Des pompiers luttent contre les flammes pour éteindre un incendie de forêt sur le mont Pirque, à El Hoyo, dans la région patagonienne de la province de Chubut, en Argentine, le 10 janvier 2026 (AFP / GONZALO KEOGAN)

Des feux de forêt en Patagonie argentine déclenchent de la désinformation aux relents antisémites

Plus de 15.000 hectares de la Patagonie argentine ont été ravagés par des incendies qui ont débuté le 5 janvier 2026. Depuis, des milliers d’internautes accusent les Israéliens d'en être à l'origine, s’appuyant sur de prétendues preuves, comme l’utilisation d’une grenade de fabrication israélienne et une vidéo montrant un jeune randonneur déclenchant un incendie. Certaines publications font référence à une théorie du complot antisémite appelée "Plan Andinia", totalement infondée, qui affirme qu'un Etat juif est en cours de création en Patagonie, selon un historien interrogé par l'AFP. Au moment de la publication de cet article, le procureur Carlos Díaz Mayer a confirmé que l’origine des incendies faisait toujours l’objet d’une enquête.

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Captures d'écran réalisées sur X le 14 janvier 2026, croix rouges ajoutées par l'AFP.

Les feux de forêt en Patagonie sont un phénomène récurrent depuis des années et leur fréquence ne cesse d'augmenter. Entre 2016 et 2017, la superficie touchée a progressé de 49%, comme le détaille un rapport du Secrétariat à l'environnement et au développement durable (lien archivé ici).

Le 5 janvier 2026, un incendie s'est déclaré dans une partie de la commune d'Epuyén, dans la province de Chubut (lien archivé ici). En une semaine, le feu a ravagé plus de 15.000 hectares et détruit plusieurs habitations. Six jours plus tard, des pluies sont tombées sur la région, ce qui a permis aux pompiers de se réorganiser (lien archivé ici). Cependant, les principaux foyers d'incendie "restaient actifs" au moment la publication de cet article. 

Contacté par l'AFP Factuel le 13 janvier, le procureur général de la province de Chubut, Carlos Diaz Mayer, a déclaré que les auteurs de l'incendie étaient toujours inconnus. La piste de l'incendie "intentionnel" est privilégiée, des traces de carburant ayant été retrouvées. 

"Nous poursuivons l’enquête, en examinant les enregistrements des caméras de sécurité et en demandant des informations aux antennes-relais de téléphonie mobile", explique-t-il. Les données sont également couplées à une analyse scientifique de la terre située au niveau du ou des départs de feu.

Dans ce contexte, des publications circulent sur les réseaux sociaux attribuant la responsabilité des incendies aux Israéliens, mais celles-ci relèvent de théories du complot, manquent de preuves quant à l'origine des incendies ou sont décontextualisées.

Une théorie du complot qui refait surface

L’un des récits les plus répandus sur les réseaux sociaux (1, 2, 3), partagé des milliers de fois, prétend que "le gouvernement [argentin] travaille main dans la main avec les Israéliens pour vendre les terres" en les "réduisant délibérément en cendres" et ainsi s'accaparer le territoire patagon.

Ces affirmations font référence au soi-disant "Plan Andinia", une théorie du complot dont l’objectif serait de s’emparer du territoire argentin afin de créer un deuxième Etat israélien en Patagonie, explique le Dr Ernesto Bohoslavsky, docteur en histoire et géographie (lien archivé ici). 

Les messages circulent également en anglais et en espagnol.

Il existe plusieurs versions de cette théorie, que l'expert développe dans ses recherches publiées en 2008 (lien archivé ici). Selon le chercheur, la première occurrence remonte aux années 1960. "Selon cette version, l'objectif est de s'emparer de la Patagonie et d'une partie de l'Antarctique. Avec le temps, la mention de l'Antarctique a disparu, ne laissant subsister que celle de la Patagonie", détaille-t-il.

Ernesto Bohoslavsky précise que cette théorie a un antécédent plus lointain encore, le pamphlet antisémite de la fin du XIXe siècle intitulé "Protocole des Sages de Sion" fabriqué par la police secrète du Tsar (lien archivé ici). Ce texte accuse les Juifs de conspirer pour dominer le monde et a servi à encourager les pogroms en Russie. Il aurait également inspiré Hitler. 

Ces types de récits "qui semblent expliquer des processus complexes de manière très simple" sont tentants, notamment sur les réseaux sociaux, a commenté le spécialiste.

"Le récit est constamment mis à jour au fur et à mesure qu'il intègre de nouvelles informations. En 2001-2002, par exemple, il y avait la version selon laquelle l'Argentine allait vendre une partie de la Patagonie pour rembourser sa dette extérieure. Désormais, c'est lié à l'idée que Milei souhaite conclure un accord pour que les Américains puissent installer une base aérienne et navale à Ushuaia", a-t-il ajouté (lien archivé ici).

Le 10 décembre 2025, le gouvernement de Javier Milei a annoncé son intention d'autoriser les étrangers à détenir des terres rurales et celles affectées par des incendies de forêt, renforçant les rumeurs de contrôle par des Israéliens (lien archivé ici). Néanmoins, aucun décret n'a été publié à ce jour pour modifier les interdictions visant les étrangers à être propriétaires de ces terres. 

Une grenade qui n'est pas d'origine israélienne

"La grenade trouvée en Patagonie est une M26 IM, produite en Israël. Elle est utilisée par les Forces de défense israéliennes (FDI)", affirme un utilisateur sur X accompagné d'un extrait d'un reportage de la chaîne d'information argentine A24, dans lequel un journaliste annonce que la police a trouvé une grenade dans le lac Epuyén, dans la province de Chubut (lien archivé ici).

