Cette vidéo ne montre pas des Libanais agressant un policier ivoirien, elle a été tournée au Zimbabwe
- Publié le 30 avril 2026 à 11:17
- Lecture : 8 min
- Par : SUY Kahofi, Mike YAMBO, AFP Côte d'Ivoire, AFP Kenya
La communauté libanaise présente en Côte d’Ivoire depuis le début du XXe siècle est victime ces derniers mois d’une vague de propos haineux en ligne. Ces discours hostiles mêlent reproches sur leur manque d’assimilation, insultes et fausses informations, portant notamment sur une supposée suprématie économique ou des actes hostiles envers les autorités ivoiriennes. Sur ce dernier point, des internautes affirment depuis le 4 avril 2026 – images à l’appui – que deux ressortissants libanais auraient agressé un policier ivoirien qui leur aurait demandé de déplacer leur véhicule mal garé. Mais ces images n’ont aucun rapport avec la Côte d’Ivoire et la communauté libanaise : elles ont en réalité été prises au Zimbabwe.
Depuis début avril, de nombreux comptes sur les réseaux sociaux partagent un même narratif autour d’une prétendue agression de policier ivoirien par deux membres de la communauté libanaise.
Alors que deux Libanais auraient "mal garé leur véhicule pour changer le pneu avant", "un policier ivoirien est venu leur signifier" qu’il fallait le "bouger", est-il ainsi raconté dans un post Facebook cumulant 2.100 mentions "j’aime" depuis sa publication le 4 avril. "Les Libanais ont refusé et face à l'insistance du policier", l'un "l'a pris en cadenas par derrière jusqu'à ce que le pneu soit changé avant de le lâcher", affirme la publication.
A l’appui de ces dires, le post arbore une série de photos où l’on voit un homme de type caucasien tenter de maitriser un homme noir en uniforme kaki et gilet jaune, quand un second homme blanc s’affaire à retirer un sabot placé sous la roue avant du véhicule.
D'autres publications (comme ici et ici) relaient une vidéo d'une dizaine de secondes d'où sont manifestement tirées les images précédentes, pour affirmer elles aussi que ces images montreraient l’agression d’un policier ivoirien par deux membres de la diaspora libanaise.
Ce narratif, largement partagé sur Facebook, X et TikTok, insiste sur le fait qu’il n’y a qu’en "Côte d’Ivoire qu’on peut faire ça à un policier", que des "étrangers" peuvent "humilier" de la sorte un représentant des forces de l'ordre. Avant de vanter le fait que ce genre de "désordre" ne peut pas arriver au Burkina Faso, où règnent "l’ordre et la discipline".
Certains internautes s’indignent de l’attitude des présumés Libanais sur ces images, quand d’autres émettent des doutes sur l’authenticité des faits rapportés.
A juste titre, puisque ces images n’ont en réalité aucun lien avec la Côte d’Ivoire et la communauté libanaise qui y vit. Ce genre de narratifs s’inscrit dans une plus large vague de propos haineux et d’infox visant ces derniers temps la communauté libanaise en Côte d’ivoire.
La fausse piste kényane
Tout d’abord, certains indices visuels font penser que la scène ne se passe pas en Côte d’Ivoire, contrairement à ce qu’affirment les posts qui relaient ces images.
En effet, la tenue portée par le prétendu agent de la police ivoirienne ne correspond pas aux uniformes de la police nationale de Côte d’Ivoire, dont on peut voir plusieurs exemples sur la page de la Direction générale de la police nationale de Côte d’Ivoire (comme ici et ici).
Une recherche d’image inversée nous conduit tout d’abord vers de plus anciennes occurrences de cette vidéo, dans des posts affirmant qu’elle aurait été tournée au Kenya.
Le compte X The Nairobi Times a ainsi partagé ces images le 22 février 2026, affirmant qu’elles montreraient une confrontation survenue au Kenya entre "deux hommes blancs" et un "kanjo" - c’est-à-dire un agent d'application des règlements des comtés, souvent affecté à la gestion de la circulation et de l’ordre public -, alors que ce dernier tentait d'immobiliser le véhicule à l’aide d’un sabot (lien en anglais archivé ici).
De nombreux autres comptes kényans (1, 2, 3) ont relayé cette vidéo entre le 22 et le 23 février 2026 avec le même narratif. Cependant, il ne s’agit pas du véritable contexte de diffusion de ces images.
Plusieurs indices doivent nous mettre la puce à l’oreille : tout d’abord, les publications affirmant que cette image aurait été tournée au Kenya ne donnent aucun détail précis sur la date de l’altercation ou bien encore la ville où elle aurait eu lieu. Ensuite, l’uniforme porté par l’agent de sécurité ne ressemble pas, encore une fois, à ceux de la police kényane, selon un journaliste de l'AFP basé au Kenya.
Différentes recherches par mots-clés en anglais ("Kanjo wrestle by two white men" ou encore "Kanjo officer wrestle in Kenya") ne nous conduisent vers aucun article de presse qui rapporteraient ces faits.
