant le monde scientifique pour devenir un sujet de clivage politique depuis le début de l’épidémie. 

Son usage est ardemment défendu par Didier Raoult et son équipe de l’IHU Méditerranée infection, qui a mené deux études confirmant selon lui "l'efficacité de l'hydroxychloroquine associée à l'azithromycine [un antibiotique] dans le traitement du Covid-19".

L'Organisation mondiale de la Santé et nombre de scientifiques estiment toutefois qu’il n’est pas possible de tirer cette conclusion sur la base de ces seules études, menées en dehors des protocoles scientifiques standards et sur un nombre de patients trop limité.

À cause de la nouvelle notoriété de la molécule, "il y a eu une hausse des prescriptions de Plaquenil qui n’étaient pas normales pendant quelques jours", précise le laboratoire Sanofi. 

L’Agence régionale de santé Nouvelle-Aquitaine, l’Agence nationale de sécurité du médicament et l'Agence européenne des médicaments ont également mis en garde contre les risques d’auto-administration d’hydroxychloroquine, après avoir relevé des "cas de toxicité cardiaque" sur des personnes présentant des symptômes du coronavirus. 

Le Plaquenil, habituellement utilisé pour traiter les maladies rhumatoïdes, fait donc l’objet d’une prescription encadrée en France depuis la fin du mois de mars. 

Le décret du 26 mars 2020 autorise son utilisation à titre exceptionnel à l’hôpital, et limite son usage aux cas les plus graves et aux différents essais cliniques.

Outre l’épidémie de COVID-19, le Plaquenil est uniquement vendu en pharmacie "pour les maladies pour lesquelles il a reçu une autorisation de mise sur le marché", comme le lupus et la polyarthrite rhumatoïde, sur justification d’un médecin généraliste.

Pas de risque d’épuisement des stocks en France

D’après le laboratoire Sanofi, il n’y pas de tensions autour des stocks d’hydroxychloroquine : "On a doublé la capacité de production du Plaquenil, et il n’y a aucun risque de pénurie en France aujourd’hui. Il n’y pas non plus de problème de matière première, car notre laboratoire fabrique le principe actif", précise son porte-parole. 

Comme le rappelle cette dépêche datée du 10 avril, Sanofi a prévu de quadrupler sa production d’ici l’été, et a fait don de 100 millions de doses d’hydroxychloroquine à une cinquantaine de pays - dont la France - pour traiter les malades atteints du Covid-19. 

Dans l’attente de résultats plus complets, médecins, chercheurs et autorités sanitaires comme l'Agence européenne du médicament estiment que l’hydroxychloroquine ne devrait être utilisée "que pour des essais cliniques ou des programmes d'urgence".

Un essai européen, baptisé "Discovery" a été lancé dans plusieurs pays pour tester quatre traitements, dont l'hydroxycholoroquine, sur 3.200 patients dont 800 cas graves en France, rapporte l'Inserm.

L'OMS a aussi lancé un vaste essai clinique international baptisé Solidarity, afin de tester 4 traitements expérimentaux, dont la chloroquine.

En France le bilan de l'épidémie s'établit à au moins 24 087 morts depuis le 1er mars, dont 15 053 dans les hôpitaux et 9034 dans les établissements sociaux et médico-sociaux dont les Ehpad. 

Edit du 29/04 : actualise le bilan en France
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