
Roland-Garros mobilise-t-il plus d'urgentistes que le service d'urgences de l'hôpital voisin ?
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 07 juin 2019 à 18:00
- Lecture : 5 min
- Par : Guillaume DAUDIN, Sami ACEF, Gabriel BOUROVITCH, Aurélie CARABIN, AFP France
Copyright AFP 2017-2025. Toute réutilisation commerciale du contenu est sujet à un abonnement. Cliquez ici pour en savoir plus.

Comme l'ont déjà expliqué nos confrères de 20 Minutes l'an dernier et du Monde mardi, le visuel ressort régulièrement depuis que le médecin urgentiste Patrick Pelloux a consacré une chronique à ce sujet, une "image des fractures sociales et sanitaires en France" selon lui, dans un numéro de Charlie Hebdo en 2012.
Le visuel qui nous intéresse circulait déjà l'année dernière à la même époque, comme on peut le voir dans cette publication Facebook.
"C'était parti d'une discussion drôle avec Charb (alors directeur de la rédaction, ndlr) à l'époque", a expliqué jeudi à l'AFP Patrick Pelloux.
"Ce n'était pas contre les gens de Roland-Garros, c'était pour mettre en lumière le fait que l'on ne donne pas au service public les moyens de ses missions", a poursuivi le médecin urgentiste.
Que dit l'organisation du tournoi ?
Contacté par l'AFP mercredi, la Fédération française du tennis explique qu'elle sous-traite la prestation à une "société d'urgentistes, Europ-Assistance, qui emploie pour l'occasion 8 médecins urgentistes et 11 infirmières, répartis sur le stade en 3 infirmeries".
"Tous les médecins sont urgentistes et pratiquent le reste de l’année en service hospitalier de Samu ou en Urgences", insiste la FFT.
Toujours selon la FFT, l'équipe médicale est composée "de 9 médecins consultants, 10 médecins imageurs /échographistes, 11 infirmières, 35 kinésithérapeutes, 3 podologues, 5 kinésithérapeutes ATP et 6 kinésithérapeutes WTA", et a assuré en 2018 "près de 500 consultations".
Globalement, ces chiffres sont cohérents avec le visuel partagé, bien qu'ils mériteraient d'être actualisés. La fédération pointe d'ailleurs "l'exercice biaisé", de comparer "un service professionnel d’un tournoi du Grand Chelem et un service hospitalier".
"Nous accueillons sur le tournoi pendant 3 semaines l’équivalent d’une ville de 25.000 habitants (par jour) (...) Les fans que nous accueillons chaque jour restent en moyenne 8h22 par jour et nous devons être en mesure d’apporter les soins en cas de besoin", justifie la Fédération, qui précise également que "700 joueurs professionnels" participent au tournoi.
"Selon les joueurs et la situation médicale concernée, le service médical du tournoi peut se mettre en lien avec la staff médical du joueur, ou s’adjoindre les services de l’hôpital Ambroise Paré avec lequel il travaille en étroite relation", précise aussi la FFT.
A titre de comparaison, le ministère de la Santé prévoyait pour l'Euro-2016 en France une infirmerie principale et plusieurs infirmeries satellites dans les stades, et des infirmeries étaient diposées dans certaines "fan zones", même si elles ont parfois été débordées.

