Cette photo ne montre pas la famille de Ugur Sahin, à l'origine du premier vaccin contre le Covid-19

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Une photo partagée plusieurs centaines de fois sur Facebook depuis fin novembre montre une famille turque immigrée en Allemagne dans les années 1960-70. Les internautes affirment qu'il s'agit de la famille de Ugur Sahin, directeur du laboratoire allemand qui a développé avec l'Américain Pfizer un vaccin contre le Covid-19. Ugur Sahin est en effet arrivé en Allemagne lorsqu'il était enfant, mais cette photo ne montre pas sa famille.

"Le petit garçon à droite de la photo qui a 4 ans à l'époque" serait "Ugur Sahin, le médecin qui a mis au point le vaccin anti Covid_19 de Pfizer…" selon cet internaute, qui partage la photo d'une "famille d’origine turque immigrée en Allemagne en 1969". On y voit en effet deux parents et leurs quatre enfants, posant devant l'objectif. 

Capture d'écran réalisée sur Facebook le 01//12/2020

Cette photo a été partagée 824 fois sur Facebook depuis le 22 novembre 2020. Elle circule également dans d'autres langues, notamment en arabe et en bosniaque

Les premières publications liant cette photo à Ugur Sahin ont été partagées en italien à partir du 21 novembre, d'après les recherches de l'AFP. D'autres publications mènent vers un article d'un site en albanais, Tetova Express, du nom d'une ville en Macédoine. Un pays notamment connu pour avoir vu éclore ces dernières années des centaines de sites destinés à répandre de fausses information, comme l'expliquait cette dépêche de l'AFP en 2018 et cet article, publié fin octobre 2020 dans un journal croate.  

Ugur Sahin est le PDG de la société allemande de biotechnologie BioNTech, qui a développé avec le laboratoire américain Pfizer le premier vaccin contre le Covid-19. Issu d'une famille d'immigrés turcs, il est arrivé en Allemagne en 1969 à l'âge de quatre ans.

Mais il ne figure pas sur cette photo, qui ne montre pas sa famille.

L'AFP a contacté BioNTech, la firme dirigée par Ugur Sahin. La directrice de la communication extérieure de la firme, Jasmina Alatovic,  a confirmé le 27 novembre 2020 qu'"il ne s'agit pas d'une photo de M. Sahin et de sa famille". 

Une famille d'Aksaray, arrivée dans les années 60-70 à Düsseldorf

En cherchant d'autres occurrences de cette photo, l'AFP a retrouvé une publication Twitter datée du 16 août 2020 sur le compte Twitter "Diaspora Türk", avec cette légende : "nouvelle maison, nouveaux espoirs". Le compte date la photo de 1975. 

Le lendemain, le 17 août, ce compte a partagé une autre photo, montrant cette-fois seulement le père et la mère de la famille. "Lorsque le petit-fils de la famille a vu la photo sur notre page hier, nous avons pu obtenir des informations de première main à leur sujet", indique la légende en turc, "Il nous a parlé de ses grands-parents, tantes, oncles et de sa mère qui n'est pas sur la photo. La famille est originaire d'Aksaray. Le père est arrivé en Allemagne en 1965 en tant qu'ouvrier". C’est le petit-fils qui leur a fourni cette nouvelle photo de ses grand-parents. 

Capture d'écran réalisée le 30/11/2020 sur Twitter.

Le compte twitter "Diaspora Türk" est animé par des membres de la communauté turque installés dans plusieurs pays d'Europe, ont expliqué les médiateurs du compte à l'AFP. Leur site (en turc) mêle témoignages, événements et conseils de livres autour des histoires de travailleurs immigrés en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. 

L'AFP a interrogé le fondateur de Diaspora Türk, Gökhan Duman, le 26 novembre 2020. Il affirme que les descendants de cette famille ne souhaitent pas être contactés, mais a accepté de raconter l'histoire transmise par le petit-fils. 

"Le père est arrivé en 1965 en Allemagne pour travailler comme mouleur dans la construction", a expliqué par courriel  Gökhan Duman. Quelques années après, il a fait venir sa femme et quatre de ses six enfants, laissant une fille et un garçon à Arkasay pour s'occuper du terrain et de la maison familiale : "Ces photos ont été prises dans leur nouvelle maison, la semaine de l'arrivée de la famille à Düsseldorf. Plus tard, la mère a trouvé un travail comme commis de cuisine et, en 1980, les deux autres enfants sont arrivés en Allemagne." 

Le père est décédé en 2002, la mère en 2017, selon Gökhan Duman. Leurs enfants sont toujours en Allemagne : "la plus jeune fille travaille comme assistante dentaire, l'aînée est serveuse, le fils est tourneur-fraiseur et la fille avec un trou dans sa chaussette est aujourd'hui, par une ironie du sort, styliste". 

