( AFP / FREDERIC J. BROWN)

Non, cette étude ne montre pas que l'ARN messager des vaccins peut modifier notre génome

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Une étude américaine récente montrerait que, finalement, l'ARN messager des vaccins pourrait modifier notre ADN. C'est toujours infondé, cette étude de biochimie ne prouve pas cela et elle n'a pas de répercussions sur les vaccins, comme l'ont indiqué à l'AFP son auteur et d'autres scientifiques. Explications.

"ARN/ADN/ GROSSE DÉCOUVERTE/QUID DES VACCINS À ARN MESSAGER ! Y AURA-T-IL DES VÉRIFICATIONS CONCERNANT LES VACCINS SUITE À CETTE DÉCOUVERTE ? Voilà une découverte qui vient remettre en question tout ce que les scientifiques avaient affirmé depuis la mise sur le marché des vaccins à ARN messager", s'exclame un internaute sur Facebook dans un post partagé un peu plus de 160 fois depuis le 22 juin.

Capture d'écran de Facebook, faite le 8 juillet 2021

Selon ce post, une étude de l'Université américaine Thomas Jefferson à Philadelphie, publiée le 11 juin 2021 dans Science Advances, "a apporté la première preuve à travers une étude plus que sérieuse, que des segments d’ARN peuvent être réinscrits dans l’ADN".

Or, la communauté scientifique a expliqué à maintes reprises qu'il n'est pas possible que l'ARN messager des vaccins anti-Covid utilisant cette technique (comme ceux de Pfizer/BioNtech et de Moderna), vienne modifier l'ADN du vacciné notamment parce que la transcription spontanée d'ARN en ADN dans le corps humain n'est pas possible.

Outre le post Facebook que nous examinons, nombre d'internautes estiment que cette étude - qui porte sur une polymérase, un type d'enzyme - vient infirmer les explications des scientifiques et donc, par ricochet, remettre en question la sécurité de cette technique de vaccination.

Cette idée d'une "découverte scientifique inquiétante" a été relayée notamment par l'homme politique français François Asselineau sur son compte Twitter le 16 juin mais aussi sur certains sites internet, comme celui-ci.

Le 16 juin, le site d'infos spécialisée dans la technologie "Le Journal du Geek" a consacré à la fameuse étude américaine un article titré "Surprise : les cellules humaines peuvent finalement convertir l’ARN en ADN", qui n'évoque pas la question des vaccins.

Cet article a été corrigé depuis : "la première partie de cet article a été réécrite en date du 08/07/21 pour y apporter des corrections et clarifications", pour expliquer notamment qu'une petite action de transcription de fragments d'ARN en ADN a déjà été montrée pour d'autres polymérases que celle concernée par l'étude.

Le site Geopolintel, qui relaie abondamment des théories aux accents complotistes, avait reproduit ici l'article original du "Journal du Geek" en y ajoutant un lien avec les vaccins à ARN messager.

Mais si cette étude d'enzymologie, très technique, aborde en effet le concept de transcription de fragments d'ARN en ADN, elle "n'a pas d'implications concernant l'efficacité et la sécurité des vaccins à ARN", a indiqué dans un mail à l'AFP le 18 juin l'un de ses auteurs, Richard T. Pomerantz , professeur au Département de Biochimie et de Biologie Moléculaire à la Thomas Jefferson University.

Capture d'écran de l'étude sur la polymérase Thêta, faite le 8 juillet 2021

Pour expliquer pourquoi cette étude ne remet pas en cause la sécurité des vaccins à ARN messager, revenons sur quelques éléments de biochimie et sur le fonctionnement de ces vaccins.

ARN et ADN : qu'est-ce que la "transcription" ?

Pour pouvoir fonctionner, les cellules du corps humain ont besoin de différentes protéines, qui ont une multitude de fonctions essentielles. Pour fabriquer ("synthétiser") la protéine dont elle a besoin, la cellule a besoin des informations - la recette de la protéine, ou son plan de construction - contenues dans nos gènes, comme l'explique l'Inserm ici sur son site internet.

Pour pouvoir transmettre ce plan, notre ADN en crée une de copie à usage unique : ce duplicata s'appelle l'"ARN messager",une molécule chimiquement très proche de l'ADN. Ce processus de copie a pour nom scientifique la "transcription" car l'ADN est "transcrit" en ARN.

Toute une machinerie - les ribosome s- se met alors en place pour lire le plan situé sur l'ARN messager et fabriquer la protéine demandée.

A noter que ce mécanisme, appelé "synthèse des protéines", se déroule non pas dans le noyau de la cellule (où se trouve notre ADN) mais dans ce qui l'entoure, le cytoplasme.