Quelle situation pour Ambroise Paré ?
L'hôpital Ambroise-Paré, l'établissement qui abrite les urgences les plus proches du site du tournoi, se situe effectivement à quelques centaines de mètres des courts, comme vous pouvez l'observer sur la carte ci-dessous.
Interrogé par l'AFP mercredi, l'Assistance publique des hôpitaux de Paris (AP-HP) n'a pas souhaité s'exprimer sur les chiffres du personnel médical présent au service des urgences.
"Les équipes du service d’accueil des urgences de l’hôpital Ambroise-Paré AP-HP accueillent 7j/7 et 24h/24 près de 40.000 patients par an. Qu’ils proviennent de Roland-Garros ou d’un centre pour demandeurs d’asile ou réfugiés, ils seront pris en charge à l’hôpital public dans les mêmes conditions", a déclaré l'AP-HP.
Selon ces déclarations, le service accueille donc une centaine de personnes par jour en moyenne.
Interrogées par l'AFP jeudi et vendredi, deux sources hospitalières s'accordent pour dire que les chiffres avancés par le visuel - 5 médecins, 7 infirmiers -, correspondent peu ou prou au dispositif quotidien des urgences d'Ambroise-Paré.
Un membre du collectif Inter-Urgences, qui rassemble des professionnels des services des urgences en grève, a expliqué vendredi à l'AFP que "l'effectif paramédical est globalement le même" depuis une dizaine d'années.
Concernant les médecins, ce sont normalement "2 séniors sur les urgences, 1 en décalé (11h-20h), et 3 internes", explique cette source.
"Sur les urgences, c'est 4 infirmiers et 4 aide-soignants la journée, plus deux infirmiers et deux aides-soignants à l'accueil", poursuit-elle.
Une autre source hospitalière explique que, ces derniers jours, 5 médecins étaient présents (3 seniors et 2 internes), contre 4 en règle générale (3 seniors et 1 interne).
Selon cette même source, ce sont aussi "6 infirmiers et 6 aides-soignants, ainsi que 3 administratifs" qui travaillaient mercredi.
Les deux services collaborent-ils ?
Le visuel massivement partagé sur Facebook évoque une "santé à deux vitesses". Mais si les services d'urgences en France traversent une crise importante (voir ci-dessous) cela ne veut pas dire que les médecins ugentistes à Roland-Garros sont retirés de ces services.
Comme nous l'avons déjà écrit, la FFT assure que "tous les médecins sont urgentistes et pratiquent le reste de l’année en service hospitalier de Samu ou en urgences".
D'autant que l'hôpital peut être amené à traiter des incidents ou les suites d'incidents survenus dans l'enceinte du tournoi.
"Si quelqu'un a fait un infarctus à Roland-Garros, le Samu sera appelé et on pourra le recevoir", nous explique une source hospitalière. "S'il a fait un malaise et qu'un médecin ne peut pas vraiment en identifier la cause, il pourra être redirigé vers l'hôpital et le médecin restera en contact", poursuit cette source.
Par ailleurs, "il y a quelques années un panneau s'est décroché à Roland-Garros et est tombé dans le public, faisant des blessés. L'un d'entre eux au moins avait été redirigé vers l'hôpital", se souvient la même source.
L'incident, intervenu pendant un quart de finale entre le Français Jo-Wilfried Tsonga et le Japonais Kei Nishikori, avait fait trois blessés légers.
La crise des services d'urgences
Ce visuel est ressorti en plein Roland-Garros, mais surtout au coeur d'une crise aigüe des urgences hospitalières. Grèves, réquisitions, arrêts maladie, entamé mi-mars à Paris, le mouvement de grève concerne plusieurs dizaines d'établissements - 80 d'après le collectif Inter-Urgences, "une cinquantaine" selon le gouvernement.
Au départ, il y a eu l'agression de trop, qui a poussé les infirmiers et les aides-soignants de Saint-Antoine, dans l'est de la capitale, à se mobiliser.
Le mouvement s'est cristallisé autour des revendications traditionnelles sur l'augmentation des salaires et des effectifs et le "le malaise est profond et général", selon les mots de François Braun, président de Samu-Urgences de France.
"La question des effectifs est un faux problème (car) beaucoup de gens qui se présentent aux urgences, devraient être pris en charge ailleurs", expliquait-il début juin à l'AFP. Le nombre de patients pris en charge aux urgences est passé de 10 millions en 1996 à 21 millions en 2016.
Un nouveau palier dans la crise a été franchi ces derniers jours, avec une recrudescence d'arrêts maladie chez les soignants, et même dans certains cas un recours à des gendarmes pour solliciter des soignants en pleine nuit.

Après une nouvelle manifestation à Paris jeudi, la ministre de la Santé Agnès Buzyn a promis une "stratégie d'ensemble" pour refonder le secteur, sans semble-t-il satisfaire les manifestants (voir notre article).
Elle recevra les urgentistes mi-juin pour préparer la période estivale.