Un soignant tient la main d'un malade du Covid-19 à Bergame (Italie) le 3 avril 2020 (AFP / Piero Cruciatti)

Covid-19 : non, le gouvernement n'a pas autorisé l'euthanasie des personnes âgées

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Plusieurs publications très partagées sur les réseaux sociaux depuis le 2 avril affirment que le gouvernement a autorisé l'euthanasie -des personnes âgées atteintes par le Covid-19, décret à l'appui. C'est faux, l'euthanasie reste interdite et le décret ne dit pas cela.

Le député européen et ancien député du Gard  Gilbert Collard a affirmé dans un tweet - partagé plus de 2.000 fois depuis le 2 avril - qu'un décret du 28 mars autorise l'euthanasie "pour se débarrasser des vieux".

Sur Facebook, le même message publié par la page de Gilbert Collard a cumulé environ 7.000 partages et 1.200 commentaires depuis le 2 avril.

Les deux messages renvoient vers l'extrait d'1'50 d'une émission de Radio Shalom où est avancé lors d'un échange avec un certain "docteur Hardy", "que lorsqu'on administre (...) du Rivotril sous forme injectable, on sait ce qu'on fait, s'il n'a pas de respirateur, on sait qu'on est en train de le noyer".

Cet extrait, disponible ici sur YouTube (avec le titre "un décret du 28/03/2020 autorise l'euthanasie pour se débarrasser des vieux") a cumulé plus de 100.000 vues depuis le 2 avril, et 156.000  ("#CoVID19: un décret du 28 mars 2020 autorise d'#euthanasie!") sur la page de Gilbert Collard.

On retrouve l'idée sur le site AgoraVox, qui mentionne des "fins d'euthanasie" mais pas la notion de personnes âgées, texte partagé près de 2.000 fois sur Facebook selon le site de mesure d'audience CrowdTangle. Le site met aussi en ligne l'extrait de Radio Shalom.

La page Facebook de Radio Shalom évoque bien le 2 avril le fait que "le Docteur Hardy [qui] a révélé hier l'utilisation du Revotril injectable à des malades du Corona [sic] (qui pouvait avoir des conséquences mortelles)".

On retrouve aussi cette idée dans un tweet de Sud Radio : "il y a un décret qui permet de délivrer du #Rivotril, qui sert de sédation car il n'y a plus de place dans les hôpitaux. On achève nos personnes âgées dans les #EHPAD".

Le tweet renvoie à des propos de Serge Rader, ancien pharmacien connu notamment pour de virulentes positions anti-vaccins, tenus dans l'émission de l'animateur André Bercoff. 

On retrouve sur YouTube l'interview d'une dizaine de minutes, qui a cumulé plus de 350.000 vues depuis le 3 avril.

"On les achève par voie injectable, c'est tout à fait scandaleux, tous ça parce qu'il n'y a plus de place" dans les hôpitaux, insiste Serge Rader dans cette interview.

Mais ces interprétations sont fausses.

A l'appui de ces affirmations, Serge Rader comme Gilbert Collard évoquent un décret du 28 mars paru au Journal officiel du 29, qui porte sur les modalités de délivrance du médicament Rivotril.

Capture d'écran du JO du 29 mars

Ce décret, qui concerne aussi le paracétamol sous forme infectable, vient, jusqu'au 15 avril,"adapter le cadre réglementaire visant à permettre l’accès à certains produits indispensables dans la prise en charge optimale des patients COVID", a indiqué à l'AFP la direction générale de la Santé (DGS). 

La partie sur le Rivotril concerne explicitement les soins palliatifs, qui sont des "soins actifs" destinés à "soulager la douleur, à apaiser la souffrance psychique, à sauvegarder la dignité de la personne malade", selon la définition de la Société française de soins palliatifs.

Le texte permet aux pharmacies d'officine de délivrer le Rivotril et plus seulement les pharmacies d'hôpitaux, sur présentation d'une ordonnance mentionnant le Covid-19 et prescrit"conformément aux recommandations de la société française d'accompagnement et de soins palliatifs (SFAP)".

"Il ne s’agit pas d’un assouplissement des modalités d’usage mais uniquement de ses modalités de dispensation, afin d’améliorer la prise en charge palliative des patients le nécessitant dans les EHPAD", explique aussi la DGS.

Selon la définition du Vidal, le dictionnaire des médicaments, Le Rivotril est un "anticonvulsivant" de la famille des "benzodiazépines"

Ce type de médicament est utilisé dans le cadre des soins palliatifs pour endormir profondément ("sédater") le patient et lui éviter de souffrir, comme mentionné ici par l'Agence du médicament.

