Gabriel Attal à l'Elysée le 10 novembre 2021. ( AFP / LUDOVIC MARIN)

Non, Gabriel Attal n'a pas annoncé la mise en place du vote électronique pour l'élection présidentielle

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Une vidéo de Gabriel Attal a été partagée des milliers de fois en 24 heures, notamment par le candidat à l'Élysée Florian Philippot, comme preuve que le porte-parole du gouvernement aurait annoncé le 22 novembre "la mise en place du vote électronique pour la présidentielle", faisant ainsi craindre "des fraudes massives". C'est faux : cet extrait est un montage utilisant un habillage ressemblant à celui de BFMTV et des images extraites d'une conférence de presse de février au sujet d'un amendement, depuis rejeté, qui visait à autoriser le vote par anticipation sur des machines à voter. "Aujourd'hui, ce n'est plus à l'ordre du jour", a indiqué le cabinet de Gabriel Attal à l'AFP le 23 novembre.

"Attal annonce que le gouvernement va mettre en place le vote électronique pour la présidentielle. Pire que le vote par correspondance, il permettra des fraudes massives, invérifiables", a soutenu le 22 novembre Philippe Murer, ancien conseiller économique de Marine Le Pen en 2014, dans un tweet partagé plus de 2.500 fois en 24 heures.

Son message s'accompagne d'une courte vidéo de 35 secondes montrant le porte-parole du gouvernement s'exprimer lors d'une conférence de presse, avec un habillage ressemblant à celui de la chaîne de télévision BFMTV.

Capture d'écran prise sur Twitter le 23 novembre 2021

"Ce que je vous dis, encore une fois, c'est qu'il y a un engagement, dans le cadre de la campagne présidentielle, je crois que c'est attendu par beaucoup de Français, de permettre un vote électronique aux Français qui le souhaitent. Et c'est engagement, est réactivé, renforcé par la crise sanitaire (...)", explique Gabriel Attal dans cet extrait.

Pendant qu'il parle, un bandeau ressemblant à ceux de la chaîne d'information en continu indique "Covid-19, Noël menacé par la 5ème vague ?" , laissant croire que cette prise de parole serait très récente.

Le tweet et sa vidéo virale ont immédiatement été repris par le président des Patriotes et candidat à l'Élysée Florian Philippot, qui s'est indigné le même jour : "Alerte fraude ! Annonce par Attal porte-parole du gouvernement du « vote électronique » ! Du fait du Covid bien sûr… Fraude et tricherie en marche !".

Capture d'écran prise sur Twitter le 23/11/2021

Mais le porte-parole du gouvernement n'a pas fait une telle annonce le 22 novembre et les images relayées sont utilisées de manière trompeuse.

Un montage vidéo et des images sorties de leur contexte

Si l'extrait vidéo relayé peut sembler récent à première vue, il ne date pourtant pas du 22 novembre 2021. L'extrait provient d'une vidéo de 37 minutes, postée le 17 février 2021 sur la page Facebook de l'Élysée, qui indique qu'il s'agit du compte-rendu du Conseil des ministres du même jour.

L'extrait partagé dans les vidéos virales est visible à partir de 29 minutes 50.

Les images sont identiques, mais un faux bandeau de BFMTV a été superposé aux images originales sur la vidéo de Philippe Murer. Il cache l'avant du pupitre de Gabriel Attal indiquant qu'il s'agit du "Conseil des ministres du mercredi 17 février 2021".

Capture d'écran de la vidéo publiée le 17 février sur le compte Facebook de l'Elysée
Capture d'écran de la vidéo partagée par Philippe Murer le 22 novembre sur Twitter

 

 

D'autres indices laissent à penser qu'il ne s'agit pas réellement d'images tournées par la chaîne d'information en continu : ni l'heure, ni le logo de BFMTV ne figurent en haut à gauche de l'image.

C'est normalement le cas, comme le montre cette capture d'écran d'une prise de parole de Gabriel Attal lors d'un compte rendu du Conseil des ministres diffusé en direct par la chaîne le 13 octobre 2021.

Capture d'écran d'une vidéo en direct de BFMTV

Dans la vidéo complète, Gabriel Attal évoque un amendement spécifique, déposé par le gouvernement en février 2021 au projet de loi organique "relatif à l'élection du président de la République" qui visait à réviser, plus d'un an à l'avance, les conditions techniques des règles de l'élection présidentielle.

Cet amendement prévoyait que les électeurs puissent demander à voter de manière anticipée sur des machines à voter durant la semaine précédant le scrutin présidentiel de 2022, dans des bureaux et à une date qui restait à définir par décret, dans le but de réduire l'abstention.

Le Sénat, dominé par l'opposition de droite, avait cependant très largement rejeté l'amendement polémique du gouvernement le 18 février 2021, retoqué par 321 voix contre et 23 pour (le groupe RDPI à majorité En Marche).

Le projet de loi organique "relatif à l'élection du président de la République" avait, lui, été adopté en première lecture introduisant comme nouveautés le vote par correspondance pour les détenus, des procurations "déterritorialisées" et un délai de dix semaines au moins pour recueillir les parrainages, spécificité de la présidentielle.

