( AFP / PATRICK HAMILTON)

Attention à cette publication virale assurant que "les vaccinés ont une charge virale 251 fois supérieure aux non-vaccinés"

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"Les vaccinés ont une charge virale 251 fois supérieure aux non-vaccinés", mettent en avant des publications virales qui expliquent tirer ce chiffre d'une étude "publiée le 10 août dans The Lancet" par des chercheurs de l'université d'Oxford. Mais cette conclusion est "fallacieuse", ont regretté les auteurs de cette prépublication, en rappelant qu'ils ont analysé la charge virale de soignants vaccinés infectés par le variant Delta et celles de personnes infectées par les souches originelles du virus, beaucoup moins virulentes, qui circulaient aux mois de mars et avril 2020, avant la mise sur le marché de vaccins anti-Covid. Pour comparer la charge virale de personnes vaccinées et non-vaccinées, il aurait fallu étudier deux groupes infectés par la même souche et au même moment, ont souligné des experts auprès de l'AFP.

"Étude : les travailleurs de la santé entièrement vaccinés ont une charge virale 251 fois supérieure, ce qui constitue une menace pour les patients et les collègues non-vaccinés", titre un article publié le 23 août par la Children's Health Defense, organisation de Robert Kennedy Jr, figure majeure de la galaxie anti-vaccin américaine.

Capture d'écran prise sur le site childrenshealthdefense.org le 26/08/2021

Publié à l'origine en anglais, cet article a été traduit littéralement en français et partagé par des milliers d'internautes depuis.

"Un article préimprimé par le prestigieux groupe de recherche clinique de l'université d'Oxford, publié le 10 août dans The Lancet, a révélé que les personnes vaccinées portent une charge 251 fois supérieure de virus Covid-19 dans leurs narines que les personnes non vaccinées", poursuit l'article.

"Les personnes vaccinées propagent des explosions virales concentrées dans leurs communautés et alimentent de nouvelles poussées d[u] Covid. Il est presque certain que les travailleurs de la santé vaccinés infectent leurs collègues et leurs patients, causant ainsi d’horribles dommages collatéraux", conclut la publication.

Depuis le 23 août, ce chiffre a fait le tour des réseaux sociaux, relayé par des internautes français sur de très nombreux sites (1, 2, 3, 4, 5), ainsi que sur Twitter (1, 2) et Facebook. La députée Martine Wonner a également partagé ce chiffre en tirant comme conclusions que les personnes vaccinées seraient des "super propagateurs" du virus.

En réaction, de nombreux commentaires appellent à "stopper au plus vite la campagne de vaccination", et à ne plus "fréquenter les vaccinés qui représentent un vrai danger avec de telles charges virales".

Captures d'écran prises le 29/08/2021 sur Twitter
Captures d'écran prises le 26/08/2021

D'où vient ce chiffre?

Le chiffre largement relayé dans les publications virales est tiré d'une prépublication scientifique : "transmission du variant delta du SARS-CoV-2 parmi des soignants vaccinés, Vietnam", parue le 10 août 2021.

Dans cette prépublication, des chercheurs ont étudié les infections au variant Delta du coronavirus parmi le personnel médical d'un hôpital spécialisé dans la prise en charge de maladies infectieuses, au Vietnam. Tous avaient été vaccinés contre le Covid-19 à l'AstraZeneca.

Entre le 11 et le 25 juin 2021, 69 des 900 soignants de l'hôpital ont été testés positifs au Sars-coV-2, tous infectés par le variant Delta. 62 d'entre eux ont participé à un essai clinique. Parmi ces soignants infectés, 49 étaient pré-symptomatiques et un seul a nécessité un apport d'oxygène.

Contrairement à ce qu'affirment de très nombreux internautes, cet article n'est pas "une étude publiée dans The Lancet", mais une version préliminaire d'un article scientifique qui n'a pas encore été revu par le pairs, ni publié dans une revue scientifique. En l'occurrence, ce "preprint" est rendu public sur une plateforme elle-même hébergée sur le site du Lancet, qui consacre une partie de son site à ce types d'articles. Mais la revue médicale explique très clairement la différence entre ce qui est disponible sur "preprints with The Lancet" et ce qui est publié dans la revue elle-même.

