Attention aux affirmations liant baisse de l'éclairage public la nuit et hausse de l'insécurité
- Publié le 3 février 2026 à 12:35
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- Par : Gaëlle GEOFFROY, AFP France
Entre recherche d'économies et lutte contre la pollution lumineuse, les communes françaises sont désormais nombreuses à avoir diminué voire éteint l'éclairage public la nuit. Mais des riverains font parfois part d'un sentiment d'insécurité, et à l'approche des municipales, des candidats affirment que plonger des rues dans l'obscurité accroît la criminalité. Mais il n'y a pas de lien causal établi entre baisse de l'éclairage public et hausse de la criminalité, expliquent les experts, qui relèvent que le sujet est une illustration de la confusion - récurrente dans le débat public - entre insécurité et sentiment d'insécurité.
L'extinction nocturne de l'éclairage public a très nettement progressé en France entre 2014 et 2024, notamment avec la crise énergétique à l'hiver 2022-2023, selon une récente étude du Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (Cerema) réalisée à partir de données satellitaires (lien archivé ici). Outre une facture d'électricité allégée, la mesure permet de réduire nettement la pollution lumineuse, qui perturbe le comportement des animaux et s'avère néfaste pour la santé humaine, comme cela est désormais scientifiquement établi (liens archivés ici et ici).
Mais ces derniers mois des pétitions lancées par des habitants ont éclos à travers la France pour réclamer le rallumage de l'éclairage public, face au "sentiment d'angoisse" lorsqu'il s'agit de rentrer chez soi dans l'obscurité (lien archivé ici).
A l'approche des élections municipales des 15 et 22 mars 2026, certains candidats replacent aussi le sujet dans le débat politique : à Paris, la candidate Reconquête! (extrême droite) Sarah Knafo estime qu'un éclairage réduit "met en danger" les riverains, la candidate LR (droite) Rachida Dati critique un éclairage parisien "défaillant" propice au développement de "l'insécurité", quand le candidat de la gauche sortante Emmanuel Grégoire promet d'augmenter la luminosité nocturne dans certains quartiers.
Mais s'il est bien établi que davantage d'obscurité peut alimenter un sentiment d'insécurité, la réalité du lien entre éclairage public et insécurité elle-même n'est n'est pas avérée : les facteurs influant sur la fréquence des crimes et délits dans un environnement plus ou moins éclairé sont multiples, et varient selon les types d'actes et les quartiers, expliquent les experts interrogés par l'AFP (lien archivé ici).
L'essentiel de la littérature scientifique en la matière est anglo-saxonne et s'est pendant longtemps focalisée sur les effets d'une amélioration de l'éclairage - amélioration s'entendant comme l'installation de système d'éclairage dans des zones qui en étaient dépourvues ou, plus souvent, comme une modernisation, par exemple le passage d'un système d'ampoules orangées à des LEDs.
Les études sur les conséquences de l'extinction de l'éclairage sur la criminalité sont, elles, plus récentes -depuis les années 2010- et moins nombreuses. Mais à ce jour, elles n'ont pas permis de mettre en évidence une recrudescence de l'insécurité lorsque des rues sont plongées dans le noir ou que la luminosité est réduite.
Pas d'augmentation de la criminalité dans les zones étudiées
"La recherche a montré qu'il n'y a quasiment pas de lien entre la situation réelle de la criminalité (sécurité objective) et la crainte (sécurité subjective) que les gens ressentent", résumaient des chercheurs de l'université Vrije Universiteit de Bruxelles dans une revue de la littérature scientifique disponible en 2019 (lien archivé ici).
Depuis les années 2010, des études menées en Angleterre ont globalement conclu qu'une extinction de l'éclairage nocturne, ou sa diminution, n'était pas associée à une augmentation de la criminalité dans les rues étudiées plongées dans l'obscurité, y compris contre les personnes, par exemple celle-ci en 2015 (lien archivé ici).
En 2022, une autre arrivait à la même conclusion, en précisant que les vols dans les véhicules, en baisse dans ces zones, avaient augmenté dans les rues adjacentes où la lumière était restée allumée (lien archivé ici).
Ces études restent prudentes sur les facteurs pouvant expliquer ces résultats, mais certaines avancent des pistes, comme le fait que les riverains resteraient davantage chez eux le soir lorsque l'éclairage public est éteint, ou que pour fracturer une voiture, il faut y voir un minimum pour agir.
Avant cela, les études, souvent américaines, s'étaient intéressées à la seule amélioration de l'éclairage et avaient pu démontrer que celle-ci était associée à une réduction de la criminalité dans les zones étudiées. Constat confirmé par les plus récentes, disponibles par exemple ici, ici ou ici (liens archivés ici, ici et ici).
