Cette image ne montre pas "l'explosion de l’hormone de l’amour" dans le cerveau

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Une publication partagée plus de 12.000 fois sur Facebook depuis le 19 juillet affirme qu’une IRM d’un bébé et sa mère montre que "le baiser provoque une réaction chimique dans les 2 cerveaux, une explosion de l'hormone de l'amour, l'ocytocine". En réalité, les zones colorées dans le cerveau de la femme et de l’enfant ont été rajoutées a posteriori sur l’IRM d’origine et correspondent aux données d'une étude sur la perception visuelle des nouveaux-nés, à laquelle ce bébé avait participé. 

"Première IRM au monde d'une mère avec son enfant. La maman, Rebecca Saxe, neuroscientifique embrassant son fils de 2 mois”,  s’extasie l’auteur de cette publication sur Facebook. "Le baiser provoque une réaction chimique dans les 2 cerveaux, une explosion de l'hormone de l'amour, l'ocytocine. Les câlins, les bisous, les baisers activent notre cerveau. La dopamine, hormone du bien-être y est libérée ainsi que la vasopressine qui lie les partenaires entre eux (parent/enfant, couple,...) et la sérotonine, hormone qui régule l'humeur." Cette publication a été partagée plus de 12 000 fois depuis le 19 juillet. 

 

Capture d’écran réalisée le 29 juillet 2020 sur Facebook

La publication a également été partagée en Belgique le 26 juillet, et circule depuis plusieurs mois en Espagne. A chaque fois, l’affirmation est la même : cette imagerie par résonance magnétique (IRM) montrerait la "réaction chimique" provoquée par un baiser, qui activerait dans le cerveau des "hormones du bien-être". En réalité, si l’image en noir et blanc est une vraie IRM réalisée par une scientifique, les zones orangées y ont été ajoutées a posteriori par cette chercheuse pour illustrer une étude portant sur la perception des visages par le cerveau et n’ont rien à voir avec "l’amour".

 Une image plus symbolique que scientifique

La photo d’origine est bien une IRM prise par la neuroscientifique canadienne Rebecca Saxe, de l’Institut de Technologie du Massachusetts (MIT), qui a expliqué sa démarche dans le magazine de l’institution scientifique américaine Smithsonian en décembre 2015. On y voit la neuroscientifique elle-même et son deuxième enfant, tout juste né. 

Capture d’écran réalisée sur le site du magazine de l’institution scientifique Smithsonian le 29 juillet 2020

Dans cet article (en anglais), Rebecca Saxe explique que son laboratoire du MIT utilise des IRM pour "observer le flux sanguin dans les cerveaux des enfants. Nous leur lisons des histoires et nous observons les variations de leur activité cérébrale en fonction de l'intrigue. En faisant cela, nous cherchons à savoir comment les enfants réagissent aux pensées d’autres personnes." Mais, précise-t-elle, "cette IRM n’a pas été réalisé à des fins diagnostiques, même pas vraiment pour la science. Personne, à ma connaissance, n’avait jamais réalisé une IRM d’une mère et d’un enfant. Nous avons fait celle-ci parce que nous voulions voir ça."

Le 4 septembre 2019, l’entreprise de formation et de conseils NH Neuro Training, qui se présente comme "spécialiste des bases neurologiques du comportement", avait publié sur Facebook la photo de l’IRM, avec cette fois-ci des zones orangées dans les cerveaux de la mère et de l’enfant . 

Capture d’écran réalisée sur Facebook le 29 juillet 2020

Dans cette première version de la publication, l’entreprise expliquait que "les baisers provoquent une réaction chimique dans votre cerveau, dont le déclenchement de l’hormone ocytocine. L'ocytocine est souvent considérée comme "l'hormone de l’amour" car elle suscite des sentiments d’affection et d’attachement". "Embrasser active le système de récompense du cerveau ; libère de la dopamine qui nous fait nous sentir bien", poursuit cette publication. "Cela libère également de la vasopressine, qui lie les mères avec leurs bébés et les couples entre eux. Cela libère aussi de la sérotonine, qui aide à réguler notre humeur." L’entreprise semblait ainsi créer un lien direct entre l’image de l’IRM et l’activation de ces hormones. 

La publication de NH Neuro Training avait ensuite été modifiée le 26 septembre 2019, pour ajouter la mention : "Les activations (en orange, NDLR) de l’image ne font pas référence à l’acte d’embrasser mais à l'organisation de l’activité fonctionnelle dans le cerveau d’un enfant lors de la visualisation d’images significatives."