Enfin, la page The Nairobi Times qui avait relayé la vidéo n’a pas procédé elle-même aux vérifications d’usage, ni n'a été en mesure de dire où et quand elle aurait été tournée.
Dans un courrier du 22 avril 2026, la page a répondu aux sollicitations d’AFP Factuel en indiquant que la vidéo "aurait été tournée à Nairobi, au Kenya", sans toutefois connaitre "ni le nom de la rue, ni le lieu exact". "Nous recevons des informations confidentielles du grand public et nous ne posons pas beaucoup de questions afin de préserver leur anonymat", s’est justifié The Nairobi Times.
Mais alors, d’où viennent réellement ces images ?
Un commentaire sous une des rares publications à véhiculer la vidéo avec le son original - et non avec une chanson en swahili rajoutée par dessus - a attiré notre attention : selon l’internaute, les personnes qui parlent dans cette séquence n’auraient pas l'accent kényan, mais plus probablement un accent "d’Afrique du Sud ou du Zimbabwe".
Images venues du Zimbabwe
Avec ces éléments en tête et à force de recherches d’images inversées, on retombe sur une publication Instagram reprenant la même vidéo, sous laquelle un internaute suggère dans un commentaire rédigé en shona - une langue parlée principalement au Zimbabwe - que la scène aurait eu lieu à l’aéroport international Robert Mugabe d’Harare, la capitale du Zimbabwe (liens archivés ici et ici).
En consultant des images en ligne de l’aéroport de la capitale zimbabwéenne, on se rend en effet compte que plusieurs éléments visibles dans la vidéo virale correspondent parfaitement à la zone où les voitures et taxis déposent des passagers devant l’aéroport.
On reconnait ainsi dans ce reportage de la télévision nationale ZBC, figurant dans le même ordre : une benne verte, les fenêtres caractéristiques du bâtiment de l’aéroport et l’auvent de l’entrée surplombant le passage piéton (éléments encadrés dans les photos suivantes, lien archivé ici).
AFP Factuel n'a pas été en mesure de déterminer le contexte exact de l'incident visible dans cette vidéo, même si quelques articles de presse locale évoquent des tensions avec les agents de sécurité de l’aéroport de Harare.
En revanche, il est bien certain que ces images y ont été tournées : les deux correspondants de l’AFP basés au Zimbabwe ont confirmé à AFP Factuel reconnaître dans la vidéo l’aéroport international de Harare.
Cette vidéo enregistrée au Zimbabwe n’a donc rien à voir ni avec le Kenya, ni avec la Côte d’Ivoire et la communauté libanaise qui y vit.
Elle a été recyclée pour alimenter une vague de désinformation qui cible récemment cette communauté.
Campagne xénophobe
Installée dans ce pays d’Afrique de l’Ouest depuis le début du XXe siècle, la diaspora libanaise est depuis plusieurs mois la cible d’assauts de dizaines d'influenceurs sur TikTok, X et Facebook, qui crient entre autres au soi-disant "grand remplacement" de la population ivoirienne. Ces campagnes de haine ciblée se nourrissent du terreau inflammable de rapports de domination documentés entre Libanais et Ivoiriens.
Elles sont particulièrement visibles depuis les élections législatives de décembre 2025 - lorsqu’il a été évoqué la possibilité pour des ressortissants libanais de briguer des postes politiques (1, 2, 3) - et ont redoublé d’ampleur depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, surfant sur la peur de voir arriver une partie du plus d'un million Libanais déplacés internes (dépêche archivée ici).
AFP Factuel a consacré un article à ces vidéos qui mêlent surnoms dégradants, propos racistes et fausses informations alimentant la défiance à l’égard de cette communauté, en majorité de confession chiite et originaire du Sud-Liban.
Il en ressortait qu’une grande majorité des comptes nourrissant ces discours étaient paradoxalement administrés hors de Côte d'Ivoire et que nombre d’entre eux soutenaient ouvertement les juntes à la tête du Mali, Niger et du Burkina Faso, trois pays regroupés au sein de l’Alliance des Etats du Sahel (AES).
C’est encore le cas ici pour l’infox sur le prétendu policier ivoirien agressé par deux Libanais. L’auteur de cette publication arbore ainsi un drapeau burkinabè dans sa bio. Son compte, qui est relié à un numéro burkinabè (+226), est une mine de publications à la gloire des dirigeants de l’AES et en particulier du président du Burkina Faso, Ibrahim Traoré.
L’infox a aussi été publiée dans ce groupe de 157.000 personnes basé au Niger, où l’on retrouve de nombreux contenus pro-russes, aux côtés de publications vantant les réalisations des armées de l’AES. De nombreux autres comptes basés dans les pays du Sahel ont relayé ce contenu (comme ici, ici, ici, ici et ici).
Ces pays sont régulièrement à l’origine d’infox visant la Côte d’Ivoire - car le pays est resté un partenaire privilégié de l'ancienne puissance coloniale française-, comme l'a par exemple vérifié AFP Factuel ici, ici ou encore là.
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