Les experts interrogés par l'AFP soulignent toutefois certaines limites méthodologiques de ces travaux, notamment menés sur des laps de temps limités, des périmètres spatiaux relativement restreints, ou sans tenir compte des tendances de la criminalité à l'oeuvre avant les expérimentations.
"Même les études les plus récentes, conduites entre 2000 et 2020, ont été menées dans une période d'ample déclin de la criminalité", notaient d'ailleurs eux-mêmes les auteurs d'une étude réalisée sur l'ensemble de la ville de Philadelphie et publiée en septembre 2025 (lien archivé ici).
Recensant ces limites méthodologiques, Sophie Mosser, ingénieure et chercheuse, saluait néanmoins dans une revue de la littérature existante en 2007 une "avancée forte apportée par ce corpus de travaux", à savoir la démonstration de la multiplicité des facteurs à l'oeuvre, loin d'une "vision simpliste" du lien éclairage/insécurité (lien archivé ici).
"Il n'y a pas de règle standard", confirme Vincent Francis, professeur en criminologie à l'université UC Louvain, en Belgique : les conséquences d'une amélioration de l'éclairage d'une part, ou de sa réduction voire de son extinction d'autre part, ne seront pas automatiquement les mêmes selon les types de crimes et les quartiers concernés, a-t-il expliqué à l'AFP le 30 janvier 2026 (lien archivé ici).
Globalement, l'éclairage produit un "effet dissuasif sur les infractions pour lesquelles il accroît le risque d'être repéré quand elles sont commises, par exemple les infractions contre les personnes", mais "des études américaines montrent aussi que les vols à l'arraché sont plus facilement commis quand il y a un bon éclairage, qui permet de repérer la cible et de cibler le butin", précise-t-il.
L'impact de l'éclairage varie aussi selon le quartier : dans une zone résidentielle, si les habitants sortent moins du fait de l'obscurité ambiante, les domiciles sont davantage surveillés et le nombre de cambriolages peut baisser, mais dans un centre ville très commerçant, l'effet sera inverse du fait d'une moindre présence de personnes dans les rues capables de détecter des agissements suspects ("contrôle social").
L'éclairage peut aussi avoir des effets indirects : dans certains cas il a été constaté que les patrouilles de police circulaient davantage dans les quartiers où il était allumé, leur tâche étant facilitée par la lumière, ce qui "accroît encore le contexte dissuasif", explique Vincent Francis.
"Un meilleur éclairage de l'espace public ne conduit pas nécessairement à davantage de sécurité", a confirmé la police berlinoise à l'AFP le 3 février 2026, expliquant qu'"on considère généralement que des rues sombres peuvent entraîner une hausse des cambriolages de logements et des vols à la roulotte", mais que "des rues sombres ne conduisent en règle générale pas à une augmentation de la criminalité violente".
Infime hausse des cambriolages
Qu'en est-il en France ? Aucune étude sur les effets d'une amélioration de l'éclairage public sur l'insécurité n'y a à ce stade été publiée, et la seule s'intéressant aux effets de son extinction date de janvier 2026, avec des résultats pour l'heure préliminaires.
Interrogé par l'AFP, le ministère de l'Intérieur a indiqué le 23 janvier 2026 qu'"il n'existe pas de données du SSMSI qui réponde précisément à la problématique de l'extinction de l'éclairage public".
"Une première analyse de la Direction centrale de la sécurité civile sur l'impact de l'extinction de l'éclairage public sur la criminalité ne permet pas de constater de tendance particulière d'évolution de la délinquance sur les territoires concernés par les mesures d’extinction", indiquait pour sa part la sénatrice Annick Jacquemet (Union Centriste) dans un rapport d'information sur la pollution lumineuse en France déposé en janvier 2023 (lien archivé ici).
Contactée le 29 janvier 2026, Mme Jacquemet n'avait pas donné suite aux sollicitations de l'AFP au moment de la publication de notre article.
Le lien éclairage public/insécurité "était, et c'est encore le cas, difficilement étudiable en France du fait de la [faible, NDLR] disponibilité des données", a expliqué à l'AFP le 27 janvier 2026 Chloé Beaudet, docteure en économie de l'environnement à l'Université Paris-Saclay et autrice de la seule étude française sur l'extinction de l'éclairage la nuit (lien archivé ici).
