Plus que les pyromanes, c'est le réchauffement climatique qui explique l'ampleur des incendies
- Publié le 13 août 2026 à 14:16
- Lecture : 11 min
- Par : Pierre MOUTOT, AFP France
Plusieurs départements du Sud et du Sud-Ouest de la France ont été confrontés à des feux de forêt d'une ampleur exceptionnelle depuis le début de l'été 2026, marqué par de fortes chaleurs et des sécheresses record. Le ministère de l'Intérieur ayant annoncé l'interpellation de quelques centaines de personnes en lien avec les incendies, des internautes en concluent que les pyromanes seraient la véritable cause des incendies géants, minimisant voire niant le rôle du réchauffement climatique. Mais si la majorité des départs de feux sont de fait imputables à l'activité humaine, c'est bien le dérèglement climatique qui rend possibles des catastrophes de cette ampleur, ont souligné des experts scientifiques auprès de l'AFP.
L'Europe occidentale a connu son début d'été le plus chaud jamais enregistré, avec une période juin-juillet à un niveau record, sur fond de vagues de chaleur à répétition (lien archivé ici). Favorisés par des sécheresses généralisées, des incendies d'une ampleur inédite ont ravagé le Sud-Ouest de la France et l'Espagne.
En France, environ 42.000 hectares ont été parcourus lors d'un gigantesque incendie en Gironde, conduisant à l'évacuation de plus de 220.000 personnes, tandis que 10% du massif de Fontainebleau, en région parisienne, ont été ravagés par les flammes (lien archivé ici). En Espagne, ce sont 50.000 hectares qui sont partis en fumée dans la province d'Avila, en faisant l'incendie le plus important dans l'histoire récente (lien archivé ici).
Le 4 août 2026, le ministère de l'Intérieur a annoncé l'interpellation de 402 personnes en France "en lien avec les incendies", dont 166 mineurs, "depuis le début de l'été" (lien archivé ici).
Sur les réseaux sociaux, des internautes ont immédiatement repris ce chiffre des interpellations pour attribuer la responsabilité des incendies aux seuls pyromanes, niant le rôle du dérèglement climatique dans l'ampleur et la fréquence des mégafeux, sur fond de climatoscepticisme.
"Les feux qui frappent la France ne sont PAS liés au réchauffement climatique", affirme ainsi un internaute dans une publication sur X "likée" et partagée des centaines de fois : "Ils sont de la main de l'homme, partent le même jour, quasiment à la même heure".
"En ce moment ils veulent vous faire croire que le supposé réchauffement climatique embrase des forêts. Bah voyons, que cela soit au Canada, en Sicile, en Grèce ils retrouvent toujours des pyromanes [...] Comment oser faire croire que ces feux sont l'œuvre du réchauffement", partage en légende d'une vidéo TikTok un autre utilisateur publiant régulièrement des contenus niant l'importance ou la réalité de l'impact de l'activité humaine sur le climat.
Des publications similaires ont accumulé des milliers de vue sur Facebook, X ou TikTok, et des dizaines de milliers en anglais, langue dans laquelle les publications trompeuses visant les incendies en France sont les plus populaires.
"Conditions extrêmes"
Selon une analyse des causes des feux menée par l’Office national des forêts à partir de la base de données des incendies de forêt (BDIFF) sur la période 2019-2023, 90% des départs de feu sont d'origine humaine, dont 75% résultent de causes "accidentelles" ou "involontaires" et 25% environ d'actions intentionnelles malveillantes (liens archivés ici et ici). Mais ces chiffres ne signifient pas que le dérèglement climatique n'aurait aucun rôle ou qu'un rôle mineur dans les incendies, ont expliqué des scientifiques spécialistes du sujet à l'AFP.
"On distingue deux choses différentes : la première c'est l'ignition, c'est-à-dire la cause du feu, que ce soit un pyromane ou autre chose", a expliqué Hampe Arndt, biologiste et spécialiste des écosystèmes forestiers, dans un entretien avec l'AFP le 12 août 2026. "La deuxième, c'est l'ampleur d'un incendie, en l'occurrence un mégafeu : parce qu'on ne peut pas obtenir un mégafeu si on n'a pas les conditions qui le favorisent" (lien archivé ici).
Le scientifique a contribué à la publication le 31 juillet d'une étude d'évaluation ("Le changement climatique a alimenté les conditions météorologiques extrêmes à l'origine des incendies de forêt dévastateurs en France et en Espagne") sur les conditions météorologiques à l'origine des incendies en France et en Espagne, aux côtés de l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (Inrae) et du réseau scientifique spécialisé World Weather Attribution (liens archivés ici, ici et ici).
Comme d'autres études similaires réalisées précédemment, celle-ci est sans appel : "Le changement climatique d'origine humaine a rendu au moins deux fois plus probables en France, et au moins vingt fois plus probables en Espagne, les conditions météorologiques extrêmes ayant alimenté les récents incendies destructeurs", conclut-elle.
