Panneau publicitaire à Marseille en Janvier 2026. (AFP / MIGUEL MEDINA)

Municipales en France: la crainte d'ingérences étrangères dans les élections

Faux sites de médias régionaux, photos créées par IA: les autorités françaises s'attendent à ce que les municipales des 15 et 22 mars soient la cible d'ingérences numériques étrangères, à un an de la présidentielle et dans un contexte de manipulation de l'information croissante.

Si aucune ingérence en lien direct avec ce scrutin n'a encore été détectée, les autorités gardent un oeil vigilant. Ces dernières semaines, elles ont reçu tous les partis politiques, afin de les sensibiliser à ce risque. 

L'Etat a aussi annoncé le 30 janvier la création d'un "réseau de coordination et de protection des élections", réunissant notamment Viginum, le service chargé de la lutte contre les déstabilisations en ligne, et l'Arcom, le régulateur des médias, qui sera présidé par le secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) Nicolas Roche.

Il se réunira et communiquera publiquement chaque semaine sur les éventuelles tentatives de déstabilisation.

Depuis 2014-2015, "pas un scrutin majeur dans un pays démocratique n'a été épargné" par les ingérences numériques étrangères, souligne auprès de l'AFP Marc-Antoine Brillant, le responsable de Viginum. (lien archivé ici)

L'objectif des ingérences est "d'influer sur l'ordre public de notre société et d'en déstabiliser les repères", rappelle la procureure de Paris, Laure Beccuau, dont le parquet est chargé des enquêtes sur les ingérences: "Forcément, tout contexte électoral peut être facilitateur". 

Définie par décret en 2021, une opération d’ingérence numérique étrangère est définie par quatre critères qu'énumère le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) dans ce document : "L’implication d’un État étranger ou une entité non-étatique étrangère ; la diffusion artificielle ou automatisée, massive et délibérée ; des allégations ou imputations de faits manifestement inexactes ou trompeuses ; une volonté de porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation" (lien archivé ici).

Quant aux moyens techniques utilisés,  le SGDSN cite l'usage "de faux comptes, de faux sites web, le détournement d’outils d’intelligence artificielle générative pour amplifier, de manière inauthentique, la diffusion ou la visibilité de contenus".

En 2024, année des élections européennes et législatives en France, 25 tentatives d'ingérences numériques étrangères avaient été détectées par Viginum. Mais, "dans la très grande majorité des cas, elles n'ont pas eu de visibilité, donc pas d'effet sur le débat public", précise à l'AFP Marc-Antoine Brillant. (lien archivé ici)

Une élection comme les municipales "complique la tâche" des organismes chargés de combattre les ingérences car il est "très déconcentré", avec des enjeux et des candidats "très locaux qui ne sont pas forcément suivis au niveau national", explique une source sécuritaire, ajoutant que les territoires ultramarins sont "plus vulnérables" que d'autres communes.

Les élections locales sont aussi plus faciles à influencer qu'un scrutin national, car moins de voix sont nécessaires pour faire pencher la balance.

Au-delà des enjeux strictement électoraux, la campagne pourrait également être utilisée pour influencer le débat public et préparer le terrain idéologique dans la perspective de la présidentielle de 2027.

Russie et MAGA dans le viseur 

Les acteurs étrangers derrière ces opérations sont connus.

En premier lieu, la Russie et ses "proxies" (intermédiaires), à qui ont été attribués de nombreuses opérations d'ingérences numériques et physiques ces dernières années, en France comme dans d'autres pays européens, même si le Kremlin nie systématiquement ce type d'actions.

Deepfakes, témoignages invérifiables, manipulations de vidéos ou encore infiltration de jeux vidéo : les désinformateurs prorusses renouvellent sans cesse l'éventail de leurs armes numériques pour affûter leurs infox.  L'AFP a d'ailleurs consacré plusieurs articles à ces nouvelles formes et méthodes de la désinformation prorusse sur les réseaux sociaux, à retrouver ici et .  

Autre acteur désormais surveillé de près: la galaxie MAGA, du nom du slogan des partisans de Donald Trump ("Make America great again") qui n'a jamais caché sa volonté de voir triompher ses idées en Europe.

Cette nébuleuse "bénéficie de l'appui direct de la Maison Blanche et de relais chez certains grands patrons de la tech américaine" susceptibles d'amplifier la portée des publications qui leur sont favorables et de rendre moins visibles les points de vue divergents, rappelle Julien Nocetti, chercheur spécialisé sur ces questions.