Cette publication a été partagée plus de 172 000 fois sur Facebook depuis le 4 septembre et, dans les jours qui ont suivi, de nombreux tweets dont celui-ci, retweeté plus de 5 000 fois, ont repris la photo avec cette légende : "Le baiser provoque une réaction chimique dans les 2 cerveaux, une explosion de l'hormone de l'amour, l'ocytocine". 

Cette IRM n’a "rien à voir avec l’ocytocine, les hormones, les baisers ou l’allaitement"

En réponse, le 12 septembre 2019, la neuroscientifique Rebecca Saxe avait alors publié une série de tweets dans lesquels elle expliquait que l’image de l’IRM avec les zones orangées était un montage : "Nous nous sommes dit : est-ce que se serait cool de superposer les activations (de notre étude scientifique sur la visualisation d’images de visages) sur cette photo ? Donc nous l’avons fait."

Elle avait alors superposé à la photo de l’IRM les résultats d’une étude effectuée par son laboratoire du MIT sur l’activation du cerveau des enfants face à des images de visages et face à des images de paysages. L’idée était de comparer les perceptions visuelles des nouveaux-nés et des adultes. Sur Twitter, Rebecca Saxe a précisé : "En réponse à toutes les controverses et les tweets de ce week-end : les activations sont les résultats réels de la fMRI (imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, qui mesure l’activité du cerveau, NDLR), des réponses hémodynamiques (la circulation sanguine, NDLR) lorsqu’on regarde une image avec des visages, comparée aux images de paysages. Ce sont vraiment ceux de ce bébé. Ils n’ont rien à voir avec l'ocytocine, les hormones, les baisers ou l’allaitement."

Ce n’est pas la première fois que cette affirmation circule sur les réseaux sociaux. L’AFP l’avait déjà contredite en décembre dernier en espagnol, ainsi que d’autres organisations de fact-checking comme Snopes.

Une IRM n’est pas suffisante pour observer le déclenchement d’hormones 

En regardant une simple IRM, il est impossible de voir si celle-ci montre l’activation d’hormones dans le cerveau, appuie Maude Beaudoin-Gobert, docteure en neurosciences affiliée à l’université Claude Bernard Lyon 1 : "Sur une IRM, on va voir le taux d’oxygénation d’une aire cérébrale et donc son activité. Mais on ne peut pas l’interpréter. La seule chose qu’on peut dire en voyant cette IRM c’est si une zone est active, peu active ou très active. Or, ici, je ne vois pas l’activité du noyau qui sécrète de l'ocytocine. Dans le cerveau de l’adulte, c’est plutôt la zone visuelle, à l’arrière du cerveau, qui est active. Mais ça veut juste dire qu’il regarde quelque chose." Pour observer le déclenchement d’hormones dans le cerveau, il faut effectuer une TEP (Tomographie par émission de positons), poursuit cette chercheuse, interrogée par l’AFP le 29 juillet : "On injecte un traceur dans le cerveau qui se lie à une cible particulière. Et là seulement, on peut voir le système neurochimique. Et encore, aujourd’hui on sait tracer la dopamine et la sérotonine, mais on n’a pas encore de traceur assez sûr pour la vasopressine et l'ocytocine." Il est donc très compliqué en l’état actuel des connaissances scientifiques d’observer le déclenchement de ces deux dernières hormones dans le cerveau. 

Maude Beaudoin-Gobert confirme que le toucher et les marques d’affection peuvent déclencher de la dopamine et de l'ocytocine dans le cerveau. "Mais même si cette image est très belle, il est farfelu de dire qu’on peut y voir le déclenchement de ces hormones", souligne-t-elle. 

Si la dopamine, la sérotonine et l'ocytocine sont étudiées depuis des années, "le rôle de la vasopressine n’est pas sujet à un consensus scientifique pour l’instant", explique encore Maude Beaudoin-Gobert. La théorie selon laquelle la vasopressine "lie les partenaires entre eux", comme cette publication l’écrit, vient selon elle d’une étude réalisée sur des campagnols et publiée en 2015 dans la revue américaine Science. Selon cette étude, les campagnols avec une quantité plus importante de vasopressine auraient tendance à être plus "fidèles" à leur compagne. "Mais des études effectuées sur des primates montrent que ça aurait plutôt un effet sur l’anxiété et la vigilance", selon la chercheuse, qui estime qu’on ne peut donc pas affirmer pour l’instant que cette hormone "lie les partenaires entre eux".  

AFP Espagne
Traduction et adaptation :