Car si les débuts d'incendies se comptent en milliers chaque année dans les départements du Sud de la France, ce sont bien les conditions environnementales qui rendent possibles leur extension.
"En Gironde on a eu presque 16.000 départs de feu entre l'année 1991 et 2007, soit près de 1.000 par an", indique Hampe Arndt. "Mais il n'en résulte pas des milliers de mégafeux - ce n'est pas parce qu'on a aujourd'hui plein de pyromanes qu'on n'avait pas les années précédentes", mais en raison de "conditions météorologiques et climatologiques particulières, qui ont favorisé le feu".
L'étude d'impact réalisée par l'Inrae et le WWA rapporte ainsi que "des événements d'une telle intensité devraient se produire une fois tous les vingt ans dans le sud-ouest de la France et une fois tous les six ans dans le centre de l'Espagne", une probabilité bien moindre que celle observée aujourd'hui - et ce alors que les scientifiques évoquent "une estimation prudente".
"Si la teneur en eau de la forêt du sous-bois est haute, l'incendie ne va pas se déclarer même s'il y a un pyromane ou un incendiaire. Or la teneur en eau de la biomasse est en l'occurrence extrêmement basse", indique Christophe Plomion, biologiste spécialiste des environnements forestiers et directeur scientifique à l'Inrae (lien archivé ici).
"L'hiver a été pluvieux et a favorisé l'éclosion d'une biomasse en sous-bois importante dès le printemps, combiné avec un printemps assez sec et des canicules qui se sont enchaînées, quatre en mai, juin, juillet, asséchant les sous-bois", ajoute t-il. "Avec ça, on obtient un combustible, facteur explicatif des incendies".
"Il s'agit de conditions météo exceptionnelles, alliées à un réchauffement qui amplifie le risque", conclut le chercheur, qui rappelle qu'en Gironde a été atteinte "six fois la température de 40 degrés en un mois, qui n'avait été précédemment atteinte que quatre fois en 75 ans".
A l'échelle mondiale, juillet 2026 est devenu, à égalité avec juillet 2024, le deuxième mois de juillet le plus chaud jamais enregistré, seulement dépassé par juillet 2023. En Europe, la température moyenne combinée dans cette zone pour juin et juillet s'est élevée à 21,62°C, dépassant le record de 2022 et "reflétant la persistance exceptionnelle de la chaleur" cet été, indique Copernicus (lien archivé ici).
Consensus scientifique
Ce sont ces paramètres que cherchent à évaluer les analyses telles que celle réalisée par l'Inrae et le WWA, rappellent les scientifiques, les études d'attribution visant à déterminer ce qui relève de conditions météorologiques exceptionnelles, et ce qui relève du changement climatique planétaire.
Or, les études sur le sujet tendent à l'unanimité. Une précédente étude d'attribution d'impact ("Peut-on et comment attribuer les incendies au changement climatique ?") de l'institut de sciences climatiques Simon-Laplace, publiée en 2024 et portant sur les feux ravageurs de l'été 2022, avait également conclu "qu'un indice combinant l'humidité des sols intégrée sur une période de 6 mois, ainsi que la température et le déficit de pression de vapeur sur une période de 3 mois, montrait la corrélation la plus forte avec les incendies" (liens archivés ici et ici).
D'après l'étude, ces conditions sont désormais susceptibles de se produire tous les 13 ans en moyenne, contre 30 ans en l'absence de changement climatique d'origine humaine.
D'autres études récentes du World Weather Attribution ont montré que le changement climatique a accru la probabilité que surviennent ces conditions de chaleur extrêmes en Europe, conduisant à des sécheresses de plus en plus graves et à des défis croissants en matière de gestion de l'eau et des terres (lien archivé ici). L'Europe est le continent qui se réchauffe le plus vite du fait du dérèglement climatique, selon l'Observatoire du programme européen Copernicus (liens archivés ici et ici).
Dans son sixième rapport, paru en 2023, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) a également conclu que "les augmentations globales de températures dues au changement climatique anthropique [dû à l'activité humaine] ont accru l'aridité et la sécheresse, allongeant la saison des incendies sur un quart de la surface végétalisée mondiale et augmentant la durée moyenne de la saison des incendies d'un cinquième entre 1979 et 2013" (liens archivés ici et ici). Le groupement scientifique y précisait déjà que "le changement climatique provoqué par l'homme [influe] sur les feux de forêt en intensifiant son principal facteur de déclenchement, la chaleur", qui assèche la végétation et accélère le brûlage.
