Un centre de vaccination à l'université de Tokyo le 2 août 2021 ( POOL / Stanislav Kogiku)

Covid-19 : Non, le Japon n'a pas "abandonné" la vaccination pour prescrire de l'ivermectine

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Le Japon aurait arrêté la vaccination contre le Covid-19 pour prescrire de l'ivermectine, mettant fin à l'épidémie du "jour au lendemain", selon des publications et des articles partagés des centaines de fois depuis début novembre. C'est faux ; la campagne de vaccination continue au Japon et, si des essais thérapeutiques sont actuellement menés dans le pays pour tester son efficacité, l'ivermectine ne figure pas à ce jour parmi les traitements approuvés.

Ces affirmations ont été relayées sur Facebook et dans de nombreux articles de blog (1,2,3) en français et en anglais ici ou encore ici.

Capture d'écran réalisée sur Facebook le 8 novembre 2021

Ces publications redirigent tous vers un article daté du 27 octobre du site complotiste américain d'extrême-droite Hal Turner Radio Show titré : "Le Japon abandonne le déploiement de vax (sic), passe à l'ivermectine et met fin au Covid-19 presque du jour au lendemain".

Selon l'article, le Japon "superstar absolue des pays étrangers confrontés" au Covid-19, a "arrêté les vaccins et les a remplacés par l'ivermectine", un médicament antiparasitaire autorisé comme traitement pour le Covid dans plusieurs pays, mais dont l'efficacité n'a pas encore été démontrée.

La vaccination continue au Japon

Toutefois, la vaccination contre le Covid-19 (Pfizer, AstraZeneca et Moderna) n'a pas été arrêtée au Japon et de nouvelles doses sont administrées jour après jour, comme l'indique le site du gouvernement japonais. "Le gouvernement recommande la vaccination parce que les avantages de la vaccination sont supérieurs au risque d'effets secondaires", peut-on lire sur cette page actualisée au 7 novembre.

Capture d'écran réalisée du site du Premier ministre japonais réalisée le 8 novembre 2021

Au 7 novembre 2021, 192,08 millions de doses ont été administrées à 98,72 millions de personnes, soit 78,1% de la population. Parmi elles, 93,36 millions de personnes ont déjà reçu une seconde dose (73,8% de la population). Selon la base de données de l'AFP, au cours de la semaine écoulée, le pays a administré 454.172 doses par jour en moyenne.

Les affirmations du Hal Turner Radio Show interviennent alors que le nombre d'infections au coronavirus a drastiquement chuté au Japon (quelque 200 nouveaux cas quotidiens en moyenne, contre plus de 25.000 en août), entraînant notamment un assouplissement des restrictions frontalières, que l'article attribue donc à l'utilisation de l'ivermectine qui aurait "éradiqué la maladie".

"Nous ne connaissons pas la raison d'une telle baisse", a déclaré le Dr Kazuhiro Tateda, professeur de virologie à l'Université Tōhō et président de l'Association japonaise des maladies infectieuses, dans un e-mail à l'AFP le 4 novembre 2021.

"Il s'agit de spéculations de ma part, mais je pense que deux facteurs peuvent être importants. Le premier est la vaccination. De juillet à octobre, 30 à 40 millions de Japonais de moins de 64 ans ont reçu des vaccins (...) Et la plupart d'entre eux ont été récemment vaccinés, ce qui signifie une forte protection pour ces personnes", a précisé M. Tateda.

"L'autre facteur est que la majorité des Japonais continuent d'appliquer des gestes barrières comme le port du masque et la distanciation sociale", a-t-il ajouté. "Encore une fois, nous ne connaissons pas la raison, mais heureusement, la campagne de rappel vaccinal commencera le mois prochain. Si nous avons de la chance, il n'y aura plus de vagues de pandémie au Japon", a-t-il dit.

Des experts interrogés récemment par le New York Times et la chaîne autralienne ABC ont également estimé que la vaccination, le port du masque généralisé et la distanciation sociale ont aidé à améliorer la situation sanitaire du pays.

L'ivermectine pas approuvée officiellement à ce stade

A ce jour, l'ivermectine ne figure pas parmi les traitements recommandés par l'agence japonaise des produits pharmaceutiques et des dispositifs médicaux (PMDA) pour soigner le Covid-19. Contacté par l'AFP, un porte-parole de l'agence a confirmé mardi 9 novembre que ce médicament "n'est pas approuvée pour traiter la maladie causée par l'infection par le Sars-CoV-2" à ce stade.

Les dernières directives officielles du Ministère de la santé japonais à l'attention des médecins contiennent page 55 les médicaments qui font encore l'objet de recherches dans le pays. Cette liste a été mise à jour le 28 septembre et le 1er octobre 2021 et l'ivermectine y est mentionnée. "L'efficacité et la sécurité de ces médicaments n'ont pas été prouvées, ils doivent donc être utilisés dans le cadre d'essais cliniques", peut-on lire dans le document. Le médicament fait actuellement l'objet d'un "essai de phase 3" pour traiter les patients de Covid-19 présentant des symptômes légers ou modérés de niveau 1, est-il précisé.

Le ministre japonais de la Santé jusqu'aux élections du 31 octobre 2021, Norihisa Tamura, avait déclaré en août qu'il fallait attendre la preuve de l'efficacité du médicament avant de modifier les directives.

Les articles traduisant les affirmations erronées du Hal Turner Radio Show diffusent également des images d'une conférence de presse du Dr. Haruo Ozaki, président de l'Association médicale de Tokyo, suggérant l'utilisation de l'ivermectine.

Capture d'écran du site Profession Gendarme réalisée le 8 novembre 2021 ( François D'ASTIER)

En septembre, cette conférence de presse avait déjà été utilisée par les partisans de l'ivermectine pour affirmer que le Japon recommandait son utilisation.

Comme expliqué dans cet article de l'AFP, l'Association médicale de Tokyo est une organisation indépendante qui comptait plus de 20.000 membres en décembre 2020, selon un journaliste de l'AFP basé au Japon, mais qui ne représente pas le gouvernement japonais.

Elle fait du lobbying et donne des recommandations. Contactée par l'AFP en septembre et fin octobre, elle n'a pas souhaité s'exprimer.

L'ivermectine est un médicament - à usage vétérinaire et humain - utilisé contre des parasites, comme la gale, la cécité des rivières (onchocercose) ou encore les poux. Si une étude a observé une efficacité in vitro (en laboratoire), de l'ivermectine sur le Sars-CoV-2, son efficacité sur l'homme n'est à ce jour pas démontrée car il n'y a pas de preuves scientifiques suffisamment solides, comme l'avait déjà expliqué l'AFP ici.

L'Agence européenne des médicaments (AEM) et l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) déconseillent depuis mars d'utiliser l'ivermectine pour traiter le Covid en dehors des essais cliniques, en "attendant que davantage de données soient disponibles".

9 novembre 2021 Ajoute réponse de l'agence japonaise des produits pharmaceutiques et des dispositifs médicaux
Traduction et adaptation :
VACCINS COVID-19