Un bénévole transporte des matelas destinés aux personnes déplacées du Sud du Liban, hébergées dans une école de la ville côtière libanaise de Saïda, le 17 mars 2026. (AFP / MAHMOUD ZAYYAT)

En pleine guerre au Moyen-Orient, les Libanais de Côte d'Ivoire ciblés par une campagne xénophobe

"Non aux Libanais !", "Ils vont arriver en masse", "Ils nous arrachent nos magasins" : une virulente campagne de dénigrement numérique à l'encontre des Libanais de Côte d'Ivoire, en cours depuis quelques mois, s’est encore intensifiée avec la guerre au Moyen-Orient.

Installée dans ce pays d’Afrique de l’Ouest depuis le début du XXe siècle, la diaspora libanaise est la cible d’assauts de dizaines d'influenceurs, souvent basés à l'étranger, qui crient dans des vidéos au soi-disant "grand remplacement" de la population ivoirienne. 

Environ 50.000 membres de la communauté libanaise sont enregistrés auprès des services consulaires en Côte d’Ivoire, pays de plus de 30 millions d’habitants.

Partagées des milliers de fois sur TikTok, X et Facebook, ces vidéos mêlent surnoms dégradants, propos racistes et fausses informations alimentant la défiance à l’égard de cette communauté, en majorité de confession chiite et originaire du Sud-Liban.

Depuis que le Liban est bombardé quotidiennement par Israël, qui dit viser le mouvement pro-iranien Hezbollah, ces attaques numériques redoublent d’ampleur et surfent sur la peur de voir arriver une partie du plus d'un million de déplacés internes (dépêche archivée ici). 

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De la fumée s’élève après une frappe aérienne israélienne qui a visé la périphérie orientale de la ville côtière de Tyr, dans le sud du Liban, le 24 mars 2026. (AFP / KAWNAT HAJU)

Des comptes prétendent ainsi que les présidents ivoirien et libanais auraient "signé un accord" pour "déverser" ces déplacés en Côte d'Ivoire, qui serait à l’origine du projet de vol direct entre Abidjan et Beyrouth porté par Air Côte d'Ivoire (liens archivé ici et ). 

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Captures d'écran prises sur TikTok (à gauche) et Facebook (à droite) le 26 mars 2026 / Croix ajoutées par la rédaction de l'AFP.

"C'est du grand n'importe quoi", a réagi auprès de l’AFP le porte-parole du gouvernement ivoirien, Amadou Coulibaly, la décision d'assurer ce long courrier ayant été rendue publique "avant même qu'il n'y ait la guerre". 

"Archifaux", abonde un responsable d'Air Côte d'Ivoire. D'autres compagnies, comme "la Middle Est Airlines (MEA), opèrent en Côte d'Ivoire depuis plus de 40 ans. Pourquoi maintenant que Air Côte d’Ivoire a le projet de se mettre sur la ligne, on dit que ça va amener des Libanais ?", s'étonne-t-il. 

"C'est mon pays" 

Cette vague de haine en ligne n'est pas passée inaperçue auprès de la communauté libanaise.

Nina Houballah, restauratrice dans la commune abidjanaise de Marcory - où beaucoup de Libanais sont installés -, dit à l'AFP ne pas comprendre ce rejet. "La Côte d’Ivoire c’est mon pays", martèle depuis la cuisine celle qui est arrivée bébé et a adopté la nationalité ivoirienne. 

Nombre de ses compatriotes vivent depuis "deux, trois, quatre, cinq générations en Côte d'Ivoire", certains "n'ont jamais mis les pieds au Liban", détaille Marwa El Chab, autrice d'une thèse sur les entrepreneurs libanais en Afrique de l'Ouest.

Lors de ses recherches, elle a analysé différentes vagues de "dénigrement de cette minorité ethnique" et établi "un parallèle avec les campagnes antisémites de la première moitié du XXe siècle en France".