La grenade M26 est bien fabriquée par la société israélienne Elbit Systems. Selon le site web de l'entreprise, il s'agit d'un projectile utilisé par l'armée israélienne. Cependant, la grenade trouvée dans la province n'est pas de fabrication israélienne et est d'un type différent (liens archivés ici et ici). 

Un communiqué du gouvernement provincial a précisé que l'engin explosif découvert est une grenade de modèle FMK8, fabriquée par la société argentine Fabricaciones Militares (lien archivé ici). En décembre, cinq autres engins explosifs, tous du même modèle, ont été trouvés, a confirmé le service de presse de Chubut à l'AFP Factuel le 12 janvier 2026.

Une comparaison entre l'image de la grenade trouvée, publiée dans le communiqué, et celle de la M26 IM, mentionnée sur les réseaux sociaux, révèle des différences dans leur apparence : la première est complètement sphérique, avec un sommet cylindrique allongé, tandis que l'autre est également ronde, mais a une base plate et, sur un côté, un levier métallique (lien archivé ici).

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Comparaison entre des captures d'écran prises le 13 janvier 2026 d'un article publié par Elbit Systems (à gauche) et une photo prise par le gouvernement de Chubut (à droite). Les zooms et encadrés de couleurs ont été ajoutés par l'AFP.

Une vidéo tournée à plus de 1.000 kilomètres des incendies

Une vidéo devenue virale montre un homme filmant un jeune randonneur. Le premier intime au second de s'en aller, après l'avoir vu allumer un feu de camp. Certains internautes affirment, sur cette base, qu'il s'agit d'un "soldat juif" qui tente de déclencher un incendie. Cependant, rien ne prouve que la personne dans la vidéo soit d'origine israélienne et/ou soldat. 

Une recherche Google avec les mots-clés "Israelí ", "Incendio" et "Patagonia" renvoie vers un article du média local Ahora Calafate, publié le 8 janvier (lien archivé ici). Selon le média, l’homme qui a enregistré la vidéo s’appelle Martín Morales. Ce dernier indique que l'événement s’est produit dans le parc national Los Glaciares, à Santa Cruz, à environ 1.400 kilomètres de la zone touchée par les incendies de Chubut.

Sur son compte Facebook, Martín Morales a publié la vidéo originale, plus longue, confirmant dans sa description que les personnes impliquées étaient un "couple étranger" qui se trouvait à Laguna Torres. Dans une autre publication, il affirme que les deux touristes étaient "israéliens" et qu'après leur départ, il a éteint l'incendie et signalé l'incident aux autorités du parc. 

Selon les médias et les témoignages locaux, la municipalité d’El Chaltén recherche les touristes impliqués (liens archivés ici et ici).

Cette histoire fait ressurgir une précédente affaire de 2011. Un touriste israélien, Rotem Singer, avait été accusé d'être à l'origine d'un départ d'incendie involontaire dans le parc national de Torres del Plane au Chili, après avoir brûlé son papier hygiénique. En 2005, un autre randonneur tchèque avait renversé son réchaud, entraînant un incendie dévastateur de 15.000 hectares dans ce même site protégé.

Une manifestation propalestinienne au Chili décontextualisée

Dans ce contexte d'afflux de désinformation, certains internautes affirment, à partir d'images décontextualisées, que ces incendies "criminels" ont déclenché des protestations importantes dans le pays.

"L'Argentine est en proie à des manifestations alors que la population scande 'Expulsez les Israéliens !', 'Expulsez le sionisme'", prétend une publication cumulant plus de 4.000 mentions "J'aime" sur X. Elle est accompagnée d'une vidéo filmée de nuit montrant des milliers de personnes scandant en espagnol : "Expulsez les sionistes d'Amérique latine".

Des messages similaires circulent sur d'autres réseaux sociaux (TikTok, Facebook) ainsi que dans plusieurs langues (anglais, espagnol).

Sur le côté de la vidéo, un filigrane indique le nom de son auteur : @gus.snow3, un compte TikTok chilien affichant une image de profil en faveur de la "Palestine libre". Une recherche sur le réseau social chinois renvoie immédiatement au clip original. Ce dernier remonte, en réalité, au 15 juin 2025 (lien archivé ici).

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Capture d'écran réalisée le 14 janvier 2026 sur TikTok après la recherche du nom de l'utilisateur. Le rectangle et l'ellipse rouge ont été ajoutés à l'AFP.

Une recherche Google par mots-clés ("manifestations", "Chili", "juin") renvoie bien vers un défilé organisé dans le cadre de la marche mondiale pour Gaza et la Palestine de la Ligue des droits de l'Homme (LDH). Cette manifestation appelait à "la fin du génocide israélien", rapporte le journal local Elcidudadano (liens archivés ici et ici). 

L'AFP a pu confirmer l'authenticité et la géolocalisation des images. Une comparaison avec des photographies de l'agence de presse gouvernementale turque Anadolu confirme la tenue d'une manifestation le long des rives du Mapocho, au cœur de Santiago (lien archivé ici). La vidéo a été prise depuis la passerelle Ramalac, montrant en arrière-plan des bâtiments identifiables de la capitale chilienne.

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Captures d'écran réalisées le 14 janvier 2026 sur Google Maps (à gauche) et sur TikTok (à droite). Les encadrés rouges et la ligne bleue ont été ajoutés par l'AFP.

L'ensemble des vérifications de l'AFP en lien avec le conflit israélo-palestinien est disponible ici.

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