L'étude - sa thèse - a été réalisée en croisant les données satellitaires du Cerema évoquées plus haut avec des données en libre accès du service statistiques du ministère de l'Intérieur (SSMSI), sur la période 2017-2023. Elle explore les catégories de délinquances en zoomant jusqu'au niveau des communes - ce qui, souligne Chloé Beaudet, reste une granulométrie encore assez "peu fine". Les communes retenues sont celles d'au moins 1.500 habitants en France métropolitaine.
Ses résultats montrent que, "contrairement aux arguments fréquents mis en avant par les opposants à ce type de politique, l'extinction de l'éclairage public n'a pas d'impact significatif sur la plupart des crimes", et est associée à une très légère hausse des cambriolages, d'environ 0,35 cambriolage pour 1.000 foyers dans les municipalités étudiées - une hausse tirée par les communes à forte densité de population.
Quant aux onze autres catégories de crimes étudiées - des violences sexuelles au trafic de drogue -, de premiers résultats indiquent qu'"aucun des coefficients estimés n'est statistiquement significatif, ce qui suggère qu'éteindre l'éclairage public n'a pas d'effet en moyenne sur ces crimes", écrit Chloé Beaudet.
Elle n'observe par ailleurs pas de déplacement de la criminalité vers des municipalités adjacentes ayant conservé leur éclairage nocturne.
Rejoignant les constatations des chercheurs à l'international, la sénatrice Annick Jacquemin soulignait quant à elle dans son rapport d'information qu'au cours de ses auditions, "plusieurs intervenants ont souligné le fait que les notions de sécurité - fait objectif - et de sentiment de sécurité - fait subjectif - sont souvent confondues dans le débat public et que le manque d'études scientifiques sur le lien entre éclairage et sécurité entretient cette confusion" (lien archivé ici).
Variations d'éclairage
Sur le terrain, de nombreux élus ayant choisi d'éteindre l'éclairage public la nuit assurent ne pas constater de progression de la criminalité, mais face à l'inquiétude de certains riverains et à la multiplication des pétitions, certains ont choisi ces derniers mois de rallumer la lumière la nuit, partiellement ou totalement (lien archivé ici).
A Bordeaux, la mairie avait décidé en janvier 2023 d'une extinction entre une heure et cinq heures du matin (à l'exception de l'hypercentre), raconte Marc Etcheverry, adjoint au maire chargé de la sécurité (lien archivé ici).
"Néanmoins, on sait que le sentiment d'insécurité s'accroît" avec l'obscurité, et en réponse aux demandes des riverains, l'extinction est réduite depuis février 2025 à une plage horaire de 2h30 - soit une demi-heure après la fermeture des bars - à 5 heures du matin - un créneau qui concentre "moins de 1% des trajets quotidiens", a-t-il précisé à l'AFP le 26 janvier 2026.
Dans la première configuration comme dans la seconde, "aucune statistique ne montre une corrélation entre délinquance et criminalité", souligne l'élu, ce qui "peut venir en confrontation avec le ressenti" des riverains, donc "il faut aborder ces sujets de manière constructive et bienveillante en écoutant tout le monde", plaide-t-il.
"Il ne s'agit pas de dire oui ou non à l'éclairage public la nuit : c'est un outil, dans une boîte à outils", abonde Didier Poulhazan, chargé de mission sécurité et prévention de la délinquance à l'Association des maires de France (AMF). D'autant que le sujet de la prévention de la délinquance "est rarement monothème. Il recouvre plusieurs objets : l'éclairage, les patrouilles de police, la vidéoprotection, le contrôle social", avec "une logique de complémentarité entre les différents acteurs : élus, policiers, pompiers, riverains", a-t-il expliqué à l'AFP le 30 janvier 2026.
A Lyon, la mairie "n'éteint aucun lampadaire", mais utilise "des variations de puissance", par exemple en divisant par deux l'intensité de l'éclairage à partir de 22 heures dans certains quartiers résidentiels, explique Sylvain Godinot, adjoint au maire délégué à la Transition écologique, ou en utilisant la "télégestion", qui permet ponctuellement de moduler l'éclairage, parfois à la demande des forces de l'ordre. Eteindre l'éclairage d'une place peut par exemple faire fuir des noctambules bruyants, ou au contraire le rallumer dans un parc faire disperser un rassemblement.
"L'avenir de l'éclairage n'est ni de tout éteindre, ni de tout rallumer, mais de piloter finement et ajuster son niveau selon les besoins", a-t-il résumé auprès de l'AFP le 26 janvier 2026.
Au-delà de la modernisation de l'éclairage public au moyen des LEDs, moins énergivores mais sources de pollution lumineuse, certaines communes misent aussi désormais sur les éclairages "intelligents", avec des réverbères s'allumant à l'approche d'un piéton ou d'une voiture (liens archivés ici et ici).
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