Non, aucun élément ne prouve que 6000 chrétiens ont été tués au Nigeria en six mois par des bergers Fulani

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Un article partagé des centaines de milliers de fois sur Facebook prétend que 6000 chrétiens ont été tués au Nigeria par des bergers Fulani sur une période de six mois l’année dernière, un supposé "génocide". Cependant, il n’existe aucune preuve venant soutenir ces déclarations. 

Un article du média nigérian The Christian Post a généré plus de 369.000 partages sur Facebook depuis sa publication le 3 juillet 2018. “Génocide: plus de 6.000 chrétiens nigérians massacrés, majoritairement des femmes et des enfants” titre le journal. 

Les affrontements entre les agriculteurs sédentaires et les éleveurs nomades Peuls ont coûté la vie à plus de 7.000 personnes au cours des cinq dernières années dans la région centrale des plaines fertiles du Nigeria, géant de près de 200 millions d'habitants. Ces conflits sont généralement motivés par la demande en eau et l’accès à la terre dans un pays en forte croissance. 

De plus cette région centrale se situe à la frontière entre le Nord du Nigéria, en majorité musulmane et le Sud à dominante chrétienne, comme l’explique l’AFP dans ce reportage de juin 2019, ce qui peut attiser les violences inter-religieuses.

Les dirigeants de l'Église du Nigeria ont déclaré que les chrétiens subissaient un +véritable génocide+ puisque 6.000 personnes, principalement des femmes et des enfants, ont été assassinés par des radicaux peuls depuis juin” selon l’article du Christian Post. 

Cette information a été relayée par des sites pro-chrétiens étrangers. Parmi eux, le site irlandais Catholic Ireland, qui diffuse l’information dans un article de juillet 2018 et le site américain Coptic Solidarity qui la propage dans un article publié en mars 2019 et partagé plus de 1000 fois sur Facebook. Une page Facebook a obtenu à elle seule 35.000 partages avec cet article.

Capture d'écran d'une publication Facebook erronée, le 6 décembre 2019

Les articles citent un communiqué de presse du 28 juin 2018 des “chefs d’églises confessionnels du Plateau et une association chrétienne du Nigeria (CAN) dans l’État du Plateau”. Ce communiqué a été publié à la suite d’une série d’attaques perpétrées dans le centre du Nigeria, opposant des éleveurs Peuls essentiellement musulmans et des agriculteurs en majorité chrétiens dans les États du Plateau, de Bénoué et de Nasarawa. 

La déclaration affirme que “les attaques contre les communautés et les églises chrétiennes à travers le Nigeria et en particulier dans cette région centrale du pays, où plus de 6.000 personnes, principalement des enfants, des femmes et des personnes âgées ont été mutilées et tuées durant des raids nocturnes d'éleveurs Peuls armés, nécessitent notre indignation."

Cette déclaration signée par le Révérend Soja Bewarang, responsable de la CAN dans l’État du Plateau, a également affirmé que “les auteurs auteurs sont délibérément autorisés à demeurer libres”. 

L’AFP a tenté de joindre le Révérend Soja Bewarang,sans recevoir de réponse. 

“Véritable génocide”

Il est encore plus inquiétant de constater que plus de 6.000 morts, rien qu’en 2018, ont été enregistrés lors de plusieurs attaques, en particulier dans les États de la ceinture nord et du centre que sont Bénoué, Plateau, Taraba, Adamawa, Kaduna, Kwara, Borno, Zamfara et dans d’autres Etats alors que le pays n’est pas en état de guerre”, d'après lui. 

La mention de “6000” était liée à “diverses attaques” dans les états du “Bénoué, Plateau, Taraba, Adamawa, Kaduna, Kwara, Borno, Zamfara et d’autres états”. Quatres des états mentionnés - Kaduna, Kwara, Borno et Zamfara- sont traditionnellement des états musulmans. Des églises ont en effet été attaquées et de nombreux chrétiens ont été tués dans la région du centre.

Combien de chrétiens ont été tués? 

Bien que la police publie régulièrement le bilan des victimes à la suite des affrontements entre agriculteurs, elle n’enregistre pas la religion des personnes tuées. Nous ne pouvons donc pas dire avec certitude combien de chrétiens sont morts dans ces violences. Selon le Security tracker nigérian qui dépend du Conseil des relations étrangères (CFR) basé au États-Unis, moins de 2000 personnes mortes ont été documentées au Nigeria au cours des six premiers mois de l’année 2018, par des acteurs sectaires, y compris les éleveurs Peuls. 

L’organisation se base sur des données obtenues à partir “des enquêtes sur les médias nigérians et internationaux”, indique ce rapport

Capture d'écran du rapport du Nigerian Security Tracker

L'International Crisis Group, une organisation non-gouvernementale à but non lucratif qui oeuvre pour “la prévention des conflits meurtriers”, estime que la violence des éleveurs au Nigeria a fait plus de 1300 morts au cours des six premiers mois de 2018 (pas seulement des chrétiens). Rien n’indique que 6000 chrétiens aient été tués par les éleveurs Peuls entre janvier et juin 2018. 

De précédentes publications largement diffusées sur les réseaux sociaux affirmaient elle qu'au total, ce seraient 60.000 chrétiens qui auraient été tués par des éleveurs Peuls depuis 2001, mais l’AFP n’a trouvé aucune preuve à l’appui de cette affirmation. 

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Traduction en français par Laura Diab