
Ces chiffres sur la pauvreté en France sont incorrects
- Publié le 15 juillet 2024 à 15:16
- Lecture : 7 min
- Par : SUY Kahofi, AFP Côte d'Ivoire
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Après les élections européennes, un activiste français très suivi en Afrique de l'Ouest a partagé sur les réseaux sociaux une vidéo dans laquelle il attribue la montée de l'extrême droite en France aux mauvaises performances économiques du gouvernement d'Emmanuel Macron. Il souligne ainsi que, de son arrivée au pouvoir en 2017 jusqu'à aujourd'hui, le taux de pauvreté est passé de "13% à 21%" puis "de 65% à 95%", plaçant la France parmi "les trois premiers pays européens en terme de pauvreté". C'est chiffres sont faux, ont confirmé les Instituts statistiques français et européen.
Au lendemain des résultats des élections européennes en France, l'activiste "Egountchi Behanzin" a donné une interview à Afrique média, chaîne panafricaine et pro-russe, où il a livré une analyse sur la percée de l'extrême droite.
Sylvain Dodji Afoua - connu sous le pseudonyme Egountchi Behanzin - est un Français d'origine togolaise suivi par plus de 300.000 internautes sur Facebook, mais aussi très actif sur X et Telegram.
Son association, la Ligue de défense noire africaine, a été dissoute en 2021 par le ministère de l’Intérieur français estimant qu’elle appelait à "la haine et à la discrimination". Sur les réseaux sociaux ouest-africains, cet influenceur dit "panafricaniste" et militant contre la "françafrique" et le "néocolonialisme" s’est mué ces dernières années en ardent défenseur des régimes militaires au Sahel arrivés au pouvoir après des coups d'Etat successifs. Il ne cache pas non plus sa proximité avec la Russie.

Dans son interview, Egountchi Behanzin affirme que le président français est responsable de la montée des partis politiques d’extrême droite en raison de sa mauvaise politique économique et sociale. Il soutient que "l’échec aux élections européennes subi par le président Macron est une punition contre sa politique destructrice", avant d'avancer plusieurs statistiques.
Sous la présidence d'Emmanuel Macron "la pauvreté a augmenté, passant de 13% à 21%. Un Français sur trois ne mange pas à sa faim, avec un taux de pauvreté passant de 65% à 95%, plaçant la France ainsi dans les trois premiers pays européens en termes de pauvreté", lance-t-il au présentateur de l'émission d'Afrique média.

La vidéo d’Egountchi Behanzin partagée sur son compte Telegram enregistre depuis le 11 juin 2024 plus de 7.000 vues.
Mais les chiffres avancées par l’activiste sont incorrects. D'ailleurs, il se contredit lui même en énonçant que le taux de pauvreté est passé de "de 13% à 21%" puis "de 65% à 95%".
Qu'en est-il réellement ?
Le président Emmanuel Macron est arrivé à l'Elysée en mai 2017. Cette année-là, le "taux de pauvreté en France était de 13,8 %", a indiqué l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) à l’AFP. L’Insee est chargé de la production, de l’analyse et de la publication des statistiques officielles en France. Elle est donc l’organisation qui s’occupe de calculer le taux de pauvreté en France.
Ce taux de pauvreté est-il depuis passé à 21%, ou même à 65% ou 95% ?
"L’Insee mesure le taux de pauvreté en France. Dans leur publication de février 2024 sur des données de 2021 (les plus récentes qu’ils ont publiées), ils estiment à 14,5% le taux de pauvreté," explique Mathilde Gressier, cheffe de projet au Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de Vie (CRÉDOC).
Le seuil de pauvreté (archive) est fixé par convention à 60% du niveau de vie médian de la population. Il correspond en France à un revenu disponible de 1.158 euros par mois pour une personne vivant seule et de 2.432 euros pour un couple avec deux enfants âgés de moins de 14 ans. Sur cette base, "le taux de pauvreté en 2021 est de 14,5 %", a confirmé à l’AFP l’Insee, qui donne également des précisions sur le taux de pauvreté de la France à l’échelle européenne qui était de 15,6%.
"Le niveau du taux de pauvreté en France diffère de celui de 14,5 % mentionné ci-dessus car, pour les comparaisons européennes, les différents indicateurs sont calculés à partir d’une autre source statistique et sur un champ différent (France hors Mayotte, France métropolitaine), de manière à disposer de statistiques comparables entre pays européens".

