(capture d'écran de la vidéo de "Fred", réalisée le 18 novembre 2019)

Le "gilet jaune" blessé samedi à Paris a perdu l'usage de son oeil, l'IGPN saisie

Une vidéo vue des centaines de milliers de fois montre un "gilet jaune" touché à l'oeil par ce qui semble être une grenade lacrymogène alors qu'il discute calmement avec d'autres manifestants, samedi 16 novembre place d'Italie à Paris. Sa compagne a affirmé mardi 19 novembre à l'AFP qu'il avait perdu l'usage de son oeil. Le parquet de Paris a ouvert une enquête et confié les investigations à l'IGPN.

- Que voit-on sur les images ? -

Samedi 16 novembre, en début d'après-midi, alors que la situation est très tendue place d'Italie à Paris avec des jets de pavés sur les forces de l'ordre et des tirs nourris de gaz lacrymogène, Manuel C* échange, à l'écart du chaos, avec d'autres manifestants, à proximité du centre commercial Italie 2.

Sur une vidéo, diffusée lundi 18 novembre sur Twitter, on peut voir un projectile lui frapper violemment l'oeil gauche. Sur place, des manifestants et des "street medics" le mettent à l'abri alors qu'il se tient le visage.

Attention, cette vidéo contient des images violentes


Une analyse de la vidéo permet de situer précisément la scène : on distingue en arrière plan le centre commercial Italie 2, tandis que quelques secondes avant l'impact, on peut voir le monument commémoratif au Maréchal Juin, au centre de la place, dégradé samedi.

Le manifestant se trouvait ici lorsqu'il a été touché :

Une capture d'écran sur Google Maps de l'endroit où a été touché le manifestant

Contacté par l'AFP lundi 18 novembre, l'auteur de la vidéo, un "street medic" du nom de "Fred", nous a affirmé que la scène avait eu lieu en début d'après-midi samedi.

"(La vidéo est filmée) depuis mon casque de Street Medic. J'ai pris en charge (le blessé) pour les soins", a-t-il expliqué par message privé sur Twitter.

Le 19 novembre, "Fred" a diffusé une nouvelle vidéo, prise par un autre "street medic", sur son compte Twitter montrant la scène sous un autre angle. Cette dernière "montre le départ en cloche de la lacrymo" qui a touché Manuel C, explique-t-il dans son tweet.

Attention, cette vidéo contient des images violentes


L'AFP a obtenu copie de cette deuxième vidéo et l'a authentifiée. Toutefois, l'analyse des images ne permet pas, selon nous, de confirmer définitivement que le projectile qui touche Manuel C. est le même que celui que l'on voit quelques secondes auparavant partir en cloche dans les airs.

-Qu'est-ce qui a blessé Manuel C. ? -

"Ce qui l'a touché est une grenade lacrymo" tirée grâce à un "lanceur", a assuré Fred à l'AFP. "Vu la vitesse, ça ne peut pas être un lancer à la main".

Interrogée par l'AFP, la Préfecture de police a annoncé que le préfet de police allait saisir l'IGPN "à la demande du ministre de l'Intérieur". 

De son côté, le parquet de Paris a annoncé l'ouverture d'une enquête judiciaire pour "violence par personne dépositaire de l'autorité publique avec armes ayant entraîné une interruption temporaire de travail de plus de huit jours" et confié les investigations à l'IGPN.

-Dans quel état se trouve Manuel C. ? -

La compagne de Manuel C. a affirmé mardi 19 novembre à l'AFP qu'il avait perdu l'usage de son œil gauche.

"Physiquement, il a très mal, il souffre énormément de maux de tête en plus de son œil. Et moralement... il est comme on peut l'être quand on vient d'apprendre qu'on n'aurait plus l'usage de son œil gauche", a déclaré à l'AFP Séverine D., compagne de Manuel C., à la sortie de l'hôpital Huriez de Lille où il a été opéré la veille au soir.

"Il a un gros sentiment d'injustice. Depuis un an qu'il était dans la rue quasiment tous les samedis, il n'a jamais rien cassé, jamais participé à des débordements, toujours été tranquille et là, il se fait éborgner...", a-t-elle expliqué.

