Cette vidéo virale d'un groupe de médecins relaie de fausses informations sur l'hydroxychloroquine

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Dans une vidéo partagée plus de 14.000 fois sur Facebook en France depuis le 28 juillet, des médecins expliquent, lors d’une conférence de presse à Washington, que l'hydroxychloroquine est efficace pour traiter le Covid-19 et que les masques ne sont pas nécessaires pour lutter contre la pandémie. Or l'efficacité de l'hydroxychloroquine n'a pas été scientifiquement prouvée et plusieurs essais ont même conclu à son inefficacité. De plus, le port du masque est recommandé par les autorités françaises et américaines pour freiner la propagation du virus. Plusieurs réseaux sociaux dont Twitter ont supprimé la vidéo, extrêmement virale aux Etats-Unis et relayée entre temps par Donald Trump et son fils.

Sur le parvis de la Cour suprême à Washington, une dizaine de personnes en blouses blanches. Elles arborent un patch qui informe qu’elles appartiennent à l'organisation "America's Frontline Doctors".

Capture d'écran d'une vidéo Facebook prise le 29 juillet 2020.

La vidéo de leur conférence de presse, d'une vingtaine de minutes dans sa version française, a été partagée plus de 14.000 fois sur Facebook, depuis le 28 juillet.

"Nous sommes ici parce que nous pensons que le peuple américain n'a pas eu accès à tous les types d'expertise disponibles dans notre pays",  affirme la première femme à prendre la parole. Elle explique que face à la crise, plusieurs médecins se sont rassemblés pour former "America's Frontline doctors" dans le but d'"aider les patients américains et la nation américaine à guérir". 

Cette vidéo, sous-titrée en français mais originellement très virale aux Etats-Unis (1, 2, 3) relaie de nombreuses fausses informations au sujet de la prétendue efficacité de l'hydroxychloroquine dans le traitement contre le Covid-19.  

Pourtant, l'efficacité de la molécule n'a pas été scientifiquement prouvée et plusieurs essais randomisés (avec des patients choisis au hasard) et contrôlés (certains patients ont reçu le traitement, d'autres un placebo) ont même conclu à son inefficacité.

Par ailleurs, le port du masque est recommandé par les autorités américaines pour lutter contre la propagation du virus. En France, le port du masque est obligatoire dans les lieux clos depuis le 20 juillet. 

Twitter, Facebook et Youtube ont supprimé la vidéo pour désinformation. Twitter a déclaré que "les tweets avec la vidéo sont en violation de notre politique de désinformation sur COVID-19". De son côté, Facebook a jugé qu'elle contient "de fausses informations sur les médicaments et les traitements du COVID-19".

Avant sa suppression, Donald Trump et son fils Donald Trump Jr. ont retweeté la vidéo. "A voir", avait vanté ce dernier. En réponse, Twitter a placé des restrictions sur le compte du fils du président américain. Mais la vidéo de la conférence de presse continue toutefois de circuler de façon virale sur les réseaux sociaux. 

Capture d'écran d'un retweet archivé sur le compte Twitter de Donald Trump prise le 28 juillet 2020.

Cette vidéo relaie plusieurs recommandations sans fondements scientifiques

La version originale de la vidéo provient d’une conférence de presse d’une quarantaine de minutes, tenue le 27 juillet 2020 devant la Cour suprême des Etats-Unis par l'organisation "America’s Frontline Doctors". Les personnes, habillées de blouses blanches, ne portent pas de masques et ne respectent pas les règles de distanciation sociale.  

Le site web d'"America’' Frontline Doctor" - créé il y a 11 jours mais qui avait disparu le 28 juillet dans l'après-midi -, expliquait que "la vie américaine a été victime d'une campagne de désinformation massive" et avertissait que "la grande expérience américaine d'une République constitutionnelle avec une démocratie représentative cessera si les Américains continuent à laisser des soi-disant experts et personnalités médiatiques prendre des décisions à leur place".

Dans cette vidéo, la médecin Stella Immanuel, diplômée de médecine de l'université de Calabar au Nigeria et détentrice d'une licence médicale aux Etats-Unis selon le site du Texas Medical Board, dit connaître l'hydroxychloroquine pour avoir traité des patients atteints de malaria au Nigeria.

"On peut guérir du virus, cela s'appelle l'hydroxychloroquine (...). Je suis venue ici à Washington DC pour dire à l'Amérique que personne n'a besoin de tomber malade. Ce virus a un remède. Il s'agit de l'hydroxychloroquine, du zinc et du Zithromax", assène celle qui assure avoir soigné plus de 350 cas de Covid-19. 

Pourtant, le 15 juin, l'Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux a révoqué  l'autorisation d'utilisation d'urgence permettant d'utiliser l'hydroxychloroquine et la chloroquine du stock national stratégique pour traiter les patients COVID-19 hospitalisés.

