
Le chômage au plus haut ? La France en "récession" ? Les approximations de Jean-Luc Mélenchon
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- Publié le 10 juin 2022 à 15:33
- Lecture : 7 min
- Par : Jérémy TORDJMAN, AFP France
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A quelques jours du premier tour des législatives, le duel entre la France insoumise et la majorité présidentielle bat son plein et les attaques pleuvent de toutes parts.
Par la voix de plusieurs ministres, Renaissance a tenté d'alerter sur les dangers supposés du programme économique de la Nupes, quitte à prendre des libertés avec la réalité comme l'a montré l'AFP. De son côté, Jean-Luc Mélenchon, chef de file informel de l'union de la gauche, pilonne régulièrement le bilan économique et social de l'exécutif, au risque là aussi de tomber dans l'exagération et l'imprécision.
Invité de France inter le 7 juin, le leader insoumis a d'abord nié toute amélioration sur le front de l'emploi pendant le premier quinquennat Macron, en affirmant que le chômage réel se situait à un niveau historiquement élevé mais qu'il était "masqué" par l'envolée des recours à l'apprentissage.
- "Le chômage est masqué par le recours à l’apprentissage et ces gens (l'exécutif, ndlr) viennent donner des leçons de rigueur sur la manière d’organiser les finances", a affirmé M. Mélenchon pendant la matinale d'Inter.
- "Le chômage, pour le coup, n’a jamais été aussi bas depuis 15 ans", lui rétorque alors la journaliste Léa Salamé.
- "Non, madame Salamé ! Non, madame Salamé ! Non, madame Salamé. (…) Dites à vos auditeurs que le chômage a baissé parce qu’on a inscrit 900.000 postes de travail nouveaux qui sont les contrats des jeunes apprentis, qui sont des apprentis, pas des embauchés", reprend M. Mélenchon, affirmant au contraire que "le chômage est à son plus haut niveau, le chômage réel".
"Madame Salamé, dites à vos auditeurs que le chômage a baissé parce qu'on inscrit 900.000 postes nouveaux qui sont en fait les contrats des jeunes apprentis", s'agace @JLMelenchon#le79Interpic.twitter.com/EVnwlfNiwM
— France Inter (@franceinter) June 7, 2022
En meeting à Caen le 8 juin, M. Mélenchon, qui aspire à imposer une cohabitation à M. Macron, a également assuré que la France était actuellement en "récession" économique.
"Qu'est-ce que je vois ? Ce pays est en récession. Vous êtes pas au courant, hein ?", a-t-il lancé devant son auditoire. "La production (en réalité, le produit intérieur brut, ndlr), c'est -0,2% au premier trimestre en France, là en ce moment, -0,2%. Il paraît que c'est moi qui allais provoquer ça mais c'est déjà fait!", a-t-il ironisé.
Ces deux affirmations sont sujettes à caution : quel que soit l'indicateur retenu, le nombre de demandeurs d'emploi tout comme le taux de chômage ont bel et bien baissé depuis 2017 et la flambée, réelle, de l'apprentissage n'explique qu'en partie cette décrue, selon l'Insee. Par ailleurs, si le PIB a reculé au premier trimestre, cela ne suffit pas techniquement à caractériser une récession.
Un lien ténu entre apprentissage et baisse du chômage
Les chiffres de l'emploi donnent très souvent lieu à des batailles d'interprétation, mais aucun indicateur ne soutient l'affirmation de M. Mélenchon selon laquelle le chômage serait actuellement "à son plus haut niveau".
Le candidat insoumis a déjà dit tout le mal qu'il pensait de l'indicateur le plus souvent utilisé par le gouvernement : le taux de chômage au sens du Bureau international du travail (BIT) qui s'est établi en mai à 7,3% (hors Mayotte) -- au plus bas depuis quasiment début 2008 -- contre 9,5% au moment de l'élection d'Emmanuel Macron au printemps 2017.

Selon lui, cet indicateur est bien trop restrictif, car il classe comme chômeurs les seules personnes n'exerçant aucune activité et étant disponible pour prendre un emploi dans les deux semaines suivantes.
L'autre grande mesure du chômage ne confirme toutefois pas davantage ses propos. Issue du ministère du travail, elle recense le nombre de personnes inscrites à Pôle emploi réparties dans trois catégories principales : A (sans emploi), B (78 heures de travail maximum effectué sur un mois) et C (plus de 78 heures de travail sur un mois).