"Les prépublications disponibles ici ne sont pas des publications du Lancet et ne sont pas nécessairement en cours d'examen par le Lancet", note le site qui héberge ces travaux, en précisant que "ces résultats ne doivent pas être utilisés pour la prise de décision médicale ou de santé publique et ne doivent pas être présentés à un public non initié sans souligner qu'ils sont préliminaires et n'ont pas été évalués par des pairs".

Capture d'écran prise le 27/08/2021

"Une interprétation erronée des données"

Le chiffre "251" apparaît dès l'extrait (abstract en anglais) de la prépublication, un condensé du travail mené qui résume la façon dont les recherches ont été conduites ainsi que les conclusions tirées.

"Les charges virales des cas d'infection par le variant Delta étaient 251 fois plus élevées que celles des cas infectés par les anciennes souches détectées entre mars et avril 2020", rapportent les chercheurs.

Capture d'écran de la prépublication prise le 27/08/2021

En d'autres termes, les chercheurs expliquent que les soignants - tous vaccinés dans l'échantillon - infectés par le variant Delta avaient des charges virales bien supérieures à celles de personnes infectées par les souches originelles du virus, durant les premiers mois de la pandémie, alors que les vaccins anti-Covid n'étaient pas encore disponibles.

"Le but de cet article est de comparer la charge virale chez des personnes contaminées par le variant Delta par rapport à celles qui étaient contaminées en 2020 avec les souches initiales. Les chercheurs ont trouvé que les personnes contaminées par le variant Delta ont 250 fois plus de charge virale, c'est-à-dire de quantité de virus, que celles infectées un an plus tôt", note Frédéric Altare, immunologue et directeur de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), contacté le 25 août. "Il se trouve qu'ils ne se sont intéressés dans ces travaux qu'à des gens vaccinés, mais ça n'est pas parce qu'ils sont vaccinés qu'ils ont cette charge virale."

"Comparer des charges virales de gens vaccinés avec des gens qui ne sont pas vaccinés en ne prenant pas les mêmes souches virales revient à comparer des poires et des pommes de terre", abonde, le 25 août, le professeur Jean-Daniel Lelièvre, chef du service des maladies infectieuses de l'Hôpital Henri-Mondor de Créteil. Il explique que conclure que la charge virale des "vaccinés est 251 fois supérieure à celle des non-vaccinés", est une " interprétation erronée de données scientifiques".

En effet, les souches originelles du virus détectées durant les premiers mois de la pandémie ont depuis été supplantées par des variants. Selon le point épidémiologique de Santé publique France publié le 19 août, le variant Delta représente "la quasi-totalité des virus circulant sur le territoire métropolitain" puisqu'il a été détecté dans "94,7% des prélèvements positifs criblés" du 9 au 15 août. Or le variant Delta, initialement détecté en Inde, est jugé 60% plus transmissible que le précédent (Alpha) et deux fois plus que la souche historique du virus.

"Les différences de charge virale étaient dues à la capacité du variant Delta à provoquer des charges virales plus élevées ; elles n'avaient rien à voir avec le statut vaccinal de la personne infectée. Ainsi, affirmer que les personnes vaccinées transportent 251 fois plus de charges de sars-cov-2 dans leurs voies respiratoires que les personnes non-vaccinées est une interprétation fallacieuse des données", ont affirmé les auteurs de l'étude dans un communiqué paru début septembre en réaction à l'article partagé par la Children's Health Defense.

Capture d'écran du communiqué des auteurs de l'étude

"Les échantillons prélevés chez les vaccinés le sont un an après, avec un variant différent qui est beaucoup plus infectieux et se propage beaucoup plus vite, le tout avec probablement des méthodes de PCR quantitatives [tests PCR permettant d'évaluer la charge virale de l'échantillon, NDLR] qui ont évolué depuis un an", note également Yves Buisson, épidémiologiste et membre de l'Académie de médecine, interrogé le 25 août par l'AFP.

Pour comparer les charges virales de personnes vaccinées et non-vaccinées, il aurait fallu utiliser un échantillon de patients infectés par la même souche virale et dans un laps de temps similaire, ce qui n'a pas été fait dans ces travaux puisque la charge virale de patients non-vaccinés infectés par le variant Delta n'a pas été recherchée.

