Plus d'une fois et demi le Smic pour une famille, sans travailler? Un calcul douteux

L'idée selon laquelle il serait plus intéressant financièrement de toucher des prestations sociales que de travailler est récurrente dans les débats politiques français. Le président des Républicains (LR) Bruno Retailleau a ainsi affirmé début janvier 2026 qu'un couple sans emploi avec deux enfants pouvait percevoir un montant d'aides de 1,5 à 1,7 fois le montant du salaire minimum, rendant plus avantageuse leur situation que celle d'un couple qui travaille. Mais une étude récente de l'OFCE réaffirme que le travail est plus rémunérateur que l'inactivité et l'une des ses auteurs qualifie le calcul de l'ex-ministre de l'Intérieur de "très surestimé".

A un an et demi de l'élection présidentielle en France, les partis politiques commencent à avancer leur propositions de réformes. Le patron de LR et potentiel candidat, Bruno Retailleau, a ainsi présenté le 7 janvier 2026 des mesures sur le travail, explicitées le même jour dans une tribune publiée dans L'Opinion.

Il y prend l'exemple d'un couple avec deux enfants. "Monsieur et Madame X ne roulent pas sur l'or, mais le montant total des aides qu'ils perçoivent n'est pas négligeable: 1,7 smic, soit pratiquement l'équivalent des revenus du travail de leurs voisins de palier, un couple de salariés", a-t-il détaillé. Dans Les Echos, le même jour il mentionne "1,5 Smic": "Actuellement, sans travailler, vous pouvez toucher jusqu'à 1,5 SMIC, et parfois même bien davantage", dit-il, estimant que "cela révolte les honnêtes gens".

Cette idée d'un travail moins intéressant que les aides sociales n'est pas nouvelle. Ancien secrétaire d'Etat à l'Emploi en mai 2011 sous la présidence de Nicolas Sarkozy, Laurent Wauquiez avait fait polémique en 2011 en parlant des "dérives de l'assistanat" comme du "cancer de la société française"

Invité à s'expliquer sur le chiffre de 1,5 Smic sur France Inter le 8 janvier 2026,  Bruno Retailleau a renvoyé "au fascicule que j'ai présenté à la conférence de presse, tout est documenté, nous sommes partis de constats précis". "Simplement, il faut faire l'addition, aujourd'hui dans le système vous avez des aides en espèce, monétaires, et vous avez des aides qui sont aussi en nature", a-t-il ajouté.

C'est ce qu'on peut lire dans la brochure publiée sur le site des Républicains.  

"Par principe, il n’est ni équitable ni souhaitable que les revenus issus de l’assistance puissent dépasser ceux tirés du travail. C’est une question de justice sociale et de respect de la valeur travail", peut-on y lire. La "note technique" présente tous les tableaux et les détails. 

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capture d'écran de la note technique des propositions sur le travail de LR réalisée le 11 janvier (Déborah CLAUDE)

L'exemple cité par le patron de LR est donc celui d'un couple avec deux enfants vivant en HLM à Tours. "La facture totale s’élève à 2.375 euros nets avant impôt par mois, soit un montant de 85% du SMIC net par adulte du foyer", conclut le document qui vient à l'appui d'une proposition de créer un compte social unique, plafonné à 70% du SMIC par adulte.

Pour arriver à 2.375 euros, qui représentent donc 1,7 Smic pour ce foyer, le calcul prend en compte toutes les aides.

D'abord les aides "régulières" comme le RSA versé à chaque parent, les APL (logement) mais aussi "des aides ponctuelles prévues par la loi (allocation de rentrée scolaire, chèque énergie)". Il comprend aussi "des gratuités ou des tarifs sociaux (complémentaire santé solidaire, réductions sur les transports, la cantine, la garderie périscolaire) et parfois des aides facultatives de la CAF ou du département ("coup de pouce", aide aux vacances, aide en matière d’équipement du logement, aide aux temps libres, prise en charge ponctuelle de factures d’énergie, d’eau, de téléphone / internet via le Fonds de solidarité pour le logement)".

"Chiffre très surestimé et trompeur" 

Interrogée par l'AFP le 12 janvier 2026, Muriel Pucci, professeure d'économie à l'Université Paris I et présidente du Conseil scientifique national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE), estime que le chiffre de 1,7 Smic pour un couple, soit 170% du salaire minimum, est "très surestimé" et "trompeur".