Cet ARN messager est très fragile et "s’autodétruira rapidement" après avoir permis la fabrication de la protéine.

Les vaccins à ARN messager reproduisent cette idée pour injecter directement le plan de construction d'une protéine dans la cellule du patient: l'ARN messager "voyage" dans de minuscules capsules protectrices faites de lipides, pour atteindre saint et sauf la cellule avant d'être très rapidement détruit par celle-ci, une fois les informations délivrées.

En l'espèce, les vaccins anti-Covid à ARN messager fournissent les plans de la protéine S ("spike") du virus Sars-CoV-2, à l'origine du Covid-19 : la cellule va alors produire cette protéine spécifique, de façon localisée et transitoire, dans le but de susciter une réaction immunitaire de l'organisme à la vue de ces protéines, qui agissent comme des "leurres".

Ainsi préparé, le corps pourra combattre immédiatement et efficacement le Sars-CoV-2 s'il venait à contaminer l'organisme.

Des craintes

Depuis les premières informations, en 2020, autour du développement de ce type de vaccin, alors inconnu du grand public, sont apparues des craintes autour d'une possible interaction de l'ARN messager du vaccin avec l'ADN du vacciné, plus précisément avec l'idée d'une altération de notre patrimoine génétique.

La communauté scientifique a expliqué à de très nombreuses reprises que cela n'était pas possible et ce, pour plusieurs raisons.

Moult instituts de recherche, universités ou agences sanitaires l'ont expliqué : l'Inserm, les CDC américains, l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM).... L' AFP Factuel a abordé cette question plusieurs fois, ici et notamment.

Première raison, comme on l'a vu, la synthèse des protéines ne se fait pas dans le noyau de la cellule mais dans le cytoplasme : autrement dit, l'ARN messager n'entre pas dans le noyau où se trouve l'ADN.

"La transcription de l'information génétique (l'ARN, NDLR) en une protéine se déroule dans le cytoplasme et non dans le noyau de la cellule", qui contient l'ADN, avait expliqué notamment dans un précédent article, la Dr Maria Victoria Sanchez du laboratoire d'immunologie et de recherche vaccinale IMBECU-CCT-CONICET en Argentine.

"L'ARN messager ne peut pas se 'mettre' dans l'ADN", avait-elle ajouté.

Deuxièmement, comme on l'a vu également, "tout ARN est rapidement dégradé après avoir été traduit en protéine", comme l'a rappelé à l'AFP le 12 juillet 2021 Palma Rocchi, du Centre de Recherche en cancérologie de Marseille, directrice de recherche à l'Inserm.

La rétro-transcription et la "transcriptase inverse"

Autre argument expliqué par les scientifiques du monde entier, le processus de "transcription" ne se fait que dans un seul sens : de l'ADN vers l'ARN. Le processus inverse - où l'ARN serait "rétro-transcrit" en ADN - ne se fait pas spontanément dans l'organisme.

En revanche, certains virus appelés rétrovirus, ont cette capacité : c'est le cas du VIH, virus à ARN à l'origine du Sida. Le VIH dispose en effet d'une enzyme appelée "transcriptase inverse", capable d'intégrer de l'ARN issu de l'ARN viral dans le génome de la cellule. L'infographie ci-dessous, produite par l'Inserm, montre ce mécanisme.

Copie d'écran du site de l'Inserm, faite le 8 juillet 2021

Ceci étant posé, regardons de plus près l'étude américaine utilisée par la publication Facebook citée au début de cet article.

L'étude américaine : de l'enzymologie très pointue qui n'a pas de rapport avec les vaccins

Comme son titre l'indique, elle montre qu'une enzyme appelée "polymérase θ" (ou "théta") "retranscrit l'ADN" pour pouvoir utiliser des fragments d'ARN et "réparer" l'ADN, quand des cassures se forment dans la réplication de l'ADN.

Comme cette polymérase semble s'exprimer dans les cas de cancers, elle pourrait constituer une piste intéressante en cancérologie.

Comme nous allons le voir, cela ne remet pas en cause les explications des scientifiques sur la "rétro-transcription" ni sur l'absence de risque d'intégration de l'ARN vaccinal au génome.

"Cet article n’a absolument rien à voir. Cette enzyme qui s’appelle la polymérase θ est une enzyme impliquée dans la réparation de l’ADN", a expliqué à l'AFP le 30 juin 2021 le Pr Olivier Schwartz, directeur scientifique à l'Institut Pasteur.

"A chaque division cellulaire, l’ADN est recopié pour que chaque cellule 'fille' ait un noyau avec tout le patrimoine génétique. Mais parfois, il y a des erreurs ou des cassures --parce qu’il y a quand même 3 milliards de bases (les nucléotides, les "briques" qui constituent notre code génétique, NDLR) à recopier donc il peut y avoir des problèmes -- il y a par conséquent des systèmes de réparation de l’ADN", poursuit le scientifique.