Avec les mêmes narratifs à l'œuvre, les Libanais sont régulièrement accusés de vouloir "prendre le contrôle" de l’économie ivoirienne, dont ils détiendraient "70%", avancent des posts trompeurs (lien archivé ici). 

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Capture d'écran prise sur Facebook le 26 mars 2026 / Croix ajoutée par la rédaction de l'AFP.

Des allégations contestées par le directeur général de la Chambre de Commerce et d’Industrie Libanaise de Côte d’Ivoire, Serge Akl (lien archivé ici)

Selon lui, les 150 à 200 entreprises regroupées au sein de la CCI Libanaise, quasi exclusivement de droit ivoirien, sont peu présentes dans les "secteurs clé de l'économie du pays" (mines, pétrole, cacao, agroalimentaire), souligne-t-il, contrairement à de grands groupes détenus par des Ivoiriens. Elles sont surtout actives dans la distribution, le BTP ou encore les cosmétiques.  

M. Akl ajoute qu'il n'existe pas de statistiques fiables permettant d’étayer un quelconque pourcentage. En effet, les sociétés affiliées à la chambre sont souvent dirigées par des tandems composés de diverses nationalités : ivoirienne, libanaise, française... Ce qui rend "toute tentative de catégorisation économique fondée sur l'origine particulièrement complexe", explique-t-il. 

Soupçons d'ingérences étrangères

Pour propager la colère, les auteurs de cette campagne ciblée s'appuient sur le terreau inflammable de rapports de domination documentés entre Libanais et Ivoiriens.

"Ils domestiquent nos sœurs africaines dans leur pays", rappellent certains posts, en référence au système abusif de la "kafala", octroyant tous les droits à des familles libanaises sur des travailleuses domestiques souvent originaires d’Afrique subsaharienne (lien archivé ici). 

"Ils nous maltraitent", dénoncent d'autres. Illustration d'un sentiment de "discrimination dans les rapports sociaux" perçu dans la société ivoirienne, indique à l'AFP le sociologue Franck Donald Kehi, qui enseigne à l’Université Felix Houphouët-Boigny d'Abidjan.

Certains influenceurs tentent de faire basculer cette campagne numérique dans le monde réel. A l'instar de Tiesco Le Sultan, "panafricaniste" suivi par 176.000 personnes sur Facebook, qui appelle à une marche "patriotique" le 29 mars à Abidjan pour "dire non aux Libouls", qu'il qualifie "d'envahisseurs". 

Sur des t-shirt blancs, le résident français a fait imprimer un slogan : "non aux grands remplacements de l'Afrique noire" (lien archivé ici). 

Comme lui, la grande majorité des comptes qui nourrissent ces discours sont paradoxalement administrés hors de Côte d'Ivoire, depuis la France, les États-Unis ou encore l'Allemagne. Beaucoup ont aussi changé de pseudo de manière coordonnée début mars, se rebaptisant par exemple "Ivoiriens d'abord" (lien archivé ici). 

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Captures d'écran prises le 26 mars sur le site https://omar-thing.site/ qui permet de collecter des informations sur des comptes TikTok / Encadrés jaunes ajoutés par l'AFP.

Autre point commun : nombre d'entre eux soutiennent ouvertement les juntes à la tête du Mali, Niger et Burkina Faso, hostiles à la Côte d'Ivoire restée un partenaire privilégié de l'ancienne puissance coloniale française. Ces pays sont régulièrement à l’origine d’infox visant Abidjan, comme l'a par exemple vérifié AFP Factuel ici

Cette campagne de dénigrement est "une diversion" qui "masque d'autres choses", notamment des problèmes politiques, estime pour sa part un discret trentenaire d'origine libanaise interrogé par l'AFP dans une boulangerie d'Abidjan. 

Alors, pour ne pas donner de grain à moudre à la haine, il "évite de porter trop d’attention à ces messages".

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