Elle relève que le calcul tel que présenté par LR suppose que les deux personnes sans travail demandent toutes les deux absolument toutes les aides exceptionnelles, comme l'aide au permis de conduire ou l'aide pour l'équipement ménager, "comme si elles étaient pérennes". 

Mais surtout, pour elle  "cela n'a pas de sens de comparer le revenu de quelqu'un qui ne travaille pas au niveau du Smic car quelqu'un au Smic a droit à un grand nombre d'aides comme la prime d'activité, des aides au logement, etc", relève la chercheuse en préambule.

Elle s'est donc penchée sur les chiffres présentés par LR et a refait les calculs sur d'autres bases, notamment celle d'un Smic incluant des aides qui vont avec. 

D'après les calculs de la chercheuse, dans le cas d'un foyer avec deux enfants dont un parent travaille au Smic, le foyer touchera 2.859 euros contre 2.375 euros sans travailler (en incluant toutes les aides exceptionnelles), soit près de 484 euros supplémentaires, soit un ratio de 83%. Sans les aides exceptionnelles (permis de conduire, etc), un foyer dont aucun membre ne travaille pourra toucher 2.130 euros, contre 2.859 euros avec un salaire au Smic, soit un ratio de 75%, et 729 euros en plus. 

Dans le cas où l'on compare le cas de deux parents sans emploi avec celui de deux parents qui travaillent et sont rémunérés au Smic, le ratio est de 60% sans les aides ponctuelles et de 67% avec les aides. Autrement dit, le foyer avec deux adultes sans emploi pourrait toucher entre 60 et 67% des montants des sommes qu'il atteindrait avec deux travailleurs au Smic. 

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capture d'écran de la note technique de LR réalisée le 12 janvier (Déborah CLAUDE)
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Capture d'écran de la note technique de LR réalisée le 12 janvier (Déborah CLAUDE)

En résumé, pour Muriel Pucci le calcul "est trompeur" et "n'a pas de sens".

Le Smic s'élève au 1er janvier 2026 de 1823,03 euros bruts soit 1.443,11 euros net

De manière générale, depuis l'instauration du Revenu minimum d'insertion (RMI) en 1988, "il y a toujours un écart substantiel entre le revenu qu'on a quand on travaille et celui qu'on a quand on ne travaille pas" selon la chercheuse. S'agissant "du temps partiel mal rémunéré, dans certaines configurations, il apporte un gain faible" par rapport à l'inactivité, ajoute Muriel Pucci. La prime d'activité a été créée, il y a une dizaine d'années, à cet effet.

La professeure d'économie a récemment publié une note avec Guillaume Allègre de l'OFCE (Observatoire français des conjectures économiques), relevée par l'équipe des Décodeurs du Monde. Dans cette étude, ils "montrent que l’emploi est toujours plus rémunérateur que l’inactivité" et ils pointent que "les revenus d’assistance assurent un niveau de vie inférieur à 40% du niveau de vie médian, soit le seuil de très grande pauvreté, dans la plupart des cas-types: personne isolée sans enfant, couple sans enfant ou avec 1 ou 2 enfants".

Ce gain à travailler se retrouve aussi dans les travaux de la Drees, le service statistiques du ministère des Solidarités et de la Santé, notamment dans une publication du 4 décembre 2025 intitulée "Minimas sociaux et prestations de solidarité. Ménages aux revenus modestes et redistribution".

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Capture d'écran réalisée le 9 janvier (Déborah CLAUDE)

"Une personne seule locataire dans le parc privé et sans revenu d’activité, non handicapée et d’âge actif, dispose en janvier 2025 de 873 euros mensuels de prestations sociales (572 euros de RSA et 301 euros d’aides au logement). Son revenu disponible serait plus élevé (1.673 euros) si elle travaillait pour un Smic net à temps plein, avec 1.426 euros de salaire et 246 euros de prime d’activité.", relève la Drees. En 2024, c'était 839 euros contre 1.621 euros avec le Smic et la prime d'activité.

"De manière générale, quelle que soit la composition familiale, le revenu disponible augmente avec le salaire et il est plus élevé avec un salaire au Smic que sans salaire. Par exemple, sans revenu d’activité, le revenu disponible d’une famille monoparentale avec 2 enfants est de 1.720 euros, contre 2.544 euros avec un Smic", poursuit la Drees, comme on peut le voir dans le graphique ci-dessous. Soit un ratio de 67%.

Les questions du travail et du niveau des prestations sociales, comme les allocations chômage ou les pensions de retraite, font souvent l'objet d'affirmations trompeuses comme l'AFP Factuel a pu le démontrer dans différents articles

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