Cette polymérase θ "utilise, pour réparer l’ADN, de l’ARN mais pas pour l’intégrer, elle agit comme une sorte de rustine", dit-il encore, ajoutant qu'elle "utilise de tout petits fragments d’ARN qui n’ont rien à voir avec l’ARN messager du vaccin".

"C’est de l’enzymologie in vitro donc même pas dans une cellule, c'est un système biochimique d’activité d’enzyme, on est loin de l’ARN messager", dit-il encore.

C'est aussi ce que dit le Dr Pomerantz, co-auteur de l'étude, dans son mail à l'AFP du 18 juin:

Les auteurs "ont juste montré que Polθ avait une activité de 'reverse transcriptase', ce qui n’avait pas été démontré auparavant (...) De là à extrapoler que ça remet en cause le vaccin ARNm ou tout autre médicament ciblant l’ARNm, cela relève de la fausse rumeur", a abondé Palma Rocchi.

"Il existe dans les cellules humaines des polymérases" spécialisées dans la réparation de l'ADN lorsqu'il se réplique, a aussi détaillé, le 5 juillet, auprès de l'AFP Frédéric Altare, directeur du Département d'Immunologie au Centre de recherche en cancérologie et immunologie Nantes-Angers (CRCINA) et directeur de recherche à l'Inserm.

Leur tâche est "de suivre de près les ADN polymérases lorsque celles ci font une copie d'une molécule d'ADN. (...) Elles lisent donc elles aussi l'ADN à copier et vérifient si ce que vient de faire l'ADN polymérase (l'enzyme qui permet la réplication de l'ADN, NDLR) correspond bien en la copie parfaite du brin initial (d'ADN), sinon, elles corrigent pour mettre le bon nucléotide", poursuit l'immunologue.

Les auteurs de l'étude ont mis en évidence que pour faire cela, la polymérase théta est capable d'avoir une petite fonction de transcriptase inverse mais elle le fait "une fois, quand il y a une erreur, les auteurs ne démontrent pas qu'elle est capable de transformer une molécule d'ARN entière en ADN", dit-il encore.

En d'autres termes, cette activité de transcription inverse montrée pour cette enzyme est réduite, et limitée à un cas de figure très précis.

De plus, l'expérience est faite dans un milieu synthétique, et non dans une cellule humaine, encore moins dans un corps humain.

C'est pour ces raisons que les quatre scientifiques interrogés par l'AFP expliquent que cette étude ne montre pas qu'une transcriptase inverse se fasse spontanément dans le corps humain et encore moins que l'ARN messager puisse être intégré au génome.

Elle ne vient pas montrer non plus que les cellules humaines disposent de l'enzyme "transcriptase inverse".

De plus, ajoute Palma Rocchi, "il y en déjà plein, de l'ARN messager dans nos cellules" donc, s'il y avait un problème, il aurait déjà été observé.

Qui plus est, et contrairement à ce que qu'affirment ou sous-entendent de nombreuses publications sur internet, cette découverte d'une telle activité réverse chez une enzyme n'est pas une première.

En effet, on savait qu'une"enzyme peut fonctionner potentiellement dans les deux sens" pour effectuer de petites réparations mais "leur activité principale c’est le remontage, même si, au coup par coup, elles peuvent redémonter un petit peu pour remonter derrière" comme quand on s'aperçoit qu'on a placé la mauvaise pièce de Lego et qu'on la remplace toute de suite par la bonne pour continuer la construction, explique encore Frédéric Altare.

Une erreur dans le communiqué de l'Université Thomas Jefferson

L'idée que la "découverte" de l'étude de Richard Pomerantz est une "première" vient en outre probablement d'une erreur -corrigée depuis- dans le communiqué de presse qui accompagnait la publication de l'étude, communiqué qui a été copié-collé abondamment sur de nombreux sites de vulgarisations scientifiques en anglais ici ou en français, tous deux cités comme "sources" par François Asselineau dans ses tweets.

Capture d'écran du site de Thomas Jefferson University, faite le 8 juillet 2021

"Correction 18/06/21: la version originale de cet article affirmait que la polymérase thêta était la première polymérase de mammifère avec la capacité de transcrire de l'ARN en ADN. En fait, d'autres polymérases ont déjà démontré cette fonction, mais avec une efficacité bien moindre que la transcriptase inverse du VIH. L'article a été corrigé et nous regrettons cette erreur", est-il désormais indiqué en en-tête de l'article.

Julie Charpentrat
COVID-19 VACCINS