Impossible donc, de conclure qu'aujourd'hui, une personne vaccinée aurait une quantité plus importante de virus dans l'organisme qu'une personne non-vaccinée . Jusqu'à l'apparition du variant Delta, différentes études (1, 2, 3 ) avaient, à l'inverse, conclu que les vaccins réduisaient la charge virale du virus, comme l'a déjà expliqué Claude-Agnès Reynaud, immunologiste et directrice de recherche au CNRS, dans ce précédent article de l'AFP.

La situation s'est toutefois complexifiée avec l'apparition du variant Delta, dont le degré de contagiosité fait en effet craindre une baisse du niveau de protection des vaccins existants et un rebond de la circulation et de la transmission du virus, parmi les personnes vaccinées comme non-vaccinées.

Par ailleurs, les experts pointent que le vaccin utilisé pour vacciner les soignants de l'hôpital vietnamien est l'AstraZeneca, un produit quasiment plus utilisé en France aujourd'hui. Son efficacité est légèrement moindre face aux formes symptomatiques provoquées par le variant Delta : 60% contre 88% pour Pfizer/BioNTech, selon une étude britannique parue en mai.

Les vaccinés ne sont pas "une menace pour les non-vaccinés"

Se servir de ces travaux pour soutenir que les personnes vaccinées seraient "une menace" pour les personnes non-vaccinées est "de la pure désinformation ", regrettent auprès de l'AFP les scientifiques interrogés. "En aucun cas les personnes vaccinées ne peuvent être très contaminantes et dangereuses pour les non-vaccinées", assure Frédéric Altare, qui incite, à l'inverse, à accélérer le rythme de la campagne de vaccination face à la montée du variant Delta.

Selon des données publiées le 24 août par les autorités américaines, l'efficacité des vaccins Pfizer et Moderna contre l'infection a baissé de 91% à 66% depuis que Delta est devenu dominant aux Etats-Unis. En plus des caractéristiques du variant Delta, cela pourrait être lié au fait que l'efficacité des vaccins diminue avec le temps: elle tombe de 88% à 74% au bout de cinq à six mois pour Pfizer, et de 77% à 67% après quatre à cinq mois pour AstraZeneca, selon une étude britannique rendue publique le 25 août. C'est ce qui pousse de plus en plus de pays à envisager une dose de rappel (le plus souvent une troisième dose).

Les spécialistes insistent unanimement sur le fait que les vaccins sont indispensables pour lutter contre ce variant. "Ce que les scientifiques préconisent, c'est le maximum de personnes protégées", a expliqué à l'AFP le 27 août l'épidémiologiste Antoine Flahault. Car même si les vaccins anti-Covid n'empêchent pas la transmission ni l'infection par le virus, ils restent très efficaces pour éviter les formes graves de la maladie et les hospitalisations.

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Une étude publiée le 21 juillet dans le New England Journal of Medicine conclut que deux doses du vaccin Pfizer, le plus administré en France, sont efficaces à 88% pour protéger contre les formes graves de la maladie engendrée par le variant Delta et à 35% pour une dose.

"Il existe de très nombreuses preuves de l'efficacité de la vaccination pour prévenir les formes graves de la maladie et les décès dus au Covid-19. Nous soutenons fermement que la vaccination est un outil essentiel pour lutter contre le Covid et les terribles conséquences de la maladie", ont récemment affirmé les auteurs de l'étude.

L'épidémiologiste Yves Buisson rappelle d'ailleurs que, dans la prépublication qui a circulé de manière virale sur les réseaux sociaux, seul un soignant de l'hôpital vietnamien a nécessité un apport d'oxygène, sur les 62 infectés. La preuve, selon lui, de l'efficacité de la vaccination.

"Finalement, il faut surtout retenir de ces travaux que le fait d'être vacciné ne doit pas empêcher de respecter les gestes barrières et de continuer à porter le masque, puisqu'on peut encore être porteur et transmetteur du virus, notamment face au variant Delta", explique le spécialiste.

Or, "chaque personne qui héberge le virus fournit une aire de jeux pour le virus qui va risquer de muter", met en garde Claude-Agnès Reynaud.

2 septembre 2021 Ajoute démenti des auteurs de l'étude
1 septembre 2021 Corrige "non-vaccinés" par "vaccinés" au 16e paragraphe
Juliette Mansour
COVID-19 VACCINS