En cas de manque d'Hyponovel (midazolam), dont les stocks sont actuellement en tension,"d'autres produits injectables comme le Valium ou encore le Rivotril, sont envisageables", explique à l'AFP le Dr Bernard Devalois, médecin en soins palliatifs à la maison protestante de Bagatelle à Bordeaux.

« Non, prescrire du Rivotril ne revient pas à euthanasier les patients âgés », explique la Société française de gériatrie et de gérontologie (SFGG) dans un communiqué, publié suite aux interprétations erronées du décret.

"Administrer du Rivotril à un patient ne veut pas dire arrêter les soins", insiste Olivier Guérin, professeur de gériatrie au CHU de Nice, cité dans le communiqué de la SFGG.

"Cette molécule est un sédatif (et non un produit létal comme cela a été faussement écrit dans certaines publications récentes) utilisé quand les malades souffrent d’une atteinte pulmonaire telle qu’il y a un risque de suffocation", dit aussi l'Association pour le droit de mourir dans la dignité dans un texte publié sur son site, rappelant elle aussi que c'est "habituellement" l'Hypnovel qui est utilisé.

 "Le décret permet d’utiliser le Rivotril pour assurer l’accompagnement des patients en soins palliatifs, confrontés à un état d’asphyxie, y compris en Ehpad. Pour les patients dont le pronostic vital est engagé à très court terme, cette molécule peut permettre une sédation profonde et continue", explique encore l'ADMD.

"Non l’utilisation du Rivotril dans ces conditions n’entraîne pas la mort. La prescription de Rivotril a, dans ce cas, pour objectif la prise en charge palliative des patients", dit aussi la DGS à l'AFP.

"Associer cette amélioration de la prise en charge à autre chose que ce qu’elle est, est une erreur d’interprétation et ça n’est en aucun cas l’objet du décret", ajoute le ministère.

"Il s’agit, au contraire, lorsque la situation se dégrade et dans certaines circonstances d’un accompagnement pour soulager sa souffrance en le plaçant dans une sédation lorsque la détresse respiratoire devient insupportable, mais il ne s’agit certainement pas, encore une fois d’un médicament destiné à pratiquer une euthanasie. L’asphyxie en fin de vie est inacceptable », dit encore le Pr Guérin.

La SFAP a publié sur son site des fiches de prise en charge palliatives des détresses respiratoires à domicile ou en EHPAD.

L'euthanasie reste interdite en France.

La loi Claeys-Leonetti de février 2016 a instauré un droit à la "sédation profonde et continue" jusqu'au décès pour les malades en phase terminale, afin de soulager les souffrances inutiles, notamment après l'arrêt des traitements en cas "d'obstination déraisonnable" ou d'impasse thérapeutique.

La Haute autotité de santé (HAS) a détaillé ici le parcours de soins dans ce cadre.

Certaines publications sur Facebook, comme ce dessin partagé 1.200 fois depuis le 4 avril, affirme non seulement, à tort, que gouvernement "autorise le Rivotril  pour euthanasier ses anciens" mais aussi qu'il "leur interdit la choloroquine pour les soigner".

Cette deuxième affirmation est fausse également : ni la choloroquine ni son dérivé l'hydroxychloroquine, ne sont interdites en France. 

Ce qui est interdit, c’est la prescription généralisée d'hydroxychloroquine aux malades du Covid-19, comme expliqué dans ces décrets (1 et 2).

En revanche, en plus des essais cliniques strictement encadrés, son usage en milieu hospitalier et sous la responsabilité de plusieurs médecins, et seulement pour les cas graves, est autorisée, conformément à l'avis du Haut conseil de la santé publique du 23 mars.

Et l’hydroxychloroquine n’a pas non plus été interdite en France en janvier 2020, comme expliqué ici par l'AFP, mais placée dans la liste des médicaments sur ordonnance.

Enfin, l'efficacité de l'hydroxychloroquine sur le Covid-19n'a pas été scientifiquement prouvée et reste en cours d'évaluation, comme expliqué ici par l'AFP.

EDIT le 6 avril à 17h15: précise "de délivrer le Rivotril" et ajoute corchets dans une citation 
Le 6 avril à 17h30 : corrige Gilbert Collard est député européen et n'est plus député du Gard depuis fin janvier 2020

EDIT le 8 avril à 12H00: 
- mise à jour des chiffres de vues

- ajoute lien manquant vers une vidéo

- ajoute texte de l'ADMD

- ajoute autre publication fausse sur Rivotril et chloroquine

 

Julie Charpentrat
 
Brigitte Castelnau
CORONAVIRUS