"Bouc émissaire"
Parmi les causes de ces ignitions - ou départs de feu -, l'action de pyromanes demeure largement minoritaire : "La plupart des incendies qui sont déclenchés par des causes humaines sont le fait de négligences", a expliqué Pauline Vilain-Carlotti, géographe et spécialiste des risques liés aux incendies, dans un entretien avec l'AFP le 12 août 2026 (lien archivé ici). Parmi ces causes, on relève "tout ce qui va être travaux de maintenance, d'aménagement extérieur, le débroussaillage, les travaux forestiers, tout ce qui est travaux d'entretien et aussi les défaillances de gestion, notamment sur certains de nos équipements et nos infrastructures, notamment électriques, qui peuvent déclencher des incendies".
"Pour contrebalancer l'argument 'climatonégationniste', on peut tout simplement rappeler que le changement climatique est à 100% d'origine humaine", estime la chercheuse - avec pour conséquence, des incendies "beaucoup plus intenses, beaucoup plus violents", qui "dépassent les capacités de gestion" (lien archivé ici).
Une conséquence rendue visible durant les mégafeux de Gironde avec la survenue d'incendies "convectifs", générant des orages de feu et une météo propre les rendant beaucoup plus difficiles à anticiper et à contrer par les services de gestion et de lutte contre les catastrophes (lien archivé ici).
D'autres causes sont à chercher, d'après les chercheurs, dans l'aménagement du territoire : la monoculture du pin maritime en Gironde, les modes de sylviculture, la gestion des abords de forêt ou les comportements à risques, ainsi que les politiques de gestion de l'eau.
"Pour qu'il y ait un incendie convectif, il faut qu'il y ait une végétation combustible très importante d'un seul tenant, typiquement la forêt des Landes avec cette monoculture de pins très inflammables qui forment un continuum de combustibles qui va permettre à cet incendie de prendre des proportions démesurées", résume Pauline Vilain-Carlotti.
Où placer ces différents facteurs dans la chaîne d'effets qui mène à une catastrophe ? "Les situations de crise conduisent inévitablement à rechercher un responsable unique, mais il y a une question importante de hiérarchisation des causes :chercher un bouc émissaire, ça n'éclaire pas les causes profondes qui permettent le déclenchement d'un feu d'une telle ampleur", martèle Christophe Plomion.
"L'esprit humain cherche un coupable et, il faut qu'il soit plausible et facile, c'est-à-dire qu'on ait prise dessus", abonde Pauline Vilain-Carlotti. Or, "le changement climatique, dans le narratif qu'on donne, peut donner aux gens l'impression qu'ils n'ont pas de prise dessus, ce qui n'est pas vrai".
"Les incendies, c'est nous qui les avons produits et qui en sommes responsables, mais c'est aussi nous qui pouvons agir", conclut la chercheuse, pour qui "la compréhension permet de redonner un peu de capacité d'agir : comprendre comment ça fonctionne, quels sont les mécanismes, quelle est ma part de responsabilité, ce que je peux faire à mon échelle, comment je peux limiter l'éclosion des incendies et réduire ma vulnérabilité".
Records de chaleur et incendies
Les affirmations selon lesquelles les pyromanes seraient les véritables causes des incendies et mégafeux, et que le dérèglement climatique n'y jouerait qu'un rôle secondaire voire nul, ne sont pas nouvelles. Particulièrement diffusées en Amérique du Nord pendant les mégafeux qui ont touché les Etats-Unis et le Canada au début de la décennie, cette affirmation climatosceptique a également été reprise en français sur les réseaux à la faveur des incendies qui ont touché la Grèce en 2024 (lien archivé ici).
Aux Etats-Unis, un incendie de forêt dans l'Etat de Washington a conduit à l'évacuation de plusieurs milliers de personnes, contraignant les autorités à déclarer l'état d'urgence, également en vigueur au Canada, en Colombie-Britannique, où la sécheresse alimente une centaine de feux de forêt (liens archivés ici et ici).
L'Europe affronte en ce début août une nouvelle vague de chaleur, après un mois de juillet le plus chaud jamais enregistré pour presque 120 millions d'Européens, en particulier au Royaume-Uni, en France et en Espagne (lien archivé ici). En France, les incendies ne concernent désormais plus seulement les départements du Sud-Ouest, historiquement davantage exposés : des incendies ont conduit à l'évacuation de centaines et de milliers de personnes en Bretagne et dans le Pas-de-Calais mi-août 2026 (lien archivé ici).
La Grèce se trouve également affectée de nouveau par des incendies d'ampleur : plus de 11.000 hectares de pinède, maquis et terres agricoles ont brûlé dans l'Attique, au nord-ouest d'Athènes, déjà durement éprouvé par des mégafeux durant lesquels 42% de la superficie forestière totale de cette région ont brûlé entre 2017 et 2026, du fait de 15 grands incendies.
Copyright AFP 2017-2026. Toute réutilisation commerciale du contenu est sujet à un abonnement. Cliquez ici pour en savoir plus.
