Emmanuel Macron à Mulhouse, le 18 février 2020 (AFP / Sebastien Bozon)

L'enseignement des langues étrangères Elco est-il contrôlé par l'Education nationale ?

Emmanuel Macron a annoncé le 18 février la suppression à la rentrée scolaire de cours facultatifs de langues étrangères dispensés par des enseignants désignés par les gouvernements d'autres pays (Elco), estimant que l'Education nationale n'avait "aucun regard" sur ce dispositif, dont la transformation a été lancée dès 2016. Une affirmation à nuancer, selon les syndicats.

"Le problème que nous avons aujourd'hui avec ce dispositif, c'est que nous avons de plus en plus d'enseignants qui ne parlent pas le français (...), que nous avons de plus en plus d'enseignants sur lesquels l'Education nationale n'a aucun regard", a expliqué Emmanuel Macron à l'issue d'un déplacement à Mulhouse consacré à la lutte contre le "séparatisme islamiste".

"Je ne suis pas à l'aise à l'idée d'avoir dans l'école de la République des femmes et des hommes qui peuvent enseigner sans que l'Education nationale ne puisse exercer le moindre contrôle. Et nous n'avons pas non plus le contrôle sur les programmes qu'ils enseignent", a-t-il ajouté.

"A partir de la rentrée de septembre 2020, les enseignements en langues et culture d'origine étrangère seront partout supprimés sur le sol de la République", a-t-il annoncé. Son intervention est disponible dans la vidéo ci-dessous :

Elco, kezako ? 

Mis en place dans les années 1980, les enseignements de langues et culture d'origine (Elco) sont des cours de langues étrangères facultatifs, donnés en France à partir du CE1 et jusqu'au lycée, par des professeurs étrangers ou d'origine étrangère, payés et mis à disposition par leur pays d'origine.

Ils sont mis en œuvre sur la base d'accords bilatéraux prenant appui sur une directive européenne du 25 juillet 1977 visant à la scolarisation des enfants des travailleurs migrants.

L'Elco concernaient neuf pays jusqu'en 2017 : Algérie, Croatie, Espagne, Italie, Maroc, Portugal, Serbie, Tunisie et Turquie. Selon des chiffres du ministère de l'Education nationale, "environ 88.000 élèves" suivent actuellement ce type de cours, donnés par "un peu moins de 1.000 enseignants".

Une infographie (disponible ici) réalisée par le ministère à la rentrée 2016 donnait une répartition des élèves par langue étudiée à l'époque :

(capture d'écran de l'infographie du ministère de l'éducation sur l'Elco à la rentrée 2016)

"À raison d'une 1h30 à 3 h par semaine, (ces cours) sont pour la plupart organisés après la classe, le mercredi et à titre exceptionnel, le samedi", explique le site du ministère de l'Education nationale.

Ce système a été conçu à un moment "où l'immigration avait commencé depuis un certain nombre d'années, avec l'idée que les enfants devaient garder le lien avec le pays d'origine pour notamment y revenir. On n'est plus du tout dans cette logique là aujourd'hui ; on est dans une logique d'intégration", a expliqué le ministre Jean-Michel Blanquer sur France Info le 19 février.

Quel encadrement à l'heure actuelle ? 

"C'est exagéré de dire que la main a été perdue. Il y a bien des textes réglementaires qui montrent que l'Education nationale a prévu des dispositifs pour avoir la main sur les contenus d'enseignements, les personnels, le caractère laïc de ce qui est proposé", a affirmé à l'AFP Remy-Charles Sirvent, secrétaire nationale SE-Unsa au secteur laïcité, école et société, le 19 février.

"Pour tout intervenant dans les écoles, il y a des procédures", a abondé Francette Popineau, secrétaire général du Snuipp Fsu, premier syndicat du primaire, jointe le même jour. "Les enseignants d'Elco participent aux conseils des maîtres, aux conseils d'école et sont sous la responsabilité du directeur", selon elle.

Les enseignants du dispositif répondent également aux inspecteurs "coordinateur Elco" desquelles ils dépendent, a indiqué le 19 février le service de communication du ministère de l'Education. Ces inspecteurs veillent à la mise en place d'un calendrier d'inspection.

Interrogé, le ministère n'était pas en mesure de communiquer sur le nombre d'inspections effectuées sur l'année en cours "qui dépendent de chaque académie", tout comme d'éventuelles sanctions prises.

"Il y a des inspections. Elles se font en liaison avec un inspecteur local et un représentant de l'ambassade", a précisé à l'AFP Michel Neyreneuf, ancien inspecteur pédagogique régional d'arabe, à la retraite depuis 2017.

"On vérifie le contenu des cours, le respect des principes généraux de l'éducation (gratuité, laïcité, neutralité, ndlr), l'investissement au sein de l'équipe éducative de l'établissement", a-t-il détaillé.

"Si on va en voir un et on trouve que cela ne fait pas du tout l'affaire, on le signale et souvent le pays le retire", a assuré M. Neyreneuf, qui dit avoir effectué une "vingtaine d'inspections de ce type par an en moyenne".

Une circulaire nationale de 2015 du ministère de l'Education, relative à l'Elco, donne également des consignes d'encadrements:

Des critiques récurrentes

"Il n'est pas normal que des états étrangers aient un contrôle sur des enseignements faits à nos enfants, français, quels que soient leurs origines", a déclaré M. Blanquer sur France Info pour justifier la future suppression des Elco.

Les critiques sur l'Elco ne datent pas d'hier. Dès 2003, un rapport de la commission Stasi, chargée de mener une réflexion sur l'application du principe de laïcité, préconise de le supprimer. "Cet enseignement relève d'une logique communautariste" relève le rapport.

"Nous, on n'a pas de retours de problématiques particulières. Le risque zéro n'existe pas, mais on n'a pas plus de cas sur les Elco qu'avec d'autres intervenants" a affirmé Francette Popineau, secrétaire général du Snuipp Fsu.

Plus récemment, en 2016, la ministre de l'Education nationale Najat Vallaud-Belkacem avait initié une transformation du dispositif.  Devenus "problématiques", en raison du "communautarisme, avec des enfants regroupés par pays d'origine" et du peu de contrôle "sur la qualité des enseignants", les Elco devaient être remplacés petit à petit par le dispositif "enseignements internationaux de langues étrangères" (EILE), annonçait la ministre, comme nous l'écrivions dans cette dépêche.

Elle a publié plusieurs tweets le 18 février pour dire que le processus annoncé par Emmanuel Macron avait "déjà été lancé" depuis la rentrée 2016.

Une autre note de service de l'Éducation nationale, de juillet 2016, évoque bien une "transformation progressive de l'Elco en EILE" :

"Ce principe là, oui, avait été fixé sous le gouvernement précédent,  mais n'avait pas été mis en oeuvre sauf avec le Portugal et en partie la Tunisie. Ce que nous sommes en train de faire, c'est que nous le faisons pour de vrai, ça devient concret", lui a répondu le lendemain Jean-Michel Blanquer sur France Info.

L'Espagne est complètement sortie du dispositif Elco à la rentrée 2017 et le Portugal et la Tunisie avaient déjà entamé leur transformation vers l'EILE avant les déclarations d'Emmanuel Macron.

Que signifie cette transformation ? "Cela renforce l'encadrement et la coordination entre les ministères des deux pays au niveau pédagogique et au niveau des programmes mis à disposition. Cela veut dire qu'il y aura plus de contrôles de la part des inspecteurs académiques et plus de contrôle du programme​", a-t-on expliqué au ministère de l'Education nationale.

François D'Astier