L'histoire de cette famille ressemble à celle de Ugur Sahin, également né de parents turcs immigrés, arrivés en Allemagne dans les années 1960. Mais plusieurs éléments diffèrent : les parents de Ugur Sahin ne viennent pas d'Arkasay mais d'Iskenredum (Alexandrette en français), dans le sud du pays, comme le décrit le New York Times. Ugur Sahin est né en 1965 et est arrivé en Allemagne à l'âge de 4 ans. En 1975, date de cette photo selon Diaspora Türk, Ugur Sahin avait 10 ans. Le jeune garçon sur ce cliché paraît bien plus jeune. 

Enfin, ses parents n'habitaient pas à Düsseldorf mais à Cologne, où Ugur Sahin a étudié la médecine avant d'obtenir un doctorat en 1993 à l'Université de Cologne grâce à ses recherches du l'immunothérapie des cellules tumorales. 

Ugur Sahin, co-fondateur et PDG de l'entreprise de biotechnologie allemande BioNTech, lors d'une interview avec l'AFP le 19 novembre 2020. (AFP / Yann Schreiber)

Un cliché de la photographe allemande Candida Höfer

Une recherche inversée d'image sur un moteur de recherche mène vers un article de la revue internationale Art journal Open publié en 2016. L'auteur y analyse la série de photos Türken in Deutschland ("Turcs en Allemagne"), regroupant les clichés de la photographe allemande Candida Höfer qui a immortalisé entre 1972 et 1979 des familles turques immigrées en Allemagne. 

Parmi cette série dont toutes les pièces sont datées de 1979, année de leur première projection par l’auteur, on retrouve la photo partagée sur Facebook. 

Capture d'écran réalisée sur le site de Art Open Journal le 30/11/2020

Candida Höfer est une photographe multi-récompensée. Elle a notamment reçu le prix Finkenwerder en 2007, qui récompense chaque année un artiste dont les œuvres contribuent à l'art contemporain en Allemagne. 

Sa série Türken in Deutschland se concentre sur les "Gastarbeiter" - les "Travailleurs invités" en français - ces immigrés turcs appelés en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale pour renforcer la main-d'œuvre locale, alors que le pays avait perdu près de trois millions d'hommes pendant la guerre. Le recrutement des "Gastarbeiter" s'est arrêté en 1973, mais la majorité des familles turques est restée, devenant la première population immigrée en Allemagne, est-il expliqué en introduction d'un entretien avec Candida Höfer le 25 septembre 2019 et disponible sur le site du Musée d'art de Harvard. On y voit notamment la photographie de la famille à 5'02. 

L'AFP a contacté la fondation Candida Höfer, qui a confirmé le 26 novembre 2020 qu'il s'agissait bien d'un cliché pris par la photographe allemande. Cependant, Herbert Burkert, du bureau de Candida Höfer, a indiqué ne pas pouvoir confirmer l'identité de la famille présente sur cette photo, car la photo a été prise "il y a longtemps et le nom de cette famille n'est pas enregistré".

Sur le site du Musée d'art d'Harvard consacré à la série de photographies Türken in Deutschland, on retrouve également la deuxième photo tweetée par Diaspora Türk, qui montre le père et la mère de cette famille. 

L'Allemagne compte aujourd'hui environ 3 millions de personnes d'origine turque, la plus importante diaspora turque au monde. Mais les "Gastarbeiter" de cette première génération ont peu appris l’allemand et sont souvent restés cantonnés à des ghettos communautaires, comme l'explique cette dépêche. La communauté turque a un taux de chômage plus élevé que la moyenne nationale et reste exposée à des discriminations sur les marchés du travail et locatif, bien que l'Allemagne ait pris des mesures pour faciliter son intégration.  

Des femmes manifestent contre le président turc à Berlin avant son arrivée pour une cérémonie célébrant les 50 ans de “travailleurs invités” turcs en Allemagne le 2 novembre 2011. Avant sa visite, Recep Tayyip Erdogan avait déclaré que Berlin avait commis des erreurs dans sa politique d'immigration à l'égard des Turcs. (AFP / Odd Andersen)

Nouveau vaccin contre le coronavirus 

Ugur Sahin est aujourd'hui directeur de la société allemande de biotechnologie BioNTech. Comme l'explique cette dépêche, il a commencé à travailler sur un vaccin contre le nouveau coronavirus dès février, après avoir lu un article paru dans The Lancet, a-t-il raconté à la presse allemande. Avant même que la planète entre en confinement au début du printemps, BioNTech avait déjà mis au point vingt candidats-vaccins. 

Mi-novembre, Ugur Sahin espérait un possible retour à la vie normale d'ici l'hiver prochain, avec un objectif de délivrer 300 millions de doses de vaccin jusqu'à avril 2021.

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