"A la lumière des événements cardiaques graves en cours et des autres effets secondaires graves potentiels, les avantages connus et potentiels de la chloroquine et de l'hydroxychloroquine ne l'emportent plus sur les risques connus et potentiels de l'utilisation autorisée", avait alors déclaré l'agence.

En France, l’autorisation de la prescription de l’hydroxychloroquine contre le Covid-19 à l’hôpital a également été abrogée le 27 mai.

Un technicien tient entre ses doigts une pilule d'hydroxychloroquine dans la pharmacie de Rock Canyon, à Provo, Utah, Etats-Unis, le 20 mai 2020.

Malgré ces révocations, un autre médecin présent à la conférence de presse, l'ophtalmologue Richard Urso, prend la parole pour dire que "ce médicament est super sûr - il est plus sûr que l'aspirine, le MOTRIN, le Tylenol". Selon lui, les études qui ont pointé la potentielle dangerosité de la chloroquine utilisaient "une dose trop élevée".

Interrogé par l'AFP sur les déclarations de Stella Immanuel, Julian Leibowitz, professeur d'immunologie à l’Université Texas A&M-Texarkana, a expliqué que "de multiples études ont montré que cela était faux".

Benjamin Neuman, directeur du département des sciences biologiques dans la même université, abonde :  "l'hydroxychloroquine et l'azithromycine ont, séparément et ensemble, bien réussi dans quelques petites études qui ont généré beaucoup d'espoir".

Mais "les études de grande envergure ont clairement, et de manière répétée, échoué à fonctionner au-delà de tout doute raisonnable" pour déterminer si elles étaient réellement efficaces, conclut-il. 

L'OMS, qui a suspendu ses essais cliniques par sécurité, écrit par ailleurs sur son site web qu’il "n'y a actuellement aucune preuve que l'hydroxychloroquine ou tout autre médicament puisse guérir ou prévenir le COVID-19" et que "le mauvais usage de l'hydroxychloroquine peut provoquer des effets secondaires graves et des maladies, voire entraîner la mort".

Dans la vidéo virale, la médecin Stella Immanuel assure pourtant que "toute étude qui dit que l'hydroxychloroquine ne fonctionne pas est une fausse science" et qualifie de "faux médecins" ceux qui demandent des recherches plus approfondies sur le sujet.

Elle explique également que le médicament rend le port du masque et le confinement inutiles : "vous n'avez pas besoin de masque. Il y a un remède" - contredisant les conseils des Centres américains de contrôle et de prévention des maladies sur l'utilisation de masques pour ralentir la propagation du coronavirus.

Des déclarations pseudo-scientifiques

Des archives du site personnel et de la page YouTube de la médecin révèlent une longue liste de déclarations pseudo-scientifiques : des "esprits de souffrance" auraient ainsi des relations sexuelles "astrales" avec des femmes, ce qui cause "des problèmes gynécologiques, des problèmes conjugaux et des fausses couches".

Dans une vidéo de 2015, elle assure que les dirigeants des Etats-Unis sont des "esprits reptiliens", "mi-humains, mi-extraterrestres". Elle y dénonce l'usage d'ADN extraterrestre en médecine, causant des mélanges entre humains et démons.

Selon une enquête de NBC News, d'autres médecins membres de "America's Frontline Doctors" s'étaient déjà mobilisés dans les médias et les manifestations conservatrices, notamment contre le confinement aux Etats-Unis.

Un groupe lié aux conservateurs américains

Bien que la conférence ait principalement abordé des questions médicales, l’événement revêtait également un sens politique.

Dans la version française (raccourcie) de la vidéo, un logo apposé dans le coin inférieur gauche interpelle : c'est celui de Breitbart, un site d'actualités proche de l'extrême droite américaine. Selon Politifact, c'est ce site qui a filmé et diffusé en ligne la conférence de presse. 

Capture d'écran d'une vidéo Facebook prise le 29 juillet 2020, flèches ajoutées pour souligner la présence du logo de Breitbart dans le coin inférieur gauche.

Dans la vidéo originale, deux personnes sans blouse blanche prennent la parole : l'élu républicain Ralph Norman, membre du Congrès de Caroline du Sud et Jenny Beth Martin, cofondatrice du Tea Party Patriots, un groupe politique conservateur financé par des Républicains.

Cette dernière encourage les Américains à contacter leurs élus pour "leur dire que vous voulez savoir pourquoi vous ne pouvez pas avoir accès à un médicament dont les médecins vous disent qu'il contribuera à mettre fin à cette situation et à nous aider à réduire le nombre d'hospitalisations et le nombre de décès".

Sur son site, le Tea Party Patriots explique avoir organisé la conférence devant la Cour suprême. 

Comme le souligne NBC News, les Tea Party Patriots ont récolté plus de 24 millions de dollars depuis 2014 pour soutenir des candidats et des projets du parti conservateur. 

Edit 30/07/2020 15h40 et 16h23 - Correction de trois coquilles.
 

Juliette Mansour
Marion Lefèvre
 
W.G. Dunlop
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