Ce décret est un faux, le fils de Paul Biya n’a pas été nommé vice-président du Cameroun
- Publié le 10 avril 2026 à 19:28
- Lecture : 5 min
- Par : Monique NGO MAYAG, AFP Sénégal
Une réforme de la Constitution camerounaise approuvée le 4 avril par le Parlement réinstaure le poste de vice-président, dont la nomination reviendra au chef de l’Etat. Cet aspect est critiqué par les différentes voix d’opposition, qui craignent une "dérive monarchique" du pouvoir. Sur les réseaux sociaux, une rumeur prétend en effet que le président Paul Biya aurait signé le jour même un décret nommant son fils Franck Emmanuel Biya à cette fonction. Mais le document qui circule en ligne est un faux, constate-t-on grâce à plusieurs incohérences. Des autorités camerounaises ont par ailleurs démenti cette infox : aucun vice-président n’a été nommé pour le moment.
Le président camerounais Paul Biya, à la tête du pays depuis 1982, est considéré comme le doyen des chefs d’Etat dans le monde. Du fait de ses 93 ans, son état de santé et sa succession en cas de décès dans l’exercice de ses fonctions inquiètent.
Le 4 avril 2026, une réforme de la Constitution camerounaise réintroduisant le poste de vice-président, qui aurait la charge de diriger le pays en cas de vacance du pouvoir, a été adoptée à une large majorité au Parlement, dominé par la majorité présidentielle (dépêche AFP archivée ici).
Le texte, en attente de promulgation et dont l’AFP a eu copie, prévoit que ce vice-président soit nommé par le chef de l’État, ce qui a provoqué une levée de bouclier des oppositions, qui y voient une manoeuvre pour installer aux portes du pouvoir la personne qui sera considérée comme le dauphin de M. Biya.
Dans ce contexte, une rumeur vastement partagée sur les réseaux sociaux affirme que le chef de l’Etat aurait le jour même nommé à cette fonction son fils, Franck Emmanuel Biya.
De nombreuses publications, comme ce post aimé plus de 1.200 fois, mettent en avant un soi-disant décret du 4 avril signé de la main de Paul Biya. "Monsieur Franck Emmanuel BIYA est nommé Vice-Président de la République du Cameroun", peut-on ainsi lire dans le premier article.
La suite du décret lui conférerait d’autres prérogatives politiques et militaires, le présentant notamment comme chef des armées et ministre délégué à la Défense (comme archivé ici).
Cette rumeur a largement circulé en Afrique francophone et anglophone, relayée par des médias jugés crédibles. Au Kenya, elle a notamment été reprise par NTV Kenya, l’une des principales chaînes privées du pays, avant d’être retirée de son site.
Elle a aussi suscité l'indignation de nombreux internautes. "Toujours le même schéma en Afrique : des dirigeants qui s’éternisent au pouvoir, puis organisent une succession familiale", s'offusque ainsi l'auteur d'une publication relayant le communiqué, soulignant qu'un "Etat n'est pas un héritage".
Mais Franck Biya n’a pas été nommé vice-président du Cameroun début avril par son père. S'il n’est pas exclu que ce soit un jour le cas, aucun vice-président n’a été nommé pour le moment. Le décret qui circule en ligne - et qui comporte plusieurs incohérences - est un faux, a démenti une ambassade camerounaise.
"Informations mensongères"
Tout d’abord, le décret prétendant acter la nomination de Franck Emmanuel Biya au poste de vice-président présente plusieurs incohérences. Il est par exemple daté du dimanche 4 avril 2026, alors que cette date correspondait à un samedi en 2026 (le dimanche étant le 5 avril).
Le document en circulation se distingue également par une typographie inhabituelle, différente de celle des décrets officiels récents qu’on peut trouver sur le site de la présidence camerounaise (lien archivé ici).
D’ailleurs, les derniers décrets présidentiels publiés sur ce site officiel remontent au 31 mars 2026 (lien archivé ici). Aucun texte daté du 5 avril n’y figure.
Par ailleurs, un démenti en anglais a été publié le 7 avril par le consulat du Cameroun au Kenya, où ce prétendu décret avait été particulièrement relayé.
Dans ce communiqué authentifié par AFP Factuel, la consule camerounaise Vivian Nain Kuma se dit "très préoccupée" par le fait que plusieurs médias kényans - comme KBC, le Kenya Times ou encore Weru TV - aient relayé ces "informations mensongères et malveillantes concernant le Cameroun".
"Le poste de vice-président a été créé, mais personne n’a été nommé pour le moment", précise le communiqué.
AFP Factuel a joint directement Mme Nain Kuma pour vérifier l’authenticité de ce démenti. La consule camerounaise a attesté être à l’origine du document et a de nouveau précisé à l’AFP qu’"à ce jour, aucune nomination n’a été effectuée" sur le poste de vice-président.
Nous avons aussi contacté le ministère camerounais de la Communication, porte-parole du gouvernement. Celui-ci n’a pour le moment pas donné suite à nos sollicitations.
Le décret en circulation est donc un faux et Franck Emmanuel Biya n’a pas été nommé début avril vice-président du Cameroun.
"Pas exclu" qu'il soit nommé plus tard
Le fils aîné du président Paul Biya et de sa première épouse Jeanne-Irène, décédée en 1992, fait cependant partie des personnes que beaucoup voient occuper ce poste à l'avenir.
"C'est un secret de Polichinelle de dire que Biya nourrit le secret espoir de se faire succéder par son fils Franck. Il n’est donc pas exclu que ce dernier soit bombardé vice-président", estime par exemple le média burkinabè Le Pays, repris par Courrier international (lien archivé ici).
Longtemps absent de la scène publique, Franck Emmanuel Biya accompagne depuis quelques années son père lors de certains déplacements officiels, notamment en France et en Chine en 2024 (lien archivé ici).
Son adhésion en novembre 2023 au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), parti fondé par son père, a été interprétée par beaucoup comme un signal en vue d’une possible succession.
Discret sur les réseaux sociaux, cet homme d’affaires actif dans le secteur forestier soigne ses apparitions publiques, apparaissant aux côtés de sinistrés lors des inondations de 2023 ou de personnalités comme Kylian Mbappé lors de visites médiatisées.
Outre Franck Biya, le ministre des Finances Louis-Paul Motaze ou le secrétaire général de la présidence Ferdinand Ngoh Ngoh sont aussi pressentis pour occuper le poste convoité de vice-président.
Pour le moment, en l’absence de nomination, la Constitution prévoit qu’en cas de vacance du pouvoir l’intérim soit assuré par le président du Sénat. Ce poste est occupé depuis mi-mars par Aboubakary Abdoulaye, 64 ans, élu à l'unanimité pour reprendre la place de Marcel Niat Njifenji, 91 ans (liens archivés ici et ici).
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