Réponse de Gabriel Attal

Sur Twitter, le porte-parole du gouvernement a répondu à Florian Philippot le 22 novembre regrettant que cette vidéo résulte d'"un montage juxtaposant un extrait tronqué datant du 17/02 et un bandeau BFM récent".

"Ce type de manipulation est inacceptable. La campagne semble bel et bien avoir commencé pour certains et cela en dit long sur leurs futures méthodes", a fustigé Gabriel Attal.

A moins de cinq mois de l'élection présidentielle, le gouvernement n'a donc pas pris de décision allant dans le sens d'une généralisation du vote électronique pour ce scrutin.

"Cette vidéo montre une réponse à un journaliste de RTL le 17 février 2021 sur un amendement rejeté depuis, aujourd’hui ce n’est plus à l’ordre du jour ", a affirmé le 23 novembre à l'AFP le cabinet de Gabriel Attal. "On est à cinq mois de l'élection, on ne va pas, aujourd'hui, revenir sur les règles du jeu. C'est une volonté délibérée de faire circuler une fausse information pour faire croire qu’on voudrait renforcer les règles du scrutin à la dernière minute, ce qui relève d'un vrai enjeu démocratique ".

Le vote anticipé ne sera pas permis pour cette élection, ainsi que le vote par internet, non autorisé pour les scrutins présidentiels.

En France, il est cependant possible de voter sur des machines à voter depuis 2002 pour les communes en possédant.

Une femme utilise une machine à voter électronique dans un bureau de vote à Issy-les-Moulineaux, à l'ouest de Paris, le 6 mai 2007, au second tour de l'élection présidentielle. ( AFP / PIERRE VERDY)

"Les machines électroniques sont des machines branchées dans un bureau de vote. Au lieu de mettre un bulletin dans une urne, les électeurs appuient sur un bouton pour soumettre leur vote", a expliqué en mai à l'AFP Christine Fauvelle-Aymar, maîtresse de conférences à l’université de Tours, qui étudie l'influence des systèmes électoraux sur les comportements des votants.

Seul un nombre limité de communes peuvent utiliser de tels appareils, car un moratoire en vigueur depuis 2008 "restreint l'utilisation des machines à voter aux seules communes qui avaient opté pour cette modalité à cette date". Ces machines doivent par ailleurs être conformes à "un modèle agréé par arrêté du ministre de l'Intérieur".

La Commission supérieure du numérique et des postes (CSNP) a cependant recommandé dans son avis n° 2021-05 du 10 novembre 2021 une levée de ce moratoire, arguant que cela "rend impossible le recours aux machines de vote dans les communes non équipées et crée de l'obsolescence source de vulnérabilité sur les machines déjà installées".

Capture d'écran de l'avis du 10 novembre 2021 de la Commission supérieure du numérique et des postes

"La seule différence avec une procédure de vote classique, c'est que les électeurs n'ont pas la possibilité de voter nul", rapporte la ville de Blain, en Loire-Atlantique, qui utilise ces machines depuis 2007.

Lors de l'élection présidentielle de 2017, le vote sur des machines électroniques a été utilisé dans 66 communes françaises,"c'est-à-dire par 1,3 million d'électeurs", détaille un rapport de l'Observatoire du Vote, un institut indépendant qui observe le déroulement de scrutins et analyse les dispositifs de vote.

Les machines à voter ne sont ni interconnectées, ni reliées à Internet, afin de garantir "leur étanchéité face à une cyberattaque", note une circulaire.

Des machines à voter qui divisent

Pour les défenseurs de cette méthode, le scrutin par machine à voter permet une annonce des résultats plus rapide, ainsi que des procédures allégées en pleine crise sanitaire limitant les risques de contamination.

À l'inverse, Chantal Enguehard, maîtresse de conférences au département d'informatique à l'université de Nantes, s'oppose à l'utilisation de ces machines, regrettant un manque de transparence. "On n'imagine pas que l'encre des bulletins de vote change pour passer d'un candidat à un autre. Avec le vote à l'urne, on sait que le bulletin qui sera compté le soir sera celui qui a été mis dans l'urne transparente dans la journée, puisque celle-ci aura été constamment surveillée. Avec les ordinateurs de vote, rien ne permet de prouver que les choix des électeurs n'ont pas été modifiés lors des traitements informatiques", a-t-elle expliqué dans ce précédent article de l'AFP.

Une étude menée par Chantal Enguehard sur la base des élections présidentielle et législatives de 2017 note par ailleurs que les écarts entre le nombre de votes et d'émargements sont "4,3 à 5,4 fois plus fréquents et d'ampleur plus grande" dans les bureaux de vote équipés de machines à voter, par rapport aux bureaux où se pratique le vote à l'urne, sans pouvoir en expliquer les raisons.

"Aujourd'hui, les gens votent de moins en moins. Si on veut qu'ils votent plus, il faut les inciter à venir participer à l'organisation des élections et à contrôler le processus électoral pour que les gens aient confiance dans les résultats", estime la spécialiste.

Le coût des machines à voter, leur vétusté, ainsi que la défiance grandissante vis-à-vis du processus électoral ont poussé plusieurs municipalités, à l'image de celles de Castanet-Tolosan (Haute-Garonne), Meylan (Isère) et Thyez (Haute-Savoie), à abandonner cette méthode pour revenir au dépouillement classique.

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