Selon les derniers chiffres officiels, en additionnant ces trois catégories, le nombre de demandeurs d'emplois en France entière s'est établi à 5,5 millions au premier trimestre 2022, ce qui représente en réalité son plus bas niveau depuis le dernier trimestre 2014 et un reflux par rapport aux 5,8 millions recensés au printemps 2017.
Selon les données officielles, ce chiffre avait baissé progressivement jusqu'au début 2020 et le début de la pandémie de Covid-19 pendant laquelle il avait rebondi pour atteindre provisoirement le nombre sans précédent de 6,1 millions de chômeurs (catégories A, B et C).
L'autre angle d'attaque déployé par M. Mélenchon concerne donc l'apprentissage. Cette voie qui repose sur l'alternance entre enseignement théorique et formation au métier n'a jamais connu un tel succès en France : entre les nouveaux contrats et le stock existant, il concerne aujourd'hui quelque 900.000 personnes -- dopé par une série d'aides gouvernementales, dont le versement d'une aide allant de 5.000 à 8.000 euros -- et expliquerait à lui seul, selon le leader insoumis, la baisse du chômage.
Plusieurs indicateurs remettent toutefois en cause cette interprétation.
Tout d'abord, la baisse du taux de chômage est certes très sensible chez les 15-24 ans mais elle ne se limite pas à cette classe d'âge à qui cette voie est pourtant très majoritairement réservée. Au premier trimestre 2022, il a ainsi aussi reflué chez les 25-49 ans (-0,7 point sur un an) et reste stable chez les seniors. La décrue avait par ailleurs débuté avant le boom de l'apprentissage.

Par ailleurs, si la proportion des 15-24 ans occupant un emploi était, fin 2021, supérieure de 5,3 points à son niveau de la fin 2015, seule une petite moitié de cette hausse est liée "au développement de l’alternance" (qui regroupe l'apprentissage et les contrats de professionnalisation), indiquait en mars l'Insee dans une note de conjoncture. Cela signifie donc cette progression est quasiment tout autant liée à d’autres contrats que l’alternance (CDI, CDD…).
En termes d'emplois, les contrats en alternance ont bien représenté "près d'un cinquième" des 750.500 emplois salariés créés entre le premier trimestre 2021 et 2022, selon une autre publication de l'Insee, mais leur impact sur la baisse du taux de chômage est plus limité, comme le rappelle un récent article de l'AFP.
Selon l'Insee, les entrées en contrat d'apprentissage ne sont ainsi pas dans leur majorité le fait de demandeurs d'emploi mais d'étudiants qui n'étaient alors pas comptabilisés dans les chiffres du chômage.
"En 2020, 53,9% des entrants en apprentissage étaient en études avant le début du contrat (donc pas recensés comme chômeurs, ndlr) et seulement 28,1% étaient déjà en apprentissage ou demandeurs d’emploi", rappelait ainsi l'Insee en mars dans sa note de conjoncture.
Dans un précédent article de vérification, l'AFP avait par ailleurs démonté un autre argument avancé alors par M. Mélenchon selon lequel les radiations à Pôle emploi expliqueraient la décrue du taux de chômage.
Une contraction du PIB mais pas de récession
Ainsi que l'affirme M. Mélenchon, le produit intérieur brut de la France s'est donc contracté de 0,2% au premier trimestre 2022, sous l'effet notamment de l'impact de la guerre en Ukraine et de la flambée de l'inflation.
Ce mauvais chiffre marque un ralentissement par rapport au +0,4% relevé au quatrième trimestre 2021, mais il ne suffit pas à caractériser techniquement une récession qui requiert, traditionnellement, une contraction de l'activité pendant deux trimestres consécutifs, comme le rappelle l'Insee.
Il faudrait donc une nouvelle contraction de l'activité entre avril et juin pour que l'affirmation de M. Mélenchon soit exacte. A ce stade, ce scénario n'est pas retenu par les principaux instituts de prévision: l'Insee comme la Banque de France tablent sur une progression très modérée du PIB au deuxième trimestre, respectivement de 0,25 et 0,2%.
Selon les dernières prévisions de la Commission européenne, la France devrait par ailleurs sur l'ensemble de l'année 2022 échapper à la récession et voir son PIB progresser de 3,1%, même si le pays n'est pas à l'abri d'une dégradation plus forte de la conjoncture internationale.
Pendant le premier mandat d'Emmanuel Macron, la France avait connu une très forte récession en 2020 (-8,0%) au moment de l'épidémie de Covid, qu'elle avait partiellement rattrapée l'année suivante avec une croissance de 7,0%.