Le taux de pauvreté en France est donc passé de 13,8 % en 2017 à 14,5 % en 2021 et non "de 13% à 21%" ou de "65% à 95%". "Les statistiques disponibles ne permettent pas de confirmer les affirmations faites dans la publication," précise Eurostat. Eurostat est une direction générale de la Commission européenne chargée de l’information statistique à l’échelle communautaire.
Si Eurostat ne calcule pas le taux de pauvreté en France et dans les pays européens, elle dispose de données plus récentes sur certains indicateurs clés, qui ne font pas de la France l’un des trois pays les plus pauvres d’Europe.
Dans la base de données dédiée au revenu et conditions de vie en Europe, des statistiques sont disponibles sur les personnes en risque de pauvreté ou d’exclusion sociale. Ainsi pour la France, voici les données actualisées par Eurostat :
- Personnes en risque de pauvreté ou d'exclusion sociale - objectif UE2030 : le chiffre pour la France en 2023 est 20.4% (21,4% pour l’UE)
- Taux de risque de pauvreté : le chiffre pour la France en 2023 est 15,4% (16,2% pour l’UE)
- Incapacité à s'offrir un repas comportant de la viande, du poulet ou du poisson (ou un équivalent végétarien) un jour sur deux : le chiffre pour la France en 2023 est de 12.2% (9,5% pour l’UE).
La France ne figure donc pas parmi les trois premiers pays européens en termes de pauvreté, aussi bien sur la base des données les plus récentes de l’INSEE que celle d’Eurostat. Le taux de pauvreté en France est inférieur à celui d’une dizaine de pays européens.
Une France affamée ?

En ce qui concerne l’affirmation selon laquelle "un Français sur trois ne mange pas à sa faim", une recherche par mots-clés via Google nous permet de constater qu’elle est tirée du 17ème baromètre Ipsos/Secours Populaire de septembre 2023.
"Plus grave encore, pour l’un des pays les plus riches du monde : un Français sur trois (32 %) n’est pas toujours en capacité de se procurer une alimentation saine en quantité suffisante pour manger trois repas par jour. Sur l’unique critère de la quantité, ils sont encore plus nombreux (35 %) à ne plus faire trois repas chaque jour. Ils sont autant (36 %) à se priver pour que leurs enfants ne se retrouvent pas devant une assiette vide," peut-on lire dans l’étude.
Cette étude a été réalisé grâce à un échantillon de 996 personnes constituant un "échantillon représentatif de la population française âgée de 16 ans et plus" précise les auteurs de l’étude. La moyenne des personnes interrogées indiquent qu’une "personne seule est pauvre quand elle a un revenu mensuel net inférieur à 1 377€".
En tenant compte de critères différents, le centre de recherche Credoc a publié en mai 2023 une autre étude qui parle plutôt "d’un Français sur six, soit 16% de la population en situation de précarité alimentaire". Quant à l’indicateur de privations matérielles et sociales produit par l’INSEE, celui-ci indique qu’en 2022, 9,4 % de la population française déclare "ne pas pouvoir manger de la viande, du poisson ou un équivalent végétarien tous les deux jours".
La montée de l’extrême droite

Les élections européennes qui se sont déroulées du 6 au 9 juin dans les 27 Etats membres de l’Union européenne ont confirmé la montée de l’extrême droite. Il s’agit principalement de différents partis eurosceptiques, nationalistes, anti-immigration ou néofascistes. Les partis d’extrême droite ont pu réaliser des percées majeures dans plusieurs grands pays d’Europe, comme la France, l’Italie et la Pologne.
La montée de l’extrême droite constatée en France a poussé le président Emmanuel Macron à dissoudre l’Assemblée nationale et appeler à des élections législatives anticipées. L'extrême droite est arrivée en tête lors du premier tour le 30 juin, mais a fini en troisième position lors du deuxième tour le 7 juillet.