L'avocat du couple, Me Arié Alimi, a dénoncé mardi soir auprès de l'AFP une "violente agression" des forces de l'ordre lors "d'une nasse illégale ordonnée par le préfet de Paris". 

Il a annoncé qu'il allait déposer une plainte auprès du doyen des juges d'instruction pour réclamer une requalification criminelle des investigations, pour "violences volontaires avec arme et en réunion par personne dépositaire de l'autorité publique ayant entraîné une mutilation permanente".

Cette plainte au nom de Manuel C. - qui s'était aussi présenté comme Manuel T. - doit être également déposée pour "violation de liberté individuelle". Elle vise nommément le préfet Lallement, l'accusant de complicité pour avoir autorisé l'usage de lanceur de grenade 56 mm.

Ces lanceurs de grenades lacrymogènes, dit Cougar ou Chouka, font partie des armes de maintien de l'ordre contestées depuis le début du mouvement des "gilets jaunes" qui a fait de nombreux blessés.

Joint avant son opération par téléphone, Manuel C. avait fait part à l'AFP de son intention de porter plainte. Ce Valenciennois de 41 ans, intérimaire dans l'industrie automobile, avait du mal à s'exprimer "à cause de sa blessure".

Présente à ses côtés à l'hôpital, Corinne M. une "gilet jaune" de 55 ans avec qui il s'était rendu à Paris en bus samedi avait expliqué qu'il "n'avait rien vu venir" avant l'impact. Ce dernier a eu lieu "entre 14h et 14h30", affirme-t-elle.

"Je l'ai vu tout de suite mettre ses mains (sur l'oeil) et du sang gicler de partout... On ne l'a pas vu arriver. En général, c'est lancé en hauteur, on a le temps d'évaluer où ça va tomber. Là, c'est arrivé droit dans son oeil, on n'a rien pu faire. Pour moi, c'était destiné à quelqu'un", a expliqué sa compagne mardi 19 novembre.

Après la blessure, Manuel C. avait été évacué par les pompiers à l'hopital Cochin puis déplacé à La Pitié Salpêtrière. Le comte rendu du scanner cérébral effectué le 16 novembre à Cochin - consulté par l'AFP - a conclu à une "hémorragie de l'ensemble du globe oculaire gauche" et "une fracture du plancher de l'orbite gauche".

Père de quatre enfants, Manuel C. a rejoint les "gilets jaunes" dès les début du mouvement. C'était la deuxième fois qu'il allait à Paris pour manifester, affirme celle qui se décrit comme "membre de sa famille de coeur".

En un an, quelque 2.500 blessés ont été recensés parmi les manifestants et environ 1.800 dans les rangs des forces de l'ordre. 

Selon le décompte du journaliste indépendant David Dufresne, au moins 24 personnes ont été éborgnées depuis le début du mouvement des "gilets jaunes". Nous avons réalisé un dossier sur ces blessés, disponible ici.

*Les précédentes versions de cet article désignaient le manifestant blessé samedi 
comme Manuel T. son identité sur Facebook qu'il avait confirmée à l'AFP lors d'un entretien 
téléphonique. 
La plainte allant être déposée au nom de Manuel C., selon son avocat, 
les modifications nécessaires ont été appliquées dans l'article

EDIT 18/11/2019 à 21H25 : ajoute précisions au 13e paragraphe sur les certificats médicaux

EDIT 19/11/2019 à 16H30 : actualisation titre et chapô avec perte de l'usage de l'oeil, 
ajoute témoignage de la compagne de Manuel C. 

EDIT 19/11/2019 à 21h10 : ajoute détails sur la plainte avec éléments donnés par l'avocat, 
modification du nom du blessé
EDIT 22/11/2019 à 10h40 : ajoute conclusions du certifical médical du scanner effectué à Cochin
François D'Astier
Guillaume Daudin
Katell Prigent
Mehdi Cherifia
Thomas Bernardi
Benjamin Legendre