Mais les autorités n'ont pas forcément la parade face aux actions de cette galaxie, dont les manoeuvres relèvent de l'influence plus que de l'ingérence.

A la différence de l'ingérence, l'influence étrangère désigne l’ensemble des actions menées de manière transparente et assumée par un État ou un acteur extérieur pour promouvoir ses intérêts, sa culture, son image ou ses positions politiques. 

"Trump-sur-Garonne"

Parmi les élus locaux interrogés par l'AFP, rares sont ceux qui se sentent concernés par la menace d'ingérences étrangères.

Si beaucoup ont en tête des exemples où le numérique est venu perturber une campagne, avec des images retouchées ou des appels au meurtre en ligne, ces interférences relevaient d'enjeux très locaux, via des procédés plutôt classiques comme des groupes Facebook. 

L'essor fulgurant de l'IA générative, capable de "produire des contenus vraisemblables, par exemple un faux courrier signé par un maire", accentue encore les risques, observe Jacques Priol, président du cabinet de conseil Civiteo, qui conseille les élus.

Candidat socialiste à la mairie de Toulouse (sud-ouest), François Briançon a ainsi dénoncé une image manipulée, publiée par un colistier du maire sortant Jean-Luc Moudenc (DVD), le présentant main dans la main avec le candidat LFI Thomas Piquemal. "C'est du Trump-sur-Garonne ! Ce sont les méthodes (de Trump). C'est une manipulation", a-t-il affirmé fin janvier à l'AFP.

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Capture d'écran prise le 02/02/2026 d'un article de La Dépêche consacré à François Briançon qui a dénoncé la diffusion, par l’équipe de Jean-Jacques Bolzan, colistier du maire sortant (DVD), d’une photo truquée le représentant.

Faux sites 

Parmi les stratégies de manipulations identifiées par Viginum: nuire à la réputation de candidats ou de partis, mais aussi décrédibiliser le processus électoral.

Les autorités vont surveiller les 66 villes qui utiliseront des machines à voter. Parmi celles-ci, Le Havre (ouest), où se représente le maire et ancien Premier ministre Édouard Philippe, candidat d'ores et déjà déclaré à la présidentielle. 

Les acteurs malveillants vont aussi s'emparer de sujets susceptibles de polariser le débat électoral, "politiques publiques, place des minorités, violences policières, débats religieux", et les amplifier à l'aide de faux comptes relais, pointe Viginum.

Cela passe aussi par la diffusion d'informations manipulées par des acteurs étrangers.

Fin 2025, des dizaines de faux sites d'informations locaux s'inspirant des noms et chartes graphiques de médias bien réels ont été repérés, publiant contenus anxiogènes et clivants, mêlant vrai et faux, et générés par l'intelligence artificielle. 

Ils sont attribués au réseau russe Storm-1516, déjà mis en cause pour son action dans le cadre de l’élection présidentielle américaine de 2024, des élections fédérales allemandes et des législatives moldaves de 2025. (lien archivé ici)

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Capture d'écran prise le 2 février 2026 d'un faux site d'actualités locales attribué à Storm-1516. Croix rouge ajoutée par l'AFP.

Le Cercle Pégase, un think tank dédié à la lutte informationnelle, a analysé fin 2025 près de 16.000 articles publiés par Storm-1516. Son ambition est claire selon le think tank : créer un miroir déformant de l'actualité française avec "l'obsession d'une France en déclin, tiraillée par la violence de rue et la crise économique et la différenciation d'Emmanuel Macron et Vladimir Poutine", a décrypté Thomas Delorme, chargé de recherche pour le Cercle Pégase et consultant défense et sécurité chez Sopra Steria, lors d'un point presse au sujet de Storm-1516 et des municipales (lien archivé ici). 

"Si l’imitation de la presse quotidienne régionale constitue le cœur du dispositif, l’étude met toutefois en évidence une limite structurelle : les contenus produits restent peu ancrés dans les réalités municipales", a-t-il nuancé dans un communiqué.

Pour cet expert, si une opération informationnelle russe peut faire basculer l'élection, ce ne sera pas via une méthode qui est employée depuis des années, comme Storm-1516, "ce sera quelque chose de plus innovant, de plus percutant". 

Traduit la légende de la photo d'en-tête
3 février 2026 Traduit la